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Tous les livres de Bessa Myftiu

Se coincer la verge dans la fermeture éclair de son pantalon et y voir un avertissement divin en faveur de l’abstinence, faire prescrire des antibiotiques à son chat en prévision de son propre avortement, réciter des vers passionnés d’Ismaïl Kadaré au milieu des chansons d’Abba, aller acheter un mouton pour un repas de fête et tomber nez à nez avec un char d’assaut soviétique… Telles étaient les petites ou grandes mésaventures auxquelles s’exposaient les jeunes gens amoureux, en Albanie, au temps du communisme.

Légendes et superstitions d’un autre âge, structure patriarcale archaïque et intransigeante morale du progrès socialiste, finalement tout se confondait pour produire les mêmes préceptes : arriver vierge au mariage (pour les filles), éviter les mésalliances (pour les garçons), suivre les recommandations de ses parents plutôt que les élans de son cœur (dans tous les cas). L’amour devait ruser, feinter, dissimuler. Mais au moins les Albanaises et les Albanais se découvraient- ils à cette occasion des trésors d’imagination et d’humour…

Peindre des événements tragiques avec un pinceau comique afin de triompher de la détresse : tel est le point de vue choisi par Bessa Myftiu pour raconter l'histoire de sa famille.

Mêlant habilement désenchantement et dérision, elle évoque pour nous un monde étrange, celui d'une maison, d'une rue et de ses habitants dans l'Albanie d'Enver Hodja, où coexistent un totalitarisme délirant et des mœurs encore patriarcales.

Dans ce paysage bizarre, peuplé de personnages extravagants et insolites, la haine voisine souvent avec l'amour. Haine et amours, souvent malchanceuses, racontées avec humour et finesse, un ton peu habituel chez les auteurs qui ont écrit sur le socialisme !

- Alors, vous avez connu Era Kondo ? Comme je rêve de la rencontrer !

Elle est si belle, m'a-t-on dit, que tes genoux en tremblent; si intelligente que sans un mot de toi, elle devine tout; et puis, chaque nuit, elle dort avec un nouvel étudiant.

Il y en a qui évitent d’espérer par peur de la déception. Mais il faut considérer la chose sous un angle différent. Rêver constitue déjà un bonheur, pour quelle raison s’en priver ?

Que le rêve ne se réalise pas, c’est tout à fait normal ; au moins, il permet d’être heureux en attendant son accomplissement.

Et si le rêve se réalise, alors un autre bonheur peut voir le jour...

Bessa Myftiu nous parle avec humour, vivacité et tendresse... Elle sait rendre proches des caractères bien trempés qui se révoltent, crient, ne renoncent jamais. En même temps se dégage de ces portraits une infinie douceur.

On croie rencontrer des sorcières et on trouve des fées. Ses histoires ressemblent aux contes qui même quand ils se terminent mal nous rendent heureux car nous avons été transportés un temps dans un univers magique.

Bessa Myftiu a su nous "apprivoiser" en voulant elle, Albanaise, écrire un français impeccable, et en même temps conserver en elle cet élément d'exotisme qui a toujours ravi les lecteurs francophones.

Écoutons le beau chant qui se dégage de ce livre…

Un paysan marchait sur la route, à côté de son âne. Il avait acheté du blé, toute une banne de blé et pour faire l'équilibre avait rempli l'autre banne de pierres. Un philosophe qui marchait sur la même route regarda le paysan, regarda l'âne et commença à rire.

Pourquoi ris-tu ? s'étonna le paysan. Parce que tu fatigues en vain ton âne, en lui faisant transporter des pierres. Mais je n'ai fait cela que pour équilibrer son poids, donc pour qu'il soit plus à l'aise. Tu peux l'équilibrer différemment, lui conseilla le philosophe. Tu peux partager le poids du blé dans les deux bannes.

- Que tu es intelligent ! répondit le paysan et arrêta l'âne, partagea le blé entre les deux bannes et se mit à marcher à côté de son nouvel ami, plein d'admiration.

- Que tu dois être riche, avec tout cet esprit, reprit-il. Ah, non, répondit le philosophe. Toute ma richesse est cette chemise que tu vois sur mon corps. Alors, si ton intelligence n'a pas pu t'être profitable à toi-même, moi, je n'en ai pas besoin, je ne suivrai pas tes conseils, dit le paysan et s'arrêta à nouveau.

Il versa tout le blé dans une seule banne, remplit l'autre de pierres et s'en alla, laissant le philosophe derrière lui.

L'expérience : chemin de la connaissance. Apprendre, cognition nécessaire en permanence pour traverser le temps et donnes sens à sa vie. Mais au delà des concepts, de l'imaginaire au réel, le langage des émotions, fondement de notre culture et de notre complexité, se dessinera toujours au rythme du cœur des grands auteurs.

C'est aujourd'hui que les intuitions littéraires deviennent indispensables aux sciences humaines et au développement cognitif de tous les apprentissages.

L'œuvre de Bessa Myftiu, unique, dense, magnifique répond avec force et perfection aux questions humaines face aux savoirs, aux apprentissages et à la connaissance pour vivre et exister. Nietzsche et Dostoïevski éducateurs !

La vie humaine comme moyen de connaissance, à l'écoute du corps, du ressenti. Apprendre l'amour dans l'action, dans l'échange, comme union des contraires dans la joie et l'absolu. Être en conversation avec soi, en état de solitude sans folie ni isolement, pour préserver sa différence.

Avoir honte, pour s'accepter, une souffrance qui est le fond avec la joie de toute vie, de la beauté qui transcende. Vivre sans mesure, sans culpabilité, avec fierté au-delà de la pitié, pour supporter l'insupportable et agir en étant libre.

Lutter pour acquérir son essence et conquérir sa culture. Ne pas dépasser les limites au crime, une sorte de folie que la société engendre, et au suicide - une autre liberté en folie.

Mais Bessa reste aux horizons d'un autre monde, une optimiste tragique. Frédéric Ovadia