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ANNE REY est entrée dans l'univers d'Erik Satie sans préjugés, refusant d'accepter sans vérification les louanges exaltées de ses thuriféraires comme les injures de ceux qui méprisent son œuvre.
Elle analyse sérieusement ces petites musiques faites apparemment avec rien et qui demandaient pourtant à Satie " des tours de force pour mettre une mesure debout ". Elle regarde l'homme et l'écoute sans parti pris, sans complaisance, mais non sans attendrissement parfois, et ramène de sa plongée dans cet univers déjà lointain d'utiles clés pour déchiffrer cette œuvre déroutante.
Son petit livre, bien écrit et suggestif, retrace au pas de charge une existence pittoresque et souvent déchirante, et met en valeur les rapports de l'œuvre et du personnage, fût-ce a contrario : sa vie montmartroise et sa musique si sérieuse au temps du Chat noir et du Clou, son désespoir et sa misère au début du siècle (" Tout ce que j'entreprends timidement rate avec une hardiesse insoupçonnée jusqu'à ce jour ") qui détermine son étonnant retour sur les bancs de la Schola Cantorum ; puis sa soudaine renommée, fort inattendue, des années 10, qui déclenche la composition de quelque soixante pièces pour piano, et le mue peu à peu en un maître vénéré, lequel deviendra de plus en plus " gauchiste ", écrivant tour à tour Socrate, l'œuvre la plus dépouillée, la moins tape à l'œil qui soit, chef-d'œuvre d'objectivité subjective, et des partitions de l'avant-gardisme simpliste le plus outré, telles que Parade, Relâche ou Mercure. " Voilà enfin Satie hors de portée de la concurrence, champion de la faute de goût, de la farce sans humour, agresseur : inaccessible. " Célèbre, vilipendé par ses propres amis, Satie se croit enfin " arrivé " et meurt en 1925.
La position de sa musique est aussi inconfortable aujourd'hui qu'à son époque et laisse aussi perplexe. On ne sait où la placer : " Musique sans famille ", dit Anne Rey. Il a toujours été plus ou moins en avance sur son temps : précurseur de Debussy (encore qu'on en discute) et de Ravel, puis des Six et de l' " École d'Arcueil ", enfin de Cage et de la ésotérico-farfelue de notre époque, il n'a jamais été contemporain de personne, sans doute parce que son œuvre est toujours restée en deçà de son ambition.
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