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Holocauste volontaire et héroïque
On a l’odeur d’un étal de boucher alors que la typhoïde sent le pain frais. Parfois un effluve putride montant de la ville transperce la bestialité. L’oeil s’habitue à la nuit.
Alignement de croix blanches - poussière trempée, tu redeviendras boue. Une enclave défrichée dans la jungle qui la tolère. La jungle a concédé un lopin de terre. Je suis venu seul. Le site est vallonné, les croix sont alignées par lots - 25 fois 25 - distantes de 3 mètres environ. Sur chaque croix un numéro qui renvoie au registre. Quelques croix de fonte ouvragées. Parfois un sarcophage de pierre dure extraite à la Culebra, ou un cénotaphe si le corps a été rapatrié. Deux tombes en bon état, comme dans un cimetière de Province, Marcelin Etienne Parazols,
Philippe Vignol-Clamant, sans autre mention.
La jungle l’accepte.
Aristide Sempé, consul de France. Son épouse Félicie enterrée dans sa robe de mariée. Louise Dingler, qui brillait naguère au salon. Son jeune mari dont le nom était effacé. Jules Dingler-junior frère de Louise, il signait parfois d’Ingler - moins lorrain mais plus aristocratique.
Madeleine Dingler, née Forestier, qui n’avait pas survécu longtemps à ses enfants.
Afficher en entier1. Sur le paquebot
La traversée
Tous les paquebots, tous les tarifs et toutes les taxes, ça m’est égal.
Blaise Cendrars
Le 6 octobre 1884, vers six heures du matin, le Washington, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai de Penhoët. Le Washington était un vieux paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, qui avait navigué avec ses roues à aube pendant quinze ans, puis avait été équipé d’hélices il y a quelques années ; cette rénovation n’avait touché que la propulsion mais pas les équipements de confort d’un paquebot moderne ; le Washington était encore éclairé avec des lampes à pétrole et ne bénéficiait pas de l’électricité. C’était un rafiot qui aurait déparé la ligne Le Havre-New York et qui avait été relégué sur la ligne Saint-Nazaire-Colon.
C’était ma première traversée transatlantique et je me pris à rêver sur le genre des bateaux. Les espagnols et les portugais pratiquaient le féminin, sans que l’on sache si la référence était religieuse pour la Santa Maria, familièrement moqueuse pour la Niña, ou promesse de charmes tarifés et colorés pour la Pinta. Le Frédéric le Grand et le Bismarck de la flotte teutonne étaient évidemment des hommes. Queen Mary et Ellinor étaient des femmes élégantes, mais la construction grammaticale devenait curieuse, lorsqu’on disait : King Charles was the last ship in her category, she would have entered the harbor. Je décidai d’arrêter cette divagation qui m’amenait sur des terrains glissants pour me concentrer sur ma mission.
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