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Seule la partie centrale pouvait passer pour un foyer normal. Avec son toit en pointe renforcé par endroits de papier goudronné pour supporter l’étage du dessus, et les larges pignons découpés dans la toiture principale, elle avait vaguement l’air d’une maison de campagne anglaise du XIXe, couverte de verrues.
Je coupai par le pré et m’arrêtai du côté sud de la maison. Je vis un grand garage, genre étable, au toit plein de trous. Les portes étaient refermées sur leurs gonds rouillés. Je me garai près de la carcasse sans roues d’une Chevrolet 38, descendis de voiture, et examinai plus attentivement les lieux.
Afficher en entierLa maison des Birrel dépassait l’imagination de tout être normal. On me l’avait déjà décrite, mais c’était la première fois que je la voyais.
Comme je remontais lentement le chemin de terre où une herbe de trente centimètres de haut poussait entre les ornières de pneus, j’eus tout loisir de l’examiner sur trois faces.
Cette forteresse siégeait au sommet d’une côte herbeuse surplombant la mer, distante de six kilomètres. Juste derrière la maison, la pente se raidissait. Les pins et les chênes luttaient en nombre pour décider du style de la forêt ambiante. Les cinquante acres de la propriété, en friche pour la plupart, s’étiraient jusqu’au rivage d’une longue crique étroite. Du côté est de cette crique, les terres des Birrel s’étendaient sur trois ou quatre kilomètres.
Afficher en entierJe gagnai la véranda et scrutai la rue tranquille. Un homme d’une cinquantaine d’années, sec et nerveux, arborant un chapeau de paille tout neuf sur un visage marqué par des années de vie saine au grand air, s’avançait sur la chaussée. Sa démarche était puissante, lente et régulière, style campagnard qui se tape ses dix kilomètres chaque matin depuis toujours. Il portait un pantalon marron, une chemise blanche et une cravate, et il se tamponnait le visage avec un mouchoir blanc. Il monta les marches, me sourit très amicalement et me tendit la main.
Afficher en entierJe roulai lentement et me garai dans la large rue principale ornée d’une longue rangée d’érables et de quelques vieux chênes au milieu. Il y avait aussi une bande de gazon et une fontaine installée dans un grand monument de béton en l’honneur de quelques crétins morts pour une guerre qui tient trois pages dans les manuels d’Histoire de l’enseignement secondaire.
Je descendis de voiture et fermai les portières à clef. Pas par peur qu’on me la pique ! Sûrement que dans ce bled, personne ne savait seulement par quel bout s’y prendre pour conduire une Austin Healy.
Afficher en entierLe rictus de ses lèvres humides me fit considérer cette sortie comme satisfaisante. Je lui adressai un signe de main amical et fis demi-tour. La route de graviers tournait autour de la falaise en saillie puis serpentait vers l’est pendant un demi-kilomètre avant de contourner un autre promontoire. Le côté sud du virage, celui que la vieille femme avait réussi, menait à une plate-forme de sable et de graviers qui surplombait l’océan et où j’avais garé ma bagnole.
Afficher en entierIl tourna sa face de bulldog aux grosses bajoues et ses perçants yeux noirs profondément encastrés vérifièrent rapidement où en étaient les deux gars de la police montée et l’équipe de sauvetage qui, en dessous, s’attelaient au problème de ressusciter la Ford. Puis il me lança un bref regard en coulisse, comme pour essayer de me surprendre dans un geste suspect. Mais je me contentais d’attendre humblement à côté de lui d’un air résigné.
Afficher en entierMa curiosité en prit un coup. Les Birrel étaient les gens qui m’avaient écrit pour me prier de venir les voir. Ces dignes héritiers d’une fortune de cinq millions de dollars étaient nos clients. En tant qu’un des exécuteurs testamentaires de ce magot, j’avais une sacrée bonne raison de ne pas laisser les flics résoudre la question qui se formulait dans ma tête. Si Winifred avait quitté la route toute seule, pourquoi s’accrochait-elle si frénétiquement au frein… du mauvais côté ?
Afficher en entierTournée sur le côté, le dos vers le plancher, elle était coincée contre son siège. Il faut dire qu’elle n’avait pas beaucoup de place. Le moteur aussi était tassé contre le siège… Il lui avait arraché la moitié de la tête au passage. Ce qui restait du visage était couvert de sang coagulé. On aurait dit un de ces masques de boue que se font sécher sur la tronche les cinglées des instituts de beauté.
Afficher en entierLa bagnole avait bêtement manqué un tout petit virage, éraflé un garde-fou, heurté un poteau blanc et plongé sur les rochers. D’en haut, la triste et pitoyable silhouette du modèle « A » devait ressembler au cadavre d’un bébé baleine qui se serait trop approché du rivage et qui n’aurait pas pu faire demi-tour.
Je m’arrêtai devant la portière gauche et regardai par la vitre béante. Des éclats de verre, semblables à des crocs brisés, jonchaient le plancher.
Afficher en entierLe cadavre noir de la Ford modèle « A » était aplati contre un bloc de pierre lisse tachetée de pourpre. Le moteur était en miettes et le pare-chocs arraché, qui pendait mollement par-dessus bord, se faisait arroser toute les trente secondes par la marée montante. Le coffre carré du vieux tacot était encore entier, bien qu’en accordéon. Là où l’éclat du métal tordu transparaissait, sa peinture noire était craquelée comme du sang séché. Sous le choc, les portières étaient ouvertes, puis rabattues contre le flanc de la bagnole, mais celle de mon côté était presque fermée. L’arrière de la voiture se dressait presque à la verticale vers le ciel.
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