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Extrait ajouté par MarcVidon 2019-09-28T15:29:10+02:00

VIE INTÉRIEURE

La jeune femme marchait à grands pas pour regagner son domicile au plus vite. Depuis le début de la guerre, Natacha ne sortait qu’en cas de nécessité absolue. Elle habitait, avec son mari, un petit pavillon neuf dont la cave se révélait être un excellent refuge en cas de bombardement. Bien que sa famille ait été épargnée jusqu’à présent, ce conflit la rendait nerveuse et inquiète, car son époux aidait la résistance et prenait quotidiennement des risques.

Le bruit strident d’une sirène se fit entendre, annonçant une attaque aérienne imminente. Natacha se hâta de rejoindre l’abri le plus proche. Elle détestait ces caves sombres, humides et poussiéreuses, mais elle n’avait pas le choix. Une quarantaine de personnes y attendait patiemment, discutant de choses et d’autres, comme si de rien n’était ; la guerre faisait partie de la vie courante, maintenant. L’attente dura plus longtemps qu’à l’accoutumée. À la fin de l’alerte, Natacha, ma mère, quitta son refuge. Peut-être devrais-je dire que NOUS quittâmes NOTRE refuge. J’existais déjà, mais personne ne le savait. Je n’étais encore que quelques cellules dans le corps de Maman.

Ma première perception fut la lumière, une faible lueur qui parvenait parfois jusqu’à mes yeux de fœtus, une douce clarté rougeâtre. Je vivais dans un monde feutré, sans cesse en mouvement, dans un liquide chaud et protecteur. Maman devait maintenant savoir que je vivais. Depuis ma fixation, je me métamorphosais et me développais pour gravir les échelons de l’évolution : l’extraordinaire complexité de la vie se mettait en place progressivement.

Un peu plus tard, mes muscles me permirent d’esquisser quelques simples mouvements involontaires, sans force, car ma musculature s’ébauchait depuis peu. Quelques fois, mes petites mains, rosées et fragiles, telles deux fleurs à peine écloses, s’agitaient doucement devant mes yeux. Je distinguais parfois les limites floues de mon univers, cette fantastique organisation vivante qui participait à ma création en subvenant à tous mes besoins, en me donnant délicatement ce qui était nécessaire à ma croissance.

Le monde se transforma totalement lorsque mon oreille fut apte à fonctionner : je découvris le son. J’entendais vivre Maman à travers des gargouillis, mais surtout par ce battement sourd et régulier qui me rassurait. Son rythme changeait souvent, tantôt rapide et affolé, tantôt lent et calme, mais il représentait le signal qui m’indiquait que tout allait bien. Derrière cette symphonie cardiaque omniprésente, je percevais d’autres mélodies. Je reconnaissais celle que produisait Maman car elle engendrait des vibrations corporelles qui parvenaient jusqu’à moi. Mais une autre voix, puisqu’il faut l’appeler ainsi, se faisait parfois entendre, plus grave et plus lointaine, mais cependant agréable. Maman s’adressait souvent à moi tout en se passant la main sur le ventre, comme pour me câliner, et j’avais presque la sensation d’un contact direct. Dans ces moments-là, elle était très calme et je le ressentais sans savoir comment. La voix grave me parlait aussi de temps en temps, mais je n’en éprouvais pas le même bien-être.

Un jour (ou une nuit ?), mon cordon nourricier m’apporta quelque chose de terrifiant, un message apocalyptique. Bien sûr, j’avais déjà reçu de tels signaux, mais celui-ci était d’une puissance incommensurable. Je me contorsionnais d’horreur et de peur, frappant rageusement les limites de mon monde, pirouettant dans mon univers liquide tel un poisson nerveux. Cette violente impression ne persista qu’un instant ou plus (qu’est-ce que le temps ?). Mon malaise se prolongeait, mais allait en s’amenuisant.

Depuis cet incident, Maman était différente. Sa voix, triste et monotone, ne m’apportait plus aucun réconfort. Je percevais même, de temps à autre, un son que je ne connaissais pas, un son morne et saccadé, accompagné de soubresauts qui agitaient mon espace vital. Autre chose avait changé : je n’entendais plus la voix grave et chaude qui me berçait parfois. Maman continuait à me dire des mots incompréhensibles, mais chaleureux, sur un ton mélancolique et résigné.

En grandissant, je devenais de plus en plus agité et, sans méchanceté, je répondais à tout signal contrariant par des coups de pieds involontaires. Ma peau rosée, à peine translucide, métamorphosait mon petit corps (qu’est-ce que MON CORPS ?) en une pierre précieuse, mais fragile. Les limites de mon univers reculaient au fur et à mesure de ma croissance et je devais prendre beaucoup de place dans le ventre de Maman. Cependant, j’étais si bien dans ce monde de sérénité intemporelle, semblable aux profondeurs océanes, mais chaud et douillet.

La première contraction fut une nouvelle expérience, un inconnu peu désagréable dans les premiers temps. Je ressentais une pression uniforme en chaque point de mon corps, un vigoureux massage, bénéfique, puisqu’il émanait de Maman. Mais le phénomène se répétait de plus en plus souvent et avec une intensité croissante génératrice de douleur. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait, d’autant moins que les messages maternels ne m’apportaient aucune agressivité.

Alors que les contractions atteignaient leur paroxysme, mon univers bascula. Le liquide protecteur dans lequel je vivais s’évacua lentement, me laissant seul enveloppé par les frontières de mon monde qui se plaquaient intimement contre ma peau. Puis, une force colossale me fit progresser, tête en avant, vers l’inconnu, en me comprimant de toutes parts. Le supplice était insoutenable, mais je n’avais qu’un rôle passif. Les bras le long du corps, je me dépliais lentement, étendant mes jambes, maintenant parfaitement développées. Une violente lumière agressa mes yeux. J’arrivais dans un nouveau monde, glacial et aérien, où des formes s’agitaient de façon désordonnée et me manipulaient brusquement. Puis, instinctivement, ma poitrine se gonfla et l’air qui déplissa mes poumons, me brûla comme de l’acide. La douleur me fit émettre mon premier cri, immédiatement couvert par le bruit de l’explosion des bombes qui détruisirent l’hôpital et le quartier général initialement visé.

Centre de surveillance 63

Téléscripteur 41

10 h 37 TU

Rapport de l’attaque aérienne 257 :

Objectif atteint - QG détruit - Pertes civiles négligeables.

Mission réussie.

ANAKARIA

Il ne restait que deux personnes devant lui. Il attendait depuis deux heures dans cet escalier de bois, aux marches grinçantes, tel un anneau d’une gigantesque chenille. Deux heures à tourner et retourner ce CD dans sa poche. Plus que deux personnes avant d’atteindre la double porte de chêne vernie. Devant lui, une jeune fille blonde d’une vingtaine d’années et, contre la porte, un punk mâchant nerveusement un chewing-gum. Sylvain s’était présenté à ce casting en lisant une petite annonce d’un producteur recherchant de nouveaux talents.

La porte s’ouvrit et le punk entra.

Plus qu’une personne avant lui.

Il n’espérait pas grand-chose de cette confrontation, mais, Anakaria, la dernière création de son groupe « New Rock Team », l’avait incité à se présenter à ce casting. La musique avait été composée d’après des paroles incompréhensibles qui s’étaient imprimées dans le cerveau de Sylvain lors de son sommeil.

Il n’avait pas soigné sa présentation : pas de cravate, de costume ou d’autres fioritures. Il était simplement lui : un jean usé, un t-shirt arborant une feuille de cannabis et un blouson. Qu’allait-il faire dans cette pépinière de vedette ? Ce n’était pas vraiment son but, mais quelque chose l’y incitait. Leur chanson était loin des standards du hit-parade et les paroles incompréhensibles le disqualifieraient certainement d’emblée.

La jeune fille blonde fut invitée à entrer.

En tant que chanteur du groupe, Sylvain n’avait amené que la bande-son qu’il avait gravée sur le CD. Bien qu’il ne se sente pas vraiment impliqué dans ce concours, une certaine appréhension grandissait en lui ; bientôt, ce serait son tour.

Après cinq minutes d’attente, la porte s’ouvrit enfin.

Il pénétra dans la salle.

Là, se trouvaient trois personnes assises à un bureau devant une estrade jouant le rôle de scène improvisée.

« Bonjour, lui dit l’homme brun à l’air sévère. Vous avez votre bande-son ? »

Sylvain tendit son CD et un technicien s’en empara pour le placer dans la platine réservée à cet effet.

« Quand vous voulez », dit l’homme.

Les trois membres du jury paraissaient lassés de ce casting. La femme tournait nerveusement son stylo entre les doigts. L’autre homme se curait les ongles d’un air distrait. Seul son premier interlocuteur semblait accorder de l’importance à sa présence.

L’air sentait la sueur et la peur.

« Je suis prêt, articula péniblement Sylvain

– Montez sur l’estrade et prenez le micro »

Le chanteur s’exécuta et, lorsqu’il fut en place, la musique démarra. C’était un rock lent, empli de sons éthérés, ce qui rendait l’ensemble très léger. Après l’introduction, Sylvain chanta enfin :

« Anakaria kret mart sinua arka arem meta kalina 

...»

Le stylo tomba, les mains se reposèrent sur la table et un silence absolu s’établit parmi le jury. Sylvain suait à grosses gouttes. Une atmosphère tendue s’installa dans la pièce. Le candidat reposa sa voix pendant le pont musical et reprit :

« Anakaria som beta sig narma keg ula sig narma keru Anakaria

... ».

Une fois la chanson terminée, le silence s’établit. Le jury restait immobile les yeux fixés sur le candidat. Sylvain sentait son cœur battre à tout rompre.

L’homme brun prit enfin la parole :

« Pouvez-vous... Pouvez-vous la chanter à nouveau ?

Sylvain acquiesça de la tête.

L’homme fit signe au technicien de relancer le disque et de nouveau la chanson emplit l’atmosphère de sa magie.

À la fin de la deuxième exécution, les trois personnes organisant le casting se précipitèrent vers lui et le félicitèrent chaleureusement.

« Vous signez quand vous voulez, dit l’homme brun dans un réflexe commercial. Euh... Je veux dire que votre chanson nous intéresse. Désirez-vous remplir un contrat ? »

Et en direction de la femme du jury :

« Annule le reste du casting, on a ce qu’il nous faut »

La jeune fille se leva, ouvrit la porte d’entrée et annonça que les auditions étaient terminées. Des protestations se firent entendre, mais aucun candidat ne fit de difficulté et l’escalier se vida peu à peu, comme il s’était rempli.

Sylvain ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Il est vrai que cette chanson avait plu aux proches à qui il l’avait fait écouter, mais il ne pensait pas qu’elle eût un tel succès. Que devait-il faire ? Signer ? En parler au groupe ? Il n’était pas seul après tout.

« Je dois en parler aux musiciens.

– Désolé, c’est tout de suite ou jamais

– OK, montrez-moi votre contrat »

L’homme brun se leva et passa dans la pièce voisine. Il revint avec une liasse de feuilles.

«  Tenez ! Lisez ! Si les conditions vous conviennent, nous remplirons ce contrat ».

Le chanteur se saisit des feuillets et commença sa lecture. Il devait s’engager pour cinq ans, et pour trois albums, des tournées dans le monde entier et recevrait, en échange, dix pour cent des recettes. Le contrat était émaillé de nombreuses clauses que Sylvain ne lut pas. Trop d’émotion, de stress, de surprise. Le jury le regardait avec insistance et leurs yeux disaient « Signe, vas-y, signe ».

Ne sachant plus où étaient le bon et le mauvais, Sylvain prit le stylo qu’on lui tendait et apposa sa signature au bas de la dernière page du document.

« OK, nous allons prévenir le studio et on pourra commencer les enregistrements. Il nous faut neuf autres titres pour l’album. Vous les avez ?

– Oui, vous voulez les écouter d’abord ?

– Non, prenez ceux que vous voudrez. De toute façon, ce n’est que pour remplir l’album. Le single sera la chanson que vous venez de nous chanter, qui s’appelle... ?

– Anakaria, lâcha Sylvain d’un air déçu.

– Oui, Anakaria. Laissez-nous votre numéro de téléphone, nous vous contacterons pour vous indiquer où et quand vous devrez vous présenter avec les partitions.

– Mais, je n’ai pas de partition. Et puis, il n’est pas question que j’abandonne mes musiciens.

– D’accord, d’accord. Donc vos musiciens devront refaire la bande-son dans nos studios. Celle que vous avez amenée n’est pas de qualité suffisante.

– Pas de problème. J’attends votre coup de fil.

Sylvain nota ses coordonnées sur un papier qu’il donna à Alain, le producteur, avant de lancer un « au revoir, à bientôt » jovial et de s’en aller.

Il sortit de l’immeuble et se dirigea vers la bouche de métro la plus proche. Arrivé à sa porte, il monta les marches quatre à quatre, déboula dans son petit appartement et se précipita sur le téléphone. Il appela tous les membres du groupe pour leur annoncer la bonne nouvelle et les convia à fêter cet événement chez lui.

La soirée fut bien arrosée et chacun, se voyant bientôt riche, imaginait ce qu’il ferait de cet argent.

« J’achèterai une Gibson, tu sais celle que j’ai vue l’autre jour, dit le guitariste. Et puis une superbe villa dans le Midi, avec piscine, sauna et tout le tralala.

– Moi je me vois plutôt vivant sur un yacht, avec la limousine garée sur le quai, rêvait le batteur.

– Non. Moi je serai toujours en voyage, à l’hôtel, les plus beaux, les plus chers et toutes les filles que je voudrai, s’exclama le bassiste avec un sourire aux lèvres.

– Je ne sais pas encore ce que je ferai de cet argent, dit simplement Sylvain. C’est trop récent, je n’arrive pas encore à réaliser.

* * *

Les jours suivants, le chanteur resta chez lui, n’osant sortir de peur d’être absent lors de l’appel tant attendu. Heureusement que les livreurs de pizza existent ! Une journée passa, puis deux, puis trois. Peut-être que ce casting n’était qu’une gigantesque blague. Sylvain commençait à perdre espoir, mais n’osait pas rappeler le numéro du journal.

Le quatrième jour, la sonnerie du téléphone retentit à huit heures du matin. Sylvain, qui dormait encore se leva précipitamment et bondit sur le combiné.

« Allô, articula-t-il d’une voix embrumée de sommeil.

– Salut c’est Alain. On enregistre la bande-son après-demain à neuf heures aux studios Carmel. Tu sais où c’est ?

– Oui, oui, répondit le jeune homme, sans réfléchir.

– OK. Alors à neuf heures après-demain. Et tâche d’être mieux réveillé.

Alain raccrocha sèchement.

Sylvain but rapidement un café lyophilisé et appela le groupe. Ils n’avaient que deux jours pour répéter et peaufiner les arrangements. Ils travaillèrent du matin au soir dans leur local habituel, malgré les protestations des voisins qui menaçaient d’appeler la police, mais n’allaient jamais jusqu’au bout de leurs intimidations. Les répétitions étaient tendues, car l’enjeu était de taille.

* * *

Le jour venu, bien que les studios d’enregistrement ne se situassent qu’à trois stations de métro de l’appartement de Sylvain, le bassiste prit sa voiture pour amener le groupe, les instruments étant encombrants dans les transports publics. À l’entrée du studio, un vigile leur demanda leur nom et les orienta vers la salle 7. Lorsqu’ils y pénétrèrent, ils furent accueillis par Alain qui leur présenta Michael, ingénieur du son.

« Nous allons commencer par l’enregistrement des bandes-son, commanda Alain. Que les musiciens installent leurs instruments »

Ils s’exécutèrent et Michael installa le micro de la batterie et amena les câbles de la guitare et de la basse. Ils débutèrent par la musique d’Anakaria. L’ingénieur du son les stoppa au bout de quinze secondes.

« Qu’est-ce que c’est que ce jeu ? Vous êtes à peine en harmonie ! Vous jouez faux ! Reprenez ! »

Les musiciens dépités rejouèrent le morceau en s’appliquant.

« Stop ! C’est pareil ! Qu’est-ce que c’est cette bande d’amateurs qu’on m’a donnée là ! On n’y arrivera jamais en une semaine avec des musiciens pareils !

– Du calme Michael, intervint Alain. Attends d’entendre le chanteur.

– Bon, d’accord, j’enregistre et on verra bien. On pourra toujours bidouiller les pistes par la suite »

Ils refirent une dernière prise, qui ne convenait pas à l’ingénieur du son et Sylvain put enfin chanter.

Dès la première prise, Michael resta sans voix. L’ensemble lui semblait harmonieux et les critiques antérieures s’évanouirent. C’était parfait.

« On enregistre les titres suivants ? proposa l’ingénieur du son d’un ton enthousiaste.

– Si vous voulez, répondit froidement le groupe. »

L’enregistrement ne déclencha aucune opposition de la part de Michael et le tout fut bouclé en une journée.

« Je vous convoquerai plus tard pour la séance photo afin de faire la pochette du CD, précisa Alain. Vous allez faire quelques concerts et on doit vous relooker. Ce sera fait en même temps que les prises de vues. Vous aurez, également, quelques jours de briefing pour les conférences de presse qu’on organisera ».

* * *

Dès la sortie du CD et du single, les ventes furent colossales, trois cent mille la première semaine et cinq cent mille la deuxième. Il faut dire qu’Alain avait envoyé le disque à toutes les radios nationales. Les concerts prévus au départ pour se dérouler dans des petits cabarets furent annulés, car, vu le succès rencontré, de grandes salles demandèrent à recevoir New Rock Team, NRT pour les fans, c’est-à-dire pour pratiquement toutes les personnes les ayant écoutés. Progressivement, le disque gagna le monde entier et surtout « Anakaria » qui était en tête de tous les hit-parades. Lors des concerts, le public redemandait ce titre et à chaque fois une ambiance de paix et de fête s’installait dans la salle.

Anakaria envahissait le monde, et partout où elle était diffusée, les conflits cessaient.

Les humains retrouvaient la sérénité qui aurait dû être la leur. Certaines personnes versées dans l’ésotérisme y trouvaient une incantation magique apaisant les esprits. Dans la vie de tous les jours, les gens devenaient aimables et respectueux des autres. Cette chanson semblait avoir amené une paix mondiale. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes...

* * *

« Qu’est-ce que tu lui trouves à ce Sylvain ?» demanda Serge en agitant les bras et les mains. 

En effet, il était sourd de naissance et seul le langage des signes lui était accessible.

« Il chante bien, répondit Stéphanie, concubine de Serge, et Anakaria me plonge dans un état de bien-être qui... Oh ! Excuse-moi ! Mais si tu pouvais l’entendre. C’est magique la paix qu’il fait passer dans cette chanson.

– Peut-être, mais je ne l’entends pas. J’en ai marre de ces posters, ces journaux, ces émissions, ces fans abrutis par un chanteur. Comment peut-on être accro à ce point à une personne. »

Ses gestes saccadés traduisaient la colère qui sommeillait en lui.

« C’est parce que tu ne peux pas l’entendre, lança Stéphanie, méchamment.

* * *

Les tournées se poursuivaient dans le monde entier en exaltant à chaque fois ce sentiment de paix et de non-violence. Sylvain commençait à croire ceux qui parlaient d'incantations magiques cachées dans les paroles d’Anakaria. Il prit peu à peu conscience de son pouvoir et de son importance. L’argent n’était plus son but ; seule la paix du monde avait un intérêt à ses yeux, maintenant. Certains lui donnaient le nom de gourou, messie, sauveur. Mais Sylvain savait garder la tête froide vis-à-vis de ces attributs. Il avait compris que le message qu’il faisait passer dans « Anakaria » n’était pas naturel ; c’était effectivement de la magie, une magie ancienne qui lui avait été donnée en rêve, une magie qui avait pour but de faire naître dans l’âme humaine la notion du bien et seulement celle-là. Ce n’était plus une carrière de chanteur, mais une mission destinée à pacifier tous les peuples de la terre.

* * *

« Pourquoi je ne pourrais pas aller à son concert, signa Stéphanie ? Pour une fois qu’il passe pas loin.

– J’ai l’impression que tu l’aimes plus que moi, répliqua Serge.

– Mais non, grand bêta, c’est juste que sa musique m’apporte énormément de bonheur et d’apaisement

– Peut-être, mais tu ne vis que pour lui. J’ai parfois l’impression qu’il est comme ton amant.

– Ne raconte pas de bêtises. Je t’aime, tu le sais bien. »

Stéphanie accentua les gestes pour donner plus de portée à sa phrase.

« C’est lui ou moi !

– Écoute, calme-toi, c’est un simple concert et je veux y aller.

– Comme tu veux », répondit Serge avec ses bras.

Mais ses yeux avaient une brillance maléfique...

* * *

Sylvain était conscient que ce concert en mondovision allait sceller la paix dans le monde. Les enjeux politiques étaient considérables. Il devait chanter Anakaria cinq fois pendant son récital, sans compter les rappels. Les paroles mystiques étaient vraiment un don de Dieu, des dieux, ou de toute autre puissance spirituelle. Il comprenait maintenant le rôle politique qu’il pouvait jouer. Il était réellement le Sauveur même si sa conscience refusait de l’accepter.

La grande représentation, diffusée en Mondovision, aurait lieu ce soir à vingt heures. Les décors et le matériel étaient déjà en place. Des écrans géants tapissaient les murs de la salle, symbolisant les différentes parties du globe où serait diffusé le concert.

La journée fut consacrée aux essais de son et aux répétitions du jeu de scène. Les réglages s’effectuèrent sans problèmes majeurs et dans la bonne humeur. Même le multiplex fonctionnait à merveille.

Une demi-heure avant le concert, Sylvain retourna à sa loge pour enfiler son costume de scène et se préparer au spectacle qu’il devait donner. « Spectacle », « concert » tels étaient les noms que donnaient les organisateurs pour désigner cette prestation aux yeux de la population mondiale. Mais, en fait, ceux qui dirigeaient étaient les chefs d’État, et non plus les producteurs. Sylvain était devenu une anti-arme, un instrument du pouvoir. Peu importe. Il était conscient de sa mission et l’assumait du mieux qu’il pouvait.

Ce fut enfin l’heure de monter sur scène. Sylvain et son groupe furent accueillis par un tonnerre d’applaudissements, qui cessèrent bien vite dès les premières notes d’Anakaria. Le public écoutait silencieusement, à la limite du recueillement.

Stéphanie était parmi eux, malgré les reproches de son ami. Son esprit s’emplissait d’un bien-être proche de la transe.

Serge était également là sans que Stéphanie ne le sache. Il progressait lentement vers la scène parmi les spectateurs médusés. Il avançait à petits pas, la main droite dans sa poche et, de la gauche, il écartait délicatement les auditeurs qui se trouvaient devant lui. Plus que quelques mètres et il atteindrait la scène. La sueur perlait sur son front. Dans cette salle surchauffée, c’était normal. Mais, il n’avait pas chaud ; il avait peur. Ses dents grinçaient. Ses pupilles dilatées ne lui montraient que ce chanteur, ce Sylvain tant aimé de Stéphanie. Une fois parvenu contre la scène, il prit quelques grandes inspirations. Sa main droite se crispa. Il sortit de sa poche un revolver et tira à plusieurs reprises sur Sylvain. Le chanteur s’effondra.

Et ce fut le silence, un silence total. La musique s’était arrêtée et le public, paralysé par la surprise, ne pouvait émettre un son.

Puis, un cri retentit dans le public. La panique générale s’installa. Les spectateurs, hurlant et pleurant, se ruèrent vers la sortie, en piétinant les plus lents. Le service de sécurité fut rapidement débordé. Seul, Serge s’assit à l’endroit de son crime. Il regardait dans le vide, insensible à l’atmosphère de folie qui l’entourait. Le revolver glissa de sa main. Il ne se releva que lorsque la police vint le chercher.

* * *

Cet assassinat fit la une des journaux du monde entier. Personne ne comprenait cet acte. Comment pouvait-on tuer un homme qui par sa voix apportait tant de bonheur ? Stéphanie, elle, le savait...

Peu de temps après cet événement, la petite délinquance reprit, puis certains conflits éclatèrent entre états voisins. L’ONU utilisa les enregistrements pour rétablir la paix, mais en vain, comme si le pouvoir d’Anakaria dépendait de la voix de Sylvain. On rechercha alors un nouveau chanteur, mais les paroles n’avaient plus aucune action. Seul Sylvain était en mesure d’utiliser la puissance des mots. Malgré les pourparlers entre diplomates, les interventions de l’ONU et l’appel à la paix de ligues pacifistes, la guerre se répandait sur la terre et la troisième guerre mondiale ne put être évitée.

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