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Le guetteur, tapi sur l’avancée rocheuse dominant le lac, déplaça ses cinquante-cinq kilos et, prenant appui sur ses pattes griffues, regarda fixement devant lui.
À quelque huit cents mètres, une masse en mouvement se détachait sur les maigres buissons jaunâtres de la toundra. Un troupeau brun approchait lentement.
De l’est, où une étroite étendue d’eau bleue étincelante se perdait parmi des aulnes et des frênes rabougris, parvenaient les cris, les piétinements réguliers et les clapotements des premiers caribous se jetant dans une eau peu profonde. Moitié marchant, moitié pataugeant, ils se dirigeaient vers la rive sud.
Maintenant, ils étaient bien plus près.
Alors que les animaux de tête luttaient pour se dégager des boues du rivage avant de s’enfoncer dans le ravin qui se trouvait en face, le guetteur passa rapidement sa longue langue sur ses babines noires. Des femelles se trouvaient parmi la troupe mais c’étaient les petits – souffrant de l’allure régulière et continue – qui retinrent son attention.
Le loup était à la limite de son territoire. Il l’avait marqué, dix semaines auparavant, de jets d’urine jaune à l’odeur forte. Et nul de sa race ne s’était encore aventuré à le traverser. Mais ce qu’il voyait était tout à fait nouveau pour lui et il voulait en tirer parti.
Faisant volte-face, il alla d’un pas souple se placer sur le flanc du troupeau. Il courait à une dizaine de kilomètres à l’heure sans prendre la peine de se cacher. Devant lui s’ouvrait un long défilé, creusé jadis par un glacier dans la sous-couche toujours gelée de la toundra du Nord-Ouest canadien. Les chefs de file s’y engageaient déjà, le remplissant de leurs bois innombrables. Les femelles et les petits, à la marche hésitante, les suivaient de près.
Le loup s’arrêta à mi-pente parmi des éboulis, jeta la tête en arrière et se mit à hurler.
À trois kilomètres de là, son cri n’était plus qu’un souffle. Un son parfaitement filé pour l’homme qui était en train de nettoyer minutieusement ses jumelles sur la table d’une petite hutte. La cabane était construite dans un bois de sapins qui suivait les méandres d’un ruisseau alimentant le lac Ennadai. L’homme alla vers la fenêtre couverte de poussière et regarda en direction de la colline dénudée. Il émit alors un sifflement de surprise.
Un Esquimau se laissait glisser sur la pente boueuse. Il portait une veste de bûcheron défraîchie à carreaux, une chemise rouge et un pantalon en tweed épais. Son visage était rond et large, ses cheveux noirs et aplatis. Il tenait un fusil de chasse, et son sac à dos contenait un poste émetteur. Il se dirigeait vers la hutte. L’homme blanc s’avança vers le seuil.
- Diable ! dit-il. Tu es bien vite de retour, Atahou. Je ne m’attendais pas…
- Radio pas bonne, dit l’Esquimau. Je viens raconter.
- Raconter quoi ?
- Tuktu-mie, dit Atahou, faisant un geste pour indiquer l’autre côté des collines qui se trouvaient à l’horizon. Tuktu-mie. L’armée caribou.
- Quoi ? dit l’homme blanc d’un air incrédule en levant un doigt vers un ciel bleu sans nuages. La migration maintenant ? Jamais…
- Tuktu-mie. Bientôt vous verrez.
- Combien ?
- Ici… quatre cents, peut-être cinq cents. Plus loin beaucoup, je pense.
- Rien que cinq cents… Ce n’est pas la harde. Une partie seulement, devenue folle…
- Ça commence, dit Atahou.
Il traversa la petite pièce en direction du placard et s’empara d’une cartouchière :
- Il y avait un loup…
- Oui, je l’ai entendu, dit l’autre pensivement. Mais…
- Et vous aviez déjà entendu ça avant ? dit Atahou.
L’intonation était ironique.
- … Vous avez déjà entendu un loup hurler pour le caribou quand la harde n’est pas en marche ?
- Mais, bon Dieu, dit l’homme, c’est terriblement tôt. Tu te trompes sûrement.
De derrière les collines, parvint de nouveau le son filé.
- Le loup ne se trompe jamais, dit Atahou.
Afficher en entierLe doigt bouge et écrit. Et ayant écrit
S’en va. Ni ta piété, ni ton intelligence
Ne peuvent le séduire pour supprimer
Ne serait-ce qu’une phrase.
Et les larmes jamais ne réussiront à effacer
Un seul mot de ce qui est écrit.
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