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Rabia el Azizi occupait sa place préférée tout à l’avant gauche. Trente-sept ans, 1 m 63, une chevelure noire et abondante retenue, à quelques boucles rebelles près, par le foulard qu’elle avait noué autour de sa tête. Les cheveux qui dépassaient de l’étoffe révélaient une légère teinture au henné rouge et, contrairement à la majorité des femmes musulmanes, elle ne cherchait pas à dissimuler son opulente féminité sous de larges vêtements mais portait un jean noir moulant, un tee-shirt noir à l’encolure arrondie et un pull léger en soie noire. Le foulard aussi était noir et il ne serrait ni la tête ni le cou autour duquel il était noué, laissant voir la beauté calme du visage ovale, le petit nez droit, l’arc doux des lèvres, à peine fardées de rose. Suivant la mode chez les jeunes femmes musulmanes, elle avait soigneusement épilé ses sourcils qui dessinaient deux élégantes lignes noires au-dessus de ses yeux bruns. Ce n’était pas une femme sur laquelle les hommes se retournaient. Après tout, elle portait le foulard, indiquant ainsi au monde qu’elle ne souhaitait pas attirer l’attention, mais une fois qu’on avait posé le regard sur son visage, il était difficile de l’en détourner. Elle n’était d’ailleurs pas effrayée par le regard des hommes et rendait les sourires qu’ils lui adressaient.
Afficher en entierAutrefois, c’étaient les Danois qui faisaient le ménage au Danemark. Ils se levaient à 3 heures, prenaient le bus pour se rendre à leur travail avec le reste du petit peuple, ne sortaient pas la tête de leurs seaux de 4 à 10 heures, s’escrimant avec des serpillières, des balais et des détergents toxiques pour un salaire de misère, sans aucune reconnaissance. À trente-cinq ans, ils avaient mal au dos et leurs articulations les faisaient souffrir au saut du lit.
À quarante-cinq ans, ils étaient usés, et à cinquante-cinq, tellement démolis qu’ils pouvaient enfin faire valoir leurs droits à cette retraite anticipée dont ils avaient rêvé durant les vingt dernières années. Durant tout ce temps, ils ne s’étaient pas vantés de ce qu’ils faisaient. Parce que personne n’a envie de parler du labeur du nettoyage, et d’ailleurs personne ne souhaite en entendre parler. Au milieu des années 90, la menace que représentaient les programmes destinés à stimuler les chômeurs dans leurs recherches d’emploi n’avait convaincu que quelques originaux de s’abaisser à faire le ménage. Peu à peu, le nettoyage matinal de la nation avait donc été complètement abandonné aux Danois d’origine étrangère.
Afficher en entierIl l’avait fait, mais au tout dernier moment. L’autre était reparti, à quatre pattes, toussant et crachant. Ses camarades fixaient Zaki. Tacitement, il était leur chef. Fort, intelligent, il n’usait jamais de sa force pour opprimer les autres. Ils ne l’avaient jamais vu se battre auparavant, mais il venait de perdre le contrôle et les choses auraient pu mal tourner. Ils avaient quitté la cascade en silence, l’abandonnant à sa colère et à la peur de cette force qu’il n’avait pas pu maîtriser.
Il ignorait ce qu’était un démon, mais la puissance qu’il venait de se découvrir l’effrayait autant qu’elle lui communiquait la formidable énergie qui le poussait à cet instant à gravir la montagne. Le rêve était devenu réalité. Ils partaient, mais c’était trop grand, trop impressionnant et trop inconnu pour son entendement.
Zaki ne voulait pas partir. Il voulait rester avec les autres garçons, jouer au football avec eux le soir, grandir ici, posséder une maison et pêcher dans le fleuve. Il voulait nager dans les bassins verts, se jeter dans l’eau de l’Atlas, plonger jusqu’au fond et remonter vers le soleil pour se laisser sécher sur les pierres blanches. Il voulait regarder encore les petits arcs-en-ciel que formait la lumière dans la pluie sans fin de gouttes scintillantes. Il voulait battre le record de son père, et si quelqu’un l’avait chronométré ce jour du début du printemps, il aurait enregistré un temps en dessous de quarante minutes.
Afficher en entierZaki savait que les familles qui quittaient le village y retournaient rarement. Chaque année, des hommes partaient. Certains revenaient et racontaient la vie dans les bois au Nord en attendant un bateau pour l’Europe. Ils n’avaient pas d’argent pour se nourrir et devaient dormir dehors. Certains volaient pour survivre et finissaient en prison. Mais d’autres perdaient la vie en traversant le détroit de Gibraltar. « La femme en noir » vivait un peu plus haut dans la montagne, affichant son deuil. Elle avait perdu son mari sur la route de l’Europe et était trop vieille pour devenir la seconde épouse d’un autre.
On n’entendait plus jamais parler de certains autres hommes. Ceux qui ne s’en sortaient pas et n’osaient pas rentrer. D’autres réussissaient. Ils obtenaient un travail en Europe, y faisaient venir leurs familles et les jeunes filles du village pouvaient s’entretenir des heures entières à propos de Khaled, Mustafa, Hassan et Mohammed, qui avaient une voiture, un appartement et un travail à Barcelone, Paris, Marseille ou peut-être encore Londres ou Berlin. C’était de ceux qui émigraient dont rêvaient les filles. Ceux qui restaient passaient pour des paresseux et des timorés à leurs yeux, et même si elles savaient bien au fond d’elles-mêmes que leur rêve d’Europe était plus beau que la réalité, aucun rêve n’était plus intense que celui-là ici.
Afficher en entierLe vainqueur entrait à jamais dans l’histoire de la petite localité et les vieux évoquaient le temps où, jeunes hommes, ils avaient remporté la course ou l’auraient remportée si seulement ils n’avaient pas glissé sur le dernier passage difficile.
De tous les temps, le plus rapide sur la distance avait été le père de Zaki, Saïd el Azizi. Il avait gagné six fois. À dix-neuf ans, il avait gravi les six kilomètres en trente-huit minutes, pulvérisant le record alors inaccessible, le seuil mythique des quarante minutes. Depuis, personne ne s’était approché de ce temps.
Il fallait être âgé d’au moins dix ans pour participer à la course. Zaki était né en février 1990, il s’était entraîné tout l’hiver et, le jour de la fête, il était arrivé troisième en quarante-trois minutes, dix mètres seulement derrière les numéros un et deux, de jeunes hommes dont le travail consistait à guider les touristes jusqu’au sommet.
Afficher en entierC’était une douce journée de début avril dans le sud-ouest marocain et le soleil dissipait la brume matinale sur les monts bleus de l’Atlas. Zaki entendait sa mère, Rabia, l’appeler depuis le village, en bas, mais il continua à remonter la cascade, pieds nus dans la veine d’or scintillant qui dévalait la montagne. À plusieurs endroits, l’eau formait de verts bassins naturels dans les saillies de la roche, c’est là qu’il venait se baigner avec les autres garçons quand il faisait trop chaud sur les rives du fleuve dans la vallée. Mais ce jour-là, il se contenta de les passer en courant, comme marchant sur l’eau de la cascade de son enfance, dont il connaissait chaque pierre sous la surface brillante.
Sidi el Ouaji se trouvait un kilomètre plus bas, au bord du fleuve. Quand la chaleur devenait intolérable dans la Marrakech du désert, les touristes venaient y chercher la fraîcheur, et les garçons du village rivalisaient pour les aider à gravir la montagne en remontant la chute d’eau. D’en haut, ils admiraient la vue sur la vallée, le fleuve qui s’étirait dans le désert rouge, s’évaporant pour n’être plus qu’un cours d’eau boueux plus tard en été. L’escalade exigeait une bonne forme physique. Le sentier sinuait vers le sommet, croisant et recroisant l’eau vive, creusant son tracé dans la roche luisante d’un gris clair. L’eau ruisselante invitait à se rafraîchir, mais les pierres de son lit étaient recouvertes d’herbes visqueuses traîtreusement glissantes. Une semelle mouillée sur l’une d’elles, un mauvais appui, et l’on perdait l’équilibre. Chaque année, des touristes tombaient et il arrivait qu’on ne les récupère qu’un kilomètre plus bas, à l’endroit où grondait la dernière chute, haute de vingt mètres.
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