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C’est provoquant. Rien que pour le plaisir. Djemila glisse dans la poche de son blouson ceci : un compact-disc de « Europe » (pour elle), The Final Count-down, et la Cinquième de Mahler (pour Sinclair). Le blouson aussi a été fauché. Mais il y a longtemps, ailleurs. Pas dans un supermarché minable. Maintenant, après toutes ces bagarres, cette patine qui a raclé le cuir, il est à elle, définitivement.
Sinclair aime la musique interminable de Mahler. Il aime Djemila, avec ce blouson de zonarde. Un type tordu.
Sinclair, ce n’est pas son nom. Seulement un pseudonyme, hérité de la Résistance, conservé comme un fétiche. Plus personne ne songe à l’appeler autrement. François Sinclair. Monsieur le Professeur.
La main du type. Du vigile. Sur son bras. Elle est prise.
— Mademoiselle… !
Elle l’a repéré depuis le début. Blouson de toile, jeans-baskets. Un fureteur salarié. Un vigile avec l’insigne de l’agence Protector. C’est le jeu, elle l’a défié. Personne ne peut l’empêcher de faire ce qu’elle a envie de faire. De se servir à l’envi dans un « Géant » de merde, si elle veut. Le type doit être un peu plus jeune qu’elle. Pas bien grand. Moustache blonde d’adolescent, clairsemée, nuque rasée. Djemila pense qu’il est assez costaud. Elle aime autant.
— Suivez-moi, s’il vous plaît.
Il n’est pas si sûr de lui. Autour, on a bien vu la scène. Sans vraiment s’arrêter, s’attrouper. La fauche à l’étalage, c’est du banal, tout le monde en tâte. Une basanée prise sur le fait : la routine. Djemila note quelques pronostics égrillards dans les regards de certains pousseurs de Caddies. Arabe mais baisable.
— Par là.
La main, très ferme, sur l’épaule maintenant, agrippée au cuir. Ce type est presque trop conforme. Il l’entraîne vers une porte à doubles battants. Au passage, Djemila remarque que les jeux sur ordinateurs sont en promotion.
— Allons, dit-il.
Ce con. Exit le rayon jouets, les fioritures. Un palier. Un escalier de béton nu. Une pancarte manuscrite, scotchée, indique que la direction, c’est en haut. La direction ?
— Voyons.
Il la plaque contre le mur, lui fouille les poches, très pro, et ce faisant lui frôle la poitrine, trouve les compacts, le flacon de parfum, le stylo, le portefeuille. Un porte-cartes plutôt. Un cadeau de Sinclair, en vrai beau cuir. Il jette un coup d’œil sur les papiers d’identité, pas très attentif. Ce sont ses seins qui intéressent le vigile. Il pose dessus ses paumes, évalue leur volume, les écrase. Djemila regarde ces mains. Doigts courts, ongles carrés, un peu négligés forcément. D’une manière générale, ses seins intéressent les hommes, elle sait. Elle ne porte pas de soutien-gorge.
Il l’observe, ce n’est plus exactement une beurette. Pas du tout comme les clientes habituelles. La trentaine peut-être. Bien belle, presque impressionnante. Pour une bougnoule.
— Personnellement, je n’ai rien contre toi, dit le vigile.
— Moi non plus, dit Djemila.
— On peut toujours s’arranger.
— Non. On ne peut pas.
Après, il ne comprend plus très bien, hurle. Regarde, incrédule, la lame de couteau qu’elle a sortie d’il ne sait où, plantée dans le dos de sa main. Profond. Djemila force encore, c’est très dur, clouant cette main écartelée de mec contre sa poitrine à elle. Le sang a tout de suite giclé, net et épais. Il salit le tee-shirt, macule le vieux cuir. La pointe travaille la plaie, insiste. Djemila note que c’est un plaisir. Comme elle en est écœurée, elle balance au vigile un coup de genou dans les couilles, parce qu’elle en a assez de ses cris. Pour le faire taire. La main mutilée s’agite. Nouvelle giclure rouge qui éclabousse le béton gris. Coups de pied précis. Djemila frappe méthodiquement cette carcasse de petit homme surprise par la douleur, qui se roule sur le sol. Pas plus que le vigile elle n’a très bien compris l’enchaînement des choses. Elle sait seulement qu’elle a raison. Raison de piétiner cette main qui a osé la peloter. Elle ramasse son portefeuille. S’esquiver après cet incident ne pose aucun problème.
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