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Extrait ajouté par michel75 2020-03-21T17:17:29+01:00

"L’émir ordonne d’un geste éloquent de procéder à l’exécution collective. Alors d’une main ferme, préférant son couteau effilé à l’épée, Mick le Muhajir tranche méthodiquement, l’une après l’autre, les têtes des trois États-uniens, des deux Britanniques, parfaitement imperméable aux supplications murmurées dans leur dernier souffle, aux soubresauts des corps, au sang qui giclant à gros bouillons des cous sectionnés se répand en vagues à ses pieds sur le sol. Puis il ramasse deux têtes par les cheveux et les brandit à bout de bras à la caméra dans un geste de défi destiné à tous ceux qui ont décidé de porter atteinte au califat qu’il est prêt à servir jusqu’à la fin des temps décidée par Allah.

Nasser al Faransi qui a suivi les gestes de son collègue sur sa droite, n’a pu réprimer un haut-le-cœur à chaque décapitation. Il a vu le fil de l’arme fétiche de son collègue couper net le cou de ses otages, les flots rouges retombant sur des corps comme secoués de décharges électriques avant de s’affaler comme des pantins désarticulés sur les dalles. Il a vu épouvanté, après la décollation, les yeux des otages rester plusieurs secondes ouverts et terrorisés, puis perdre leur éclat et s’éteindre, recouverts du voile de la mort, semblables à ceux de sa grand-mère atteints de la cataracte, et leurs lèvres proférer d’ultimes gémissements avant que les mâchoires inférieures ne se relâchent brusquement comme sous l’effet d’un uppercut. Alors, un torrent de compassion coupable s’empare de lui, lui emplissant les yeux de larmes involontaires, bien gênantes devant la caméra et les spectateurs silencieux qu’il sait attentifs aux moindres détails de la scène, à la moindre de ses réactions.

Où Mick le Muhajir a-t-il puisé l’énergie et la fureur bestiale pour enchaîner les décapitations aussi vite ? Son regard halluciné m’a effrayé ; serai-je à la hauteur de mon devancier ? Car c’est maintenant à mon tour d’exécuter les trois otages restants qui ont assisté sidérés à la scène. Quel abîme entre être bourreau pour me faire inconditionnellement accepter de Souleymane, et accomplir le même carnage que Mick !

À la tuerie de l’abattoir, les porcs arrivaient anesthésiés et immobiles ; le travail était physique, mais machinal, alors que les otages sont bel et bien vivants et leurs réactions imprévisibles ! Je me revois bien avec l’un des lapins que mes amis du collège et moi avions emportés dans la forêt pour nous entraîner au djihad. J'avais saisi par les oreilles la bête qui ne cessait de se tortiller, et tranché aisément la tête du corps qui en tombant au sol sur les pattes arrière avait fait plusieurs bonds prodigieux avant de s’immobiliser complètement. Mais à quoi peut me servir cette puérile et ridicule expérience aujourd’hui ! Au pied du mur, sans formation préalable, maintenant qu’il faut concrètement les égorger, je ne suis qu’un novice !

Ah ! Si je pouvais jeter cette épée que je viens de ramasser, m’enfuir loin de la scène où j'ai demandé à tenir le rôle principal ! Mais il n’est plus temps de faire machine arrière : je risquerais de payer cher ma forfanterie en décevant mes chefs.

Il est tétanisé à l’idée des gestes à accomplir qui outrepassent ses forces, et probablement celles de nombre de spectateurs. Sur ces dalles ensanglantées, il ne s’est jamais aventuré aussi imprudemment dans sa solitaire fuite en avant qui l’a conduit en Salmyrie.

Pour se ressaisir, il se dit que se tenir derrière les trois otages constitue un avantage non négligeable : en échappant à leur regard, il tente de rassembler les bribes de courage qui sont en train de s’effilocher cependant que la sueur lui coulant le long de la colonne vertébrale lui inonde les fesses. Elle dégouline également de son front, lui tombe dans les yeux qu’il est obligé d’essuyer d’un revers de manche. Son cœur se fige sous les côtes. L’air se bloque dans ses poumons. Il sent son sexe rentrer dans sa coquille et se liquéfier. Ses jambes pèsent des tonnes, et c’est à peine s’il peut faire le pas qui le rapproche du premier otage."

pp. 143-144.

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Extrait ajouté par michel75 2020-03-21T17:10:22+01:00

"On me fait descendre par un escalier dans les catacombes du régime. Je glisse sur des marches inégales, maintenue debout par les sbires. Le peu que je perçois ne me sert à rien pour m’orienter. Après plusieurs paliers et plusieurs volées, on m’arrête et on me retire le bandeau. Je suis sous une loupiote, dans un long couloir dont je ne distingue pas le bout. Je mets plusieurs secondes à discerner deux alignements de portes en fer identiques.

Se saisissant d’un énorme trousseau de clés, l’un des sbires ouvre l’une d’elles, qui libère instantanément un flot d’odeurs de cloaque. Puis il me pousse dans la petite cellule de façon à me faire chuter à plat ventre sur la terre battue maculée de taches d’un rouge sombre.

Ma tête heurte un pied nu inanimé, qui touche le sol du gros orteil.

En remontant du regard le long du corps, je bascule dans l’innommable, la négation de tout ce qui constitue l’horizon et le soutènement de ma raison. La réalité de ce que l’on me fait voir outrepasse tout ce que mon imagination pourtant exercée d’écrivaine pourrait produire, même dans l’horreur. L’écorché de la salle de sciences naturelles qui m’effrayait chaque fois que le professeur le manipulait n’est qu’une image lointaine et inoffensive de l’être suspendu nu au-dessus de moi par les poignets à des crochets, dont la peau déchirée par endroits laisse apparaître muscles et organes maltraités. À la vue de sa virilité tuméfiée et méconnaissable, je perds connaissance.

Lorsque, frappée à grands coups de godillots dans les reins et les côtes, je reviens à moi dans la lumière blafarde qui tombe d’un soupirail, c’est un triptyque macabre qui me fait face : des corps pendant du mur, évanouis, dans un silence assourdissant. S’ils ne sont pas encore morts, je me prends à balbutier des mots de prière à un dieu inconnu de miséricorde pour qu’ils le soient.

Ici, c’est l’enfer, le vrai, le brut, tel qu’aucun écrivain n’oserait le décrire, même un Dante Alighieri. Je crois que la plume résiste comme le regard devant l’abomination absolue, de peur de la cautionner et de s’en faire la complice. De quelle « inspiration » parlait-il, cet officier ? N’est-elle pas mort-née devant ces corps dépecés devant lesquels je me suis prosternée telle Marie aux pieds de Jésus ?

On ne me ménage aucun répit. La souffrance insondable de cette cellule ne suffit apparemment pas pour m’anéantir. Les sbires me hurlent l’ordre de me relever, me font sortir à coups de godillots pour me plonger dans une autre cellule, selon une gradation calculée dans l’atrocité.

Je perds l’équilibre et m’affale sur des corps suppliciés gisant sur le sol, animés de mouvements très lents de vagues nocturnes : hochements de têtes, montées et retombées de membres le long de murs salpêtrés. Dans ma précipitation affolée pour me relever, je profane au hasard des fractures aux os saillants, des abdomens gonflés dans lesquels mes mains et mes genoux s’enfoncent, sans que le lamento continu des geignements ne croisse ! Un des prisonniers se tourne vers moi : pommettes éclatées, lambeaux de chair tombant sur des yeux invisibles. Un visage sans regard qui cherche à deviner qui peut bien pénétrer dans la cellule sans intention de torturer. La mâchoire inférieure pendante laisse apparaître une bouche édentée béante. Avant que je puisse entendre quoi que ce soit ou questionner l’inconnu, l’un des sbires m’arrache à lui.

Alors, au bord du néant, j’implore les sbires de m’accorder la grâce de cesser la visite. Ils s’esclaffent en me remettant le bandeau. Le programme vient apparemment de prendre fin pour aujourd’hui, et j'y ai ajouté en les suppliant ma propre humiliation !

Dans l’obscurité, pendant ma remontée des enfers, je me fais le serment de prendre au mot l’officier, d’écrire les scènes de martyres qui passent en boucle dans ma tête, de rendre ces hommes au souffle de la vie, de ne pas les abandonner à la comptabilité, nécessaire mais désincarnée, qui en est tenue par les révolutionnaires.

Je porte désormais gravé au fond de moi un charnier secret, un stock inépuisable de flashes morbides, sans recours possible à la médiation réconfortante et illusoire de l’humanité telle que je me la figurais jusqu’à présent. Sans l’échappatoire de l’apaisement que peut apporter à terme l’acte d’écrire."

pp. 93-94

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