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• Regarde ce pays, français ou pas, il ne mérite pas la colère des hommes. Hier, on se serait cru dans un film d’épouvante. Ce matin, on est au paradis.
Maurice leva les yeux et regarda à l’horizon. Ils avaient une vue exceptionnelle sur la vallée. La nature à perte de vue. Des falaises abruptes, des oasis exubérantes et exotiques, des plateaux désertiques. La diversité des paysages, les nuances d’ocre, du vert émeraude au vert empire, tout cela dans une harmonie impeccable. Les rayons de lumière modifiaient la perception d’heures en heures. Monet ou Pissaro auraient été aux anges devant un tel spectacle.
• Putain, tu as raison. C’est beau. Dommage qu’on soit obligés de gâcher tout ça avec nos mitraillettes et nos canons.
Afficher en entierIl y a quelques jours, ils ont brûlé la ferme sur la crête. Ils ont tué toutes les bêtes et ils sont partis. Tu n’avais qu’à pas parler, ils lui ont dit. Et si tu recommences, c’est ta famille que l’on abattra. Elle est moche cette guerre, nous on n’avait rien demandé, on est des pauvres gens, on veut juste vivre dans nos montagnes de notre travail. Avec la France on est d’accord ; avec le FLN on est d’accord, on veut juste vivre. Laissez-nous tranquilles. On est des pauvres gens.
Afficher en entierDans la dernière lettre qu’il avait reçue, il y a deux semaines, Pierrette lui disait qu’elle marchait presque et qu’elle faisait la course avec le chat dans la maison. Allait-elle le reconnaître quand il allait rentrer ? Allait-elle courir vers lui et se jeter dans ses bras ? Pierrette finissait toujours ses lettres par un « Fais attention à toi, mon chéri, je t’aime ». Il méditait ces quelques mots chaque heure pour en faire le guide de sa vie en Algérie. Faire attention à lui. Sa famille avait besoin de lui. Ne pas prendre de risques inutiles. Protéger les siens, c’était se protéger lui-même.
Afficher en entierLa guerre, ça vous enlève toutes vos illusions. Vous découvrez que l’enfer est sur terre. Et la vie éternelle, ce n’est peut-être pas ce qu’il faut nous souhaiter.
Afficher en entierAvec ses yeux d’enfants, il lui avait semblé que la vie, ici, avait été facile et douce. Mais aujourd’hui, dans ces circonstances, avec l’âge et la maturité, il se rendait compte du courage et de l’énergie de ses parents pour élever deux garçons du même âge dans cette campagne algérienne.
Afficher en entierLeurs esprits faisaient l’effort de se raccrocher à des généralités rassurantes : ça s’est toujours bien passé, Sarah est raisonnable, elle est maline. La pression retombait un peu. Ils savaient pourtant que chaque sortie dans ces conditions était un risque, plus encore lorsque tout était improvisé à la hâte. Les deux hommes restèrent là de longues minutes, Sidi assis sur le lit, le prêtre tournant en rond dans la pièce.
“Je vais prier pour elle, Le seigneur la protégera”, annonça le prêtre.
Afficher en entierSarah multipliait les expéditions. Elle allait s’enquérir pour le père Francis de quelques-uns de ses anciens pensionnaires. Elle portait quelques messages ou des centaines de tracts imprimés de façon clandestine qu’il fallait emmener de l’autre côté de la ville. Dans Alger quadrillé par les forces de l’armée, elle pouvait traverser sans qu’on ne lui demande jamais ses papiers. Les décharges d’adrénaline que lui provoquaient ses allées et venues étaient devenues une vraie drogue pour elle.
Sidi interprétait le second rôle. Avec son français sûr et élégant, il écrivait au nom du père Francis des courriers aux intellectuels français souvent plus ou moins communistes, qui s’intéressaient à la situation. Son militantisme pour la décolonisation de l’Algérie frôlait maintenant l’extrémisme. Sidi croyait avec passion à la légitimité et la nécessité de la cause. Il s’en était persuadé. Il défendait les plus pauvres, les martyrisés face à une autorité destructrice. Il écartait tous les arguments et tous les faits qui venaient contredire sa thèse, en les minimisant ou en les occultant totalement. Il refusait de voir les victimes nombreuses des actions du Front de libération nationale.
Afficher en entierAu bout d’une semaine, le père Francis l’avait envoyée dans la Casbah d’Alger pour porter un message à l’un de ses interlocuteurs. Le quartier était quadrillé par les forces militaires et le Père Francis était maintenant connu. Il savait que la jeune femme pouvait lui être d’une grande aide. Sarah prit son sac à dos et glissa l’enveloppe dans son livre du moment : “La tulipe noire” d’Alexandre Dumas. Le Père Francis lui expliqua plusieurs fois comment trouver la bonne adresse dans le dédale des ruelles du quartier historique de la ville. Elle embrassa Sidi en lui demandant de lui souhaiter bonne chance. Il la serra fort sans dire un mot. Elle alla rejoindre le bus qui devait l’emmener jusqu’au port de la ville. Elle s’assit à l’avant près de la vitre. Durant les quelques minutes de voyages, elle fut gagnée par une crainte qui se transforma vite en obsession. Ne prenait-elle pas trop de risques ? Et si elle se faisait arrêter, qu’adviendrait-il d’elle ? Les questions tournoyaient dans son esprit sans s’arrêter. Elle avait encore la possibilité de faire demi-tour. Revenir à l’église, s’excuser auprès du Père Francis. Il ne lui en voudrait pas. Au fur et à mesure qu’elle avançait, ses veines se gorgeaient d’adrénaline, la peur devenait excitation. Lorsqu’elle arriva sur le port, ses sens étaient exacerbés. Elle se sentait vivante. Le danger enflammait sa conscience. Elle était là où elle devait être.
Afficher en entierLa plupart étaient des filles et fils de bonnes familles. Il n’avait rien à voir avec le prolétariat. Pourtant il défendait des causes socialistes, voire communistes. Sans doute avait-il une foi réelle pour la défense des intérêts du peuple. Eux qui n’avaient jamais vécu la pauvreté et la détresse ne l’analysaient que sur le plan politique sans prendre en compte son volet émotionnel et psychologique. Sidi se rendait bien compte qu’il y avait dans leur engagement une occasion de se rebeller contre l’autorité. L’autorité de l’Etat, l’autorité d’un destin qu’on leur imposait. Et surtout l’autorité de leur famille qui les avait déjà mis dans des cases à leur naissance.
Il accompagna Sarah qui s’engageait sur les causes sociales et la défense des civils dans les exactions en Algérie. Il ne comprenait pas toujours l’hystérie de part et d'autre qui accompagnait ces actions. Était-ce le fait de n’avoir jamais vu un mètre carré de ce territoire qui permettait à ces métropolitains de se targuer d’opinion aussi franche et parfois si grotesque ? Ces manifestations et ces discussions provoquaient chez lui un malaise insupportable. Lui qui avait bénéficié par bien des égards de la présence française ne pouvait s’associer aux caricatures faites de la colonisation sur place. Mais il connaissait trop bien les réalités du pays ; la pauvreté, la discrimination des musulmans vis-à-vis des français de souche. Comment ne pas comprendre cette soif de liberté et d’indépendance des populations ?
Il y eut de longs débats entre lui et Sarah sur le sujet, parfois des disputes dures qui les éloignaient pour quelques semaines. Mais le désir était plus fort que tout et il se réfugiait perpétuellement dans ses bras.
Afficher en entierDepuis le départ d’André, il traversait les semaines avec mélancolie. Ses études à l’ENS, qui le passionnaient, semblaient s’être vidées de leur substance. Les cours de physique et de mathématiques ne lui paraissaient que des suites de théorèmes et de chiffres sans fin qui n’avaient aucun but. Tous les vendredis soir, il passait l’immense porte en bois qui marquait l’entrée du campus. Il marchait précautionneusement sur le carrelage à damier noir et blanc. Enfermé sur cet échiquier infini, il piquait en diagonale vers la cour. Il s’enfonçait dans le campus, marchait le long de l’allée extérieure, entre la façade historique et les magnifiques platanes qui bordaient la cour. Les quarante bustes en marbre de carrare disposés au premier étage suivaient sa course attentivement. Il lui suffisait de lever les yeux pour être écrasé par la majesté de ses illustres ancêtres. Les avait-on mis là pour les glorifier ? ou pour astreindre les élèves à l’humilité ? Le printemps de ce beau mois de mai apportait son lot de faste et de vie. (...) Sidi ne prêtait plus attention à ce cloître laïc, l’un des plus enchanteurs du centre de Paris. Il avançait comme en pèlerinage. Le pas régulier et lourd. Il prenait le couloir et avançait dans l’obscurité. Il se blottissait dans le coin entre deux murs et attrapait le téléphone qui avait été installé là quelques années plus tôt. Il glissait quelques pièces et composait le numéro. Enfin, après quelques sonneries, il entendait les mots de sa mère. Elle attendait patiemment comme chaque semaine l’appel de son fils à des milliers de kilomètres de là. Le prix de la télécommunication obligeait à aller à l’essentiel. Sidi faisait bonne figure et tentait de paraître heureux et en forme. Lucie le connaissait trop bien. Elle ressentait avec impuissance le désespoir de son fils. Elle avait essayé d’aborder le sujet quelques fois. Sidi s’était enfermé dans son mutisme. De la même façon, il ne demandait plus de nouvelles d’André. Chaque fois qu’il avait abordé le sujet, Lucie n’avait pu s’empêcher de pleurer. En fin de conversation, comme un rituel, Sidi lançait juste un discret « Comment va la famille ? » Lucie répondait par un « Ton père va bien. Pas de nouvelles pour le reste ». Sidi raccrochait et pleurait dans ce coin sombre à l’abri des regards. Parfois, il s’asseyait à même le sol et il attendait. Il se relevait juste avant vingt heures, pour sortir avant la fermeture de l’école. Il rentrait chez lui vidé de toute énergie.
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