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Ils pénétrèrent dans le laboratoire et s'y barricadèrent en toute hâte. Penché au-dessus d'un corps humain dénudé et bleui par le froid, le médecin légiste les dévisagea d'un air affligé.
"Ne frappez pas surtout. Entrez donc, faites comme chez vous.
- Désolé, commença Doppel. Nous étions suivis par...
- Ta ra ta ta... Je ne veux rien savoir. Vous avez vos raisons que la raison ignore : une mauvaise éducation, un ongle incarné, une flemme imputrescible, une peur panique des carillons, que sais-je ? Voyez-vous, ce qui pourrait expliquer votre manque de courtoisie, je m'en contrefiche comme de mon premier humain en broche."
Afficher en entierIls croisèrent des pages humains en livrée qui rasaient les murs. Ceux-ci s'agenouillaient maladroitement au passage de Loup, la peur au ventre. Aucun n'accusait plus de trente printemps. En effet, au-delà de cette limite, les domestiques étaient envoyés à l'élevage de Vizej pour y être abattus. Dépecés, découennés et dégraissés, ils étaient ensuite distribués dans la cité. Les hommes représentaient la denrée de base à Garou bien que ces derniers n'en aient pas le même emploi "incarnationnel" que les doppelgängers. Les peaux étaient tannées et servaient de vêtements ou de parchemin bon marché ; le sang, conservé à l'état liquide grâce à des anticoagulants, faisait office de boisson pour les gens du peuple et d'encre pour les érudits. Dans l'humain, tout était bon.
Afficher en entier"Ton lèche-bottes est là, si tu as besoin d'aide", fit Loup en ouvrant la porte.
Iliu s'affala par terre. Depuis le parquet ciré, il leva un œil noir vers Loup.
"Il a du mal à faire son trou parmi nous" convint Loup.
Un bref coup d'œil permit à Doppel de voir qu'Iliu avait refusé de prendre forme humaine, contrevenant aux accords de Wolfgang. Selon la loi, il était passible de mort.
"Je l'ai amené avec moi pour qu'il mûrisse, qu'il apprenne à respecter les grous-grous.
- Les grous-grous méritent le respect ? Et pourquoi pas les hommes tant que tu y es ? bougonna l'intéressé.
- Ce n'est pas gagné" commenta Loup, plus amusé qu'agacé.
Afficher en entierDoppel enfonça ses griffes incurvées dans le gras du bras de l'homme. Le sang suinta aussitôt. De l'autre patte, il saisit la chevelure généreuse et ramena la tête en arrière. La pomme d'Adam oscillait au rythme de la respiration saccadée de la proie, qui haletait de terreur. Les palpitations de son cœur venaient gonfler deux fois par seconde son artère carotide. D'un aller-retour fluide, Doppel trancha le cou offert et les halètements se muèrent en gargouillis puis s'éteignirent.
Comme si la mort de l'humain autorisait la naissance de son jumeau, Doppel morpha son corps de doppelgänger en un double parfait de sa proie. Chaque détail, grain de beauté, cicatrice, était réfléchi à l'identique, comme un miroir à peine déformant, dont seule l'expression des yeux différait de l'original.
Iliu aida Doppel à extraire le cerveau de la boîte crânienne. Ils le pelèrent comme un oignon, repoussant les couches de méninges une à une : d'abord la dure-mère, puis l'arachnoïde. Le liquide céphalo-rachidien s'épancha, douchant leurs doigts souillés de sang. Enfin, la pie-mère fut écartée et révéla les hémisphères. Doppel y mordit à pleines dents. Tandis que le transfert de souvenirs débutait, il désigna à Iliu et Lucinda la viande restante.
"Servez-vous. Je n'ai pas beaucoup d'appétit ce soir."
Afficher en entierIliu décadenassa la chambre froide et y pénétra lourdement. L'odeur du sang séché, de chair en décomposition, de sueur et de peur prenait à la gorge et ne vous lâchait plus.
Afficher en entier"Iliu, ôte-lui les bouchons des crocs.
- Ça va pas le cerveau, patron ! Tu as mangé de l'humain pas frais à midi ou quoi ? Je ne vais pas mettre ma patte dans sa gueule !
- Comment as-tu fait pour les lui mettre ?
- Il a mordu dedans de son plein gré.
- Et comment comptes-tu le voir s'exprimer ?
- Il n'a qu'à grogner", bougonna Iliu en saisissant la tête du loup-garou à pleins ergots.
Afficher en entierDoppel aimait sélectionner ses proies au détour d'une page de l'annuaire. Nombre de ses congénaires triaient leurs victimes potentielles selon des critères esthétiques : une silhouette avenante, un costume bien coupé, un sourire enjôleur. Certes, on ne pouvait pas prétendre qu'il était désagréable d'incarner un jeune homme vigoureux ou une demoiselle féline, dont la source ne s'était pas encore tarie. Il y avait alors matière à prendre et à dispenser du plaisir, faire "bon corps, bonne chair" comme le voulait l'adage. Ceux-là survivaient grâce à ce précepte et pour lui.
Pas Doppel. Subir les assauts des mâles ou, à l'inverse, dominer des femelles dans la fleur de l'âge ne l'intéressait plus. Dans sa jeunesse, il n'avait pas été en reste, mais il commençait à se faire vieux et par voie de conséquence, à s'assagir. Il avait pris l'apparence de tellement d'humanoïdes qu'il ne trouvait plus là ce qui le ravissait naguère. Il s'incarnait désormais plus par exigence que par plaisir.
Il avait représenté le gratin, le fond du panier. Il avait été milliardaire en goguette et clochard par procuration. Désormais, c'était surtout un dignitaire éreinté, un maire, brisé par la monotonie de la paperasse qui s'accumulait sur son bureau.
Afficher en entierDoppel leva la tête pour humer la trace de son ennemi ; la lune sur le déclin le toisait d'un œil froid. Dans un sourire, il frotta la commissure de ses lèvres pour en chasser le sang coagulé. Le zénith des loups-garous était derrière eux, les doppelgängers avaient résisté au-delà de toute attente. Doppel rugit pour ameuter les survivants de son unité autour de lui. Ensemble, ils progressèrent brièvement, cloués par un assaut désespéré de six loups en piteux état. Leur fureur naturelle retombait après la pleine lune, ils avaient joué leur va-tout l'avant-veille, sans succès. Aujourd'hui, chaque cri, chaque ruade, leur demandait plus d'effort. À terme, le simple fait de maintenir leur forme animale consumerait leur énergie. Et c'était ce qui scellerait leur perte.
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