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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:16:39+02:00

Les lueurs de l’aube poignent au levant. Ce 4 août au matin, mon beau-père reçoit un appel moins alarmiste que les autres. Un ami a réussi à passer la frontière syrienne. Avec un peu de chance, il est encore possible d’y parvenir. De faire le tour des monts Sinjar par la route. Ne vaut-il pas mieux prendre des risques plutôt que d’attendre et de devoir, en dernier recours, escalader la montagne à pied, sous un soleil assassin, avec des réserves d’eau plus qu’insuffisantes, Daech à nos trousses ?

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:16:24+02:00

« On se méfie de ceux de Daech. Ceux des montagnes, on en fait notre affaire », réplique un jeune père de famille yézidi. Ses deux fils âgés à peine d’une quinzaine d’années se prennent pour des durs à cuire. Ils portent chacun un revolver dans la poche intérieure de leur veste et profitent de l’occasion qui leur est offerte pour raconter leurs exploits de chasseurs de reptiles. L’un a écrasé la tête d’une vipère longue d’un bon mètre d’un coup sec. L’autre a vu « le poison couleur de miel qui s’écoulait des crocs de la tête » qu’il avait fracassée. « On aurait dû récolter le liquide et faire des tartines », fanfaronnent-ils, plutôt fiers d’eux. D’autres fugitifs passent sans même s’arrêter, pressés de gravir les pentes du Sinjar. L’un d’eux lance :

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:16:16+02:00

Lorsque Tal Afar est tombé le 9 juin, les Arabes chiites se sont réfugiés chez nous. Nous les avons bien accueillis. Les familles qui avaient des chambres libres les ont offertes aux réfugiés. Ceux d’entre eux qui n’avaient pas trouvé d’abri dormaient dans l’école. Ils nous racontaient la violence de Daech. J’en avais de l’effroi. À un mariage auquel j’avais été invitée, j’avais pu discuter avec une réfugiée dont le père musicien exerçait désormais en nomade ses talents de flûtiste accompagné de son fils au tambour. Elle avait vu des civils abattus dans la rue sans autre forme de procès et elle avait essayé de réconforter une cousine victime d’un viol. « Ce n’est pas seulement Daech qui nous frappe. Des sunnites, des gens que je saluais chaque matin, nous ont attaqués pour nous voler. Ils nous ont poussés à partir pour s’emparer de nos biens. » La famille du musicien avait tout perdu, à l’exception de la flûte et du tambour. Je me disais : si ces gens commettent de telles atrocités sur les chiites, nous devons nous attendre au pire. Je me doutais qu’ils seraient encore plus sauvages avec nous qu’ils l’avaient été avec eux. J’avais peur de voir nos hommes tomber pour l’honneur des yézidis.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:16:07+02:00

Lorsque Tal Afar est tombé le 9 juin, les Arabes chiites se sont réfugiés chez nous. Nous les avons bien accueillis. Les familles qui avaient des chambres libres les ont offertes aux réfugiés. Ceux d’entre eux qui n’avaient pas trouvé d’abri dormaient dans l’école. Ils nous racontaient la violence de Daech. J’en avais de l’effroi. À un mariage auquel j’avais été invitée, j’avais pu discuter avec une réfugiée dont le père musicien exerçait désormais en nomade ses talents de flûtiste accompagné de son fils au tambour. Elle avait vu des civils abattus dans la rue sans autre forme de procès et elle avait essayé de réconforter une cousine victime d’un viol. « Ce n’est pas seulement Daech qui nous frappe. Des sunnites, des gens que je saluais chaque matin, nous ont attaqués pour nous voler. Ils nous ont poussés à partir pour s’emparer de nos biens. » La famille du musicien avait tout perdu, à l’exception de la flûte et du tambour. Je me disais : si ces gens commettent de telles atrocités sur les chiites, nous devons nous attendre au pire. Je me doutais qu’ils seraient encore plus sauvages avec nous qu’ils l’avaient été avec eux. J’avais peur de voir nos hommes tomber pour l’honneur des yézidis.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:15:58+02:00

Nous faisions plutôt confiance aux peshmerga, ces « hommes qui n’ont pas peur de la mort » en langue kurde. Kekan avait de la bedaine. Il ne ressemblait guère à l’idée que je me faisais de Saladin, le conquérant d’origine kurde célébré par l’histoire arabo-musulmane. D’après Khero, le père de Walid, il avait la réputation de s’être bien battu contre Saddam, qui détestait les Kurdes et les yézidis, mais ses faits d’armes étaient déjà très anciens. Sa légende de combattant survivait pourtant, comme une évidence. Il était respecté. Il avait été de toutes les batailles voici vingt-cinq ans, lorsque le dictateur de Bagdad avait poussé la brutalité jusqu’à gazer à l’arme chimique les Kurdes de Halabja, près de la frontière iranienne. C’était un brave parmi les braves. Nous ne nous doutions pas qu’il allait prendre ses jambes à son cou dans la nuit du 3 août.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:15:50+02:00

Mon beau-père nous presse. Nous avons pris des provisions : du pain, des légumes et de l’eau. Beaucoup d’eau, car la journée s’annonce torride. Il emporte sa kalach, qu’il glisse sous le siège de la voiture, et range son revolver dans la boîte à gants. Le voir l’arme à la main, la tenir par la crosse, efface mes craintes. Je ferme les yeux, respire très fort et monte dans la vieille Opel Vectra de couleur marron. En claquant machinalement la porte arrière du véhicule, j’ai la tête qui tourne. Assis à côté de moi sur les genoux de sa mère, Rezan pleurniche. C’est une enfant-éponge : elle capte l’anxiété et s’en imprègne. « Tu es pénible. Tu vas te calmer, ce n’est vraiment pas le jour », râle sa mère.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:15:43+02:00

Il court jusqu’à la volière et ouvre la grille au milieu des pépiements et des bruissements d’ailes. Un oiseau bariolé quitte le perchoir pour pointer son bec de l’autre côté des barreaux, hésite, puis volette. Il va se poser sur une pierre. Il est bien le seul à tenter l’aventure. La bande des canaris ne daigne pas le suivre à l’extérieur de la cage. En tout cas, pas dans l’immédiat. Est-ce bien le moment de s’occuper d’eux ?

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:15:39+02:00

De la cuisine s’échappe une odeur de potage aux lentilles. Ma belle-mère prépare le petit déjeuner. La maison des parents de Walid s’éveille en douceur. Nesrine, leur fille aînée, et sa fille Rezan dorment encore. Amina, la cadette, a engagé une partie de cartes sur son téléphone portable lorsque l’appareil se met à vibrer. Sa cousine Diana appelle d’un village peu éloigné du nôtre :

« Daech est entré dans le village ! Daech attaque ! »

Je m’attendais à devoir partir un jour ou l’autre dans la précipitation. Un sentiment de danger imminent m’étreignait depuis plusieurs jours et avec lui l’impression terrifiante qu’un monde allait s’effondrer : le mien. Je n’avais jamais rien ressenti de pareil. Un inéluctable cataclysme fonçait sur moi, emportant tout sur son passage.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-16T18:15:04+02:00

Cette nuit, un mauvais rêve m’est revenu. Les hommes sans figure défilaient, l’épée dans la ceinture et la kalach en bandoulière. Ils passaient dans le village. Ils étaient des milliers. Une horde de combattants sans yeux, ni nez, ni lèvres. Une armée d’ombres dans une nuit d’encre. Ils portaient des torches. La rue était un brasier sans fin et nos demeures des bûchers. Les hommes sans visage grognaient comme des ours. Ils hurlaient :

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