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HEIDELBERG ALLEMAGNE 1920
Minna et Lotte se sont retrouvées comme chaque soir dans la cabane du jardin et leur jeu littéraire favori peut commencer.
Elles ont étalé sur la table les livres de leurs auteurs préférés d’où sortiront les aventures du jour. Büchner, Goethe, Novalis, Hölderlin,
Nietzsche, Heine, Heinrich Mann, n’ont qu’à bien se tenir, leurs héros de papier vont retrouver la liberté.
Le jeu consiste à réinventer les destins. Werther oublie ses souffrances au
Blue Angel, dans les bras de Lola Frohlïch, le soldat Woyzeck capture
Lorelei, la fée du Rhin, Charlotte et Édouard, le couple des Affinités
Électives, forment un nouveau quatuor amoureux avec Faust et Marguerite,
Zarathoustra est le fils adultérin d'Hypérion, Sophie von Kühn s'enfuit au bord de la mer avec le professeur Unrat. Dans cette bacchanale irrévérencieuse qui ne souffre aucun interdit, les protagonistes se plient à l’imagination délirante des deux amies.
Minna Braling et Lotte Sandberg consacrent de longues soirées à leurs passions voyageuses. Entre elles, les liens sont profonds. Une solide complicité les unit depuis leur enfance. Aussi loin qu'elle puisse s’en souvenir, Minna, avec sa douceur, a toujours été pour Lotte, un repère. Elle lui est plus chère qu'une sœur.
Leurs familles ont des maisons voisines dans le quartier Neuenheim, au nord de la rive du Neckar. Des habitations mitoyennes, modestes mais suffisamment confortables pour accueillir et retenir les familles des ouvriers typographes de l’imprimerie Metter. C’est là que leurs pères se sont rencontrés. Ils travaillent dans le même atelier et partagent la même passion pour le tir à l’arc. Leurs femmes s’apprécient et Lotte, enfant unique, est heureuse d’être reçue dans la famille nombreuse de Minna, seule fille parmi cinq garçons.
C'est Minna qui rassurait Lotte les soirs d'orage, lorsqu’elles se réfugiaient enfants dans la cabane construite par ses frères. Depuis rien n’a changé. Elle sait trouver les mots pour apaiser ses angoisses, calmer son impatience et son tempérament fougueux. « Prends le temps de vivre, lui recommande-elle, ne refais pas la guerre tous les matins, juste… un jour sur deux ! » Elles se sont promis de ne jamais rester éloignées l’une de l’autre.
Minna est naturellement généreuse. Sans aucun calcul, elle tend la main, ouvre son cœur. Un don rare qui lui confère un charme enfantin. Son physique, aussi, est attendrissant, tout en courbes moelleuses. On sent qu'elle conservera longtemps cette joliesse juvénile. Ses longs cheveux tombent jusqu’aux reins, d’un blond vénitien qu’elle entretient avec des bains de camomille, ils sont fins, vaporeux et ramenés en chignon, elle ressemble à la liseuse de Vermeer. C’est en tout cas ce qu’elles s’étaient dit en voyant le tableau au musée de Dresde, lors d’un voyage scolaire.
Lotte cultive une allure plus énergique. Un corps souple musclé par des années de gymnastique artistique, un visage qui impressionne par la détermination du regard, d'une indéfinissable couleur, tantôt verveine, tantôt
émeraude. Ses yeux semblent vous pénétrer sans vous voir vraiment. Une présence intense doublée d’un détachement surprenant à tout ce qui l’entoure.
L’année de leurs dix-huit ans, toujours inséparables, elles se sont inscrites
à l'université d'Heidelberg pour suivre des cours de philosophie et de littérature. Leur acceptation dans la plus vieille université du pays est pour leurs familles une source de fierté. Ni leurs parents, ni les frères de Minna n’ont accédé à des études universitaires. Cette année-là, l’Allemagne défaite par l’armistice de 1918, s’enfonce dans le marasme, mais l’avenir du pays ne les préoccupe guère. La perspective de partager cette nouvelle aventure est vécue comme une conquête. Une première étape vers un monde meilleur.
Les filles sont peu nombreuses à faire des études supérieures et la présence de ces deux séduisantes créatures, toujours inséparables ne passe pas inaperçue. Elles ont été logées dans le même bâtiment mais à deux
étages différents, dans des chambres au confort sommaire : un lit, une table en bois maculée de taches d’encre, témoignage studieux des précédents locataires, et un petit placard encore trop vaste pour abriter le peu de vêtements qu’elles ont apportés.
C’est le Kafe Klaus, où les étudiants se retrouvent après les cours, qui remplace la cabane du jardin. Elles s’installent toujours à la même table, en retrait, et reprennent en chuchotant « leur manuscrit sans queue ni tête » comme elles l’appellent. Parfois certains audacieux tentent de s’imposer, sans grand succès. L’un d’entre eux cependant, plus persuasif que les autres, parvient à les convaincre d’assister aux réunions de l’association
Deutschland, la plus importante du mouvement Völkisch.
Nombreux sont les étudiants qui adhèrent aux thèses de ce courant nationaliste qui défend un retour aux racines germaniques et célèbre la pureté de la race.
C’est surtout la réputation du professeur d’anthropologie, qui anime les réunions, qui les motive. Eugen Kockter est une sommité dans sa spécialité.
On dit, qu’il pourrait même être retenu dans la sélection pour le prix Nobel de médecine. Il a présidé le deuxième congrès d’eugénisme à New York.
Son exposé sur la protection de la race contre les maladies héréditaires a été très remarqué. Il a publié plusieurs ouvrages sur la génétique, la sélection humaine, l’hygiène raciale qui font référence et il apporte tout son crédit à l’association Deutschland d’Heidelberg.
Dans une vingtaine d’autres universités, des anthropologues, des professeurs d’anatomie, des psychiatres et des médecins d’autres spécialités ont déjà rejoint la société allemande d’hygiène raciale qu’il dirige.
C’est un homme d’une cinquantaine d’années à peine, dont l’harmonie des traits, la silhouette élancée aux proportions parfaites, pourraient surgir d’un ouvrage sur les statues antiques, si la voix rauque, le sourire ravageur et les dents d’une blancheur rare à son âge ne venaient humaniser ce trop grand classicisme. C’est peu dire qu’il captive son auditoire ! Il a une façon singulière de fixer le public en relevant une mèche blanche qui s’échappe de sa chevelure savamment indisciplinée, qui renforce encore le charme de son regard clair. Toujours vêtu avec élégance de pantalons en daim et de vestes en tweed, il fait chavirer plus d’un cœur d’étudiante. Ses cours et les réunions de Deutschland sont pris d’assaut.
Les élèves savent peu de choses sur sa vie privée sinon qu’il éduque seul sa fille Ilse dans la maison familiale, à la suite du décès de sa femme, professeur de philosophie à Heidelberg, morte d’une chute de cheval lorsque
Ilse avait 10 ans. Elle était réputée pour sa beauté.
« La famille idéale » ironise Lotte, beaucoup moins subjuguée que Minna lorsqu’elles assistent à leur première réunion de l’association Deutschland.
Un soir au Kafe Klaus, Ilse qui était assise près d’elles pendant la conférence s’installe à leur table. Minna flattée, l’accueille avec chaleur.
Lotte plus réservée lui décroche un sourire crispé.
Ilse est populaire auprès des élèves et très vite une dizaine de garçons les entourent. Elle n’a pas le charme de son père mais sa silhouette longiligne, son visage à l’ovale parfait où l’on retrouve le regard clair et la dentition parfaite, évoquent d’emblée sa filiation. Dominatrice et sûre d’elle, elle s’exprime avec aisance et n’a aucun mal à convaincre le groupe des garçons de la nécessité de revenir à l’idée d’un peuple, d’une nation, d’une communauté. Cette renaissance nationale ne peut passer que par la défense de « l’âme allemande » de la race germanique clame-t-elle.
— Je ne vois pas très bien ce que « l’âme allemande » vient faire làdedans, intervient Lotte.
— C’est la quête de nos racines, la défense de notre histoire pour aller vers une renaissance nationale et ça passe par un retour aux sources, pour retrouver la pureté de la race. Tu comprends ? dit-elle en la regardant avec un sourire que Lotte juge un poil condescendant.
Elle va répondre quand Minna lui pince le bras et lui chuchote de laisser parler les autres.
— Ah bon ! On fait comment ? interroge un étudiant qui manifestement n’a jamais assisté à un cours d’Eugen Kockter.
— La science permet désormais d’établir des caractéristiques physiques communes à tous les peuples partageant des racines germaniques poursuitelle.
Soudain, elle est interrompue.
— Ça suffit ! C’est une vision réductrice basée sur l’hérédité. Une aberration du point de vue moral et culturel !
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