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Brusquement, j'éprouvai comme une pincée au coeur et tressaillis avec un frisson de tout mon corps, car je venais de penser : "Je puis bien ruminer ce que je veux, mais en fait, elle n'est pas venue" et cette réflexion m'avait communiqué une sensation presque physique de la vanité de tout raisonnement en face de la réalité de l'absence.
Afficher en entierLa vie, au fond, n'était que ce continuel changement de position comme en un lit inconfortable dans lequel on ne peut dormir longtemps couché sur le même côté.
Afficher en entierAinsi, tandis que ma mère m'attendait en bas au salon pour m’expliquer, papier en main, ce que signifiait être riche, Rita attendait derrière la porte que je lui dise d'entrer et lui saute dessus ; deux choses apparemment fort éloignées l'une de l'autre, mais en réalité liées par un mécanisme secret et rigoureux.
Afficher en entierJe revins m'asseoir sur le divan et me mis à réfléchir. Pourquoi le retard de Cécilia me bouleversait-il ? Je compris que si jusqu'alors Cécilia n'avait rien été pour moi, ce retard la faisait devenir quelque chose. D'autre part, ce quelque chose, au moment même où il prenait consistance, m'échappait douloureusement parce qu'après tout Cécilia n'était pas venue. Ainsi Cécilia me paraissait absente lorsqu'elle se trouvait dans l'atelier et se serrait contre moi ; et maintenant qu'elle n'était pas là et que je savais qu'elle ne viendrait pas, je la sentais amèrement et obscurément présente.
Je m'efforçai de mettre plus de clarté dans mes pensées, mais sentis que cela m'était difficile parce que je souffrais.
Afficher en entierLe lendemain matin, en repensant à la visite manquée de Cécilia, je me convainquis, ou plutôt je cherchai à me convaincre que son absence avait été due à des motifs qui n'avaient rien à voir avec nos relations. Car si je désirais encore me défaire de Cécilia, la Cécilia dont je voulais me défaire était une Cécilia amoureuse de moi, ou que j'imaginais telle, et non une Cécilia qui ne m'aimait plus et manquait à nos rendez-vous. Et ceci, non par ce genre particulier d'amour que l'on appelle amour contrarié, lequel fait que nous aimons qui ne nous aime pas et n'aimons pas qui nous aime, mais parce que la Cécilia qui m'aimait s'était révélée ennuyeuse, c'est-à-dire irréelle, tandis que la Cécilia qui ne m'aimait pas acquérait de plus en plus à mes yeux (par le fait même qu'elle ne m'aimait pas) un semblant de réalité.
Afficher en entierL'aspect principal de l'ennui était l'impossibilité pratique de rester en face de moi-même, seule personne au monde d'autre part de laquelle je ne pouvais me défaire d'aucune façon.
Afficher en entierMais toutes nos réflexions, même les plus rationnelles, naissent d'une donnée obscure du sentiment. Et il est moins facile de se libérer du sentiment que des idées : celles-ci vont et viennent mais les sentiments demeurent.
Afficher en entierLe cœur angoissé, je revins enfin à l'atelier.
J'y trouvai, tamisée par le rideau blanc, la lumière douce, nette et précise que je connaissais bien, la lumière même dans laquelle l'ennui, c'est-à-dire l'absence de rapports entre les choses et moi, paraissait assumer un aspect suprêmement normal, et non pour autant moins angoissant, peut-être même, de ce fait, plus angoissant que jamais. En effet, une fois entré et assis dans le fauteuil en face de la toile vide qui faisait une tache blanche sur le chevalet, je pensai aussitôt : "je suis ici et eux sont là".
Afficher en entierAinsi, Cécilia me paraissait absente lorsqu'elle se trouvait dans l'atelier et se serrait contre moi ; et maintenant qu'elle n'était pas là et que je savais qu'elle ne viendrait pas, je la sentais amèrement et obscurément présente.
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