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« J’assume devant Dieu et les hommes ! Tout ! Tout !
Erreb ou l’îbad ! Tout ! », hurlait son père dans son agonie, mots noyés dans la bave de la panique devant la mort qui venait et s’installait en lui, lui infligeant convulsions et déformations de la bouche. Il avait éructé ces cris quand il avait vu son fils Amin approcher de son lit d’hôpital. Amin ne savait plus quelle attitude adopter. Le médecin militaire venait de lui apprendre que son père était condamné, qu’il était en fait déjà décédé, c’est ce qu’il pensait en poussant la porte de sa chambre avant d’intercepter ses cris et de battre en retraite face à ce cadavre dont la lâcheté venait de décrédibiliser plus de soixante ans de bravade face à la Faucheuse. Et ce n’est qu’une fois son père enterré sous des coups de pelle solennels qu’Amin avait pu y aller. Aller chercher, le jour même de l’enterrement de son père, son dû caché quelque part dans la chambre de ses parents.
Alors il monta en courant vers l’étage supérieur de la villa cernée par les hauts murs de la cité militaire de Saïd Hamdine, envahie par la famille endeuillée, entourée par les lourdes berlines des collègues en noir de son défunt père, bousculant au passage les lecteurs du Coran qui avaient veillé le vieux cadavre, les insultant à cause de leur superbe assurance de vautours enturbannés dans leurs virginales djellabas… Il prit les escaliers en courant, passant en coup de vent devant sa mère et ses proches occupés à préparer le café pour les invités venus nombreux présenter leurs gueules d’enterrement. Il s’élança vers le bout du couloir, referma derrière lui la porte de la chambre parentale pour s’effondrer sur le sol en pleurs. Il cherchait ce qui le condamnait à mort, ce qui l’assassinait sans même qu’il ne tire à nouveau un seul coup de feu… Cette pièce à conviction que son père gardait pour le tenir, lui et les siens, ses frères de lutte, avec ses empreintes et celles de Sidali, comme ultime chantage paternel, ultime frontière de son continent de menaces, son arme finale.
Il avait fallu qu’il disparaisse, qu’il se taise à jamais, son père, il avait fallu que ce ciel hargneux disparaisse au-dessus de lui, il avait fallu que son silence colérique cesse à jamais pour qu’Amin se mette à chercher dans cet espace interdit, cette chambre fermée à clé avec la complicité de Hassniya, la mère aimante mais complice, il avait fallu qu’il crève, le général Zoubir Sellami, pour qu’Amin retrouve son sang, son corps, son cadavre, ses disparus, sa dernière excuse auprès de ceux qui sont partis, exilés ou ensevelis sous les débris de la mémoire. Il avait fallu qu’il crève pour que le fils aille chercher dans le cimetière sa tombe et qu’il lise l’épitaphe qu’il poursuivait maintenant dans les plis anodins du deuil, le deuil de ce magnifique seigneur de guerre. Amin se mit à chercher le flingue discret, un petit .7.65 docile et efficace comme un dragon apprivoisé. Une perle. Perle noir métallisé, crosse marron et canon raccourci, ancien modèle de Beretta destiné aux hauts fonctionnaires de l’État italien menacés par la Mafia dans les années 1980. Discret, pour ne pas faire peur aux épouses, petites armes, petites menaces, « c’est juste une formalité, le boulot nous impose de le porter en mission, ma chérie ». Ce n’est pas un totem de la guerre. Il faut juste bien viser la tête, le cœur, ou, si l’on est sadique, le foie pour une mort plus lente – vingt minutes d’agonie environ.
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