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— Regarde ! Vera Stuart vient d’entrer. Et voilà papa qui accourt ! Il est franchement ridicule ! Elle pourrait être sa fille.
Il y avait tant de dépit dans la voix d’Annabel Grainger que Bruno Di Cesare suivit son regard jusqu’à la jeune femme blonde qui venait d’apparaître à l’autre bout de la salle de bal. Sa première pensée fut qu’elle ne ressemblait pas à ce qu’il attendait. Il but une gorgée de l’excellent champagne que contenait sa coupe, et la savoura en détaillant la nouvelle venue.
Quand Annabel, la plus jeune fille de son ami et associé James Grainger, lui avait téléphoné pour se lamenter, parce que son père s’était amouraché d’une « bimbo » — selon ses propres termes —, il avait imaginé une bombe sexuelle aux cheveux platine, tout en rondeurs provocantes et dénudées. Vera Stuart était blonde, certes, mais la ressemblance s’arrêtait là.
Elle portait une longue tunique en lamé bleu sombre qui mettait en valeur sa silhouette mince et élégante, et dans son ravissant visage à l’ovale délicat, ses yeux semblaient immenses. Bruno était trop loin pour en déterminer la couleur, mais il distinguait parfaitement sa jolie bouche pulpeuse, que rehaussait un brillant à lèvres rose pâle. Ses cheveux étaient relevés en chignon, dégageant son long cou gracieux, et elle arborait une somptueuse rivière de diamants, presque aussi remarquable que sa beauté.
Une femme magnifique, dut admettre Bruno, agacé de sentir qu’elle ne le laissait pas indifférent, loin de là. Or, c’était à n’en pas douter une femme intéressée qui avait jeté son dévolu sur James Grainger parce qu’il était très riche.
D’un geste impatient, Annabel prit une nouvelle coupe de champagne.
— Regarde-la, marmonna-t-elle avec aigreur, elle le couve des yeux !
Sur quoi, elle vida sa coupe d’un trait.
Annabel avait dix-huit ans, et était donc autorisée à boire de l’alcool, se rappela Bruno qui la considérait un peu comme sa petite sœur. Il était l’ami des Grainger depuis si longtemps !
A l’autre bout de la salle, Vera Stuart souriait à James tout en avançant la main pour chasser un confetti échoué sur l’épaule de sa jaquette. Ce simple geste dénotait une grande intimité et Bruno serra les dents. Au début, il n’avait pas cru Annabel quand elle lui avait assuré que son père s’était entiché d’une femme deux fois plus jeune que lui. Homme d’affaires avisé et parmi les plus intraitables que Bruno ait connus, James Grainger ne se consolait pas de la disparition de son épouse, emportée un an plus tôt par un cancer. On ne l’imaginait pas épris d’une autre femme, surtout de l’âge de ses filles.
Néanmoins, Bruno avait chargé un de ses contacts anglais de se renseigner sur cette Vera Stuart. Ce qu’il avait appris l’avait suffisamment inquiété pour qu’il annule un voyage aux Etats-Unis, et s’envole pour l’Angleterre assister au mariage de la fille aînée de James.
Celle-ci, lady Davina, venait d’épouser le baron Hugo Havistock dans la chapelle privée de Ditton Hall, la propriété des Grainger. Un dîner à l’hostellerie de la petite ville voisine avait suivi pour la famille et les amis proches, et maintenant, deux cents invités étaient réunis pour le bal. Parmi eux, Vera Stuart.
Annabel suivit des yeux son père qui conduisait la ravissante blonde sur la piste de danse, puis, outrée, se tourna vers Bruno.
— Tu les vois ! Je n’ai pas rêvé, comme tu sembles le croire. On dirait que cette fille a ensorcelé papa !
— Si c’est le cas, nous trouverons un moyen de le désenvoûter, piccola, murmura Bruno.
— Comment ?
Le visage d’Annabel s’était assombri.
— Je croyais que papa avait acheté cette rivière de diamants pour moi, maugréa-t-elle, boudeuse, avant de boire de nouveau une longue gorgée de champagne.
Fronçant les sourcils, Bruno porta les yeux sur le somptueux bijou que portait Vera Stuart, tandis qu’Annabel reprenait, indiquant son tour de cou en perles :
— Il a offert un collier comme celui-ci à toutes les demoiselles d’honneur, mais en rangeant son bureau… j’ai… euh… j’ai trouvé la rivière de diamants, et j’ai cru qu’elle était pour moi. Je suis la première demoiselle d’honneur, après tout, ajouta-t-elle avec mauvaise humeur. Aussi, je n’en ai pas cru mes oreilles quand il m’a dit l’avoir achetée pour Vera, en remerciement de son travail dans l’appartement de Davina. Ah, si seulement il ne l’avait pas engagée pour réaménager cet appartement, il ne l’aurait jamais rencontrée ! Quant à Davina, elle pense que papa est trop seul, et que Vera lui tient compagnie. Mais jusqu’à aujourd’hui ma pauvre sœur était tellement absorbée par les préparatifs de son mariage qu’elle ne s’est pas rendu compte de l’emprise de Vera.
Annabel vida sa coupe d’un trait, et la tendit au serveur pour qu’il la remplisse tout en soupirant :
— Oh, Bruno, et si Vera Stuart avait décidé d’être la nouvelle lady Grainger ? Papa a tant souffert de la mort de maman ! Je ne supporterai pas que cette fille lui fasse du mal.
— Ne n’inquiète pas, piccola, nous le protégerons.
Une larme brillait dans l’œil d’Annabel, et Bruno en eut le cœur serré. Il connaissait Davina et Annabel depuis leur enfance, depuis que James et Lorna Grainger l’accueillaient chez eux, à chacun de ses voyages d’affaires en Angleterre. La mort prématurée de Lorna l’avait beaucoup affecté, et il comprenait que sa famille en ait été anéantie. Aussi avait-il une attitude protectrice envers les filles, et curieusement aussi, à l’égard de James, cet homme vieillissant qui avait tant de mal à surmonter son chagrin.
Il but une gorgée de champagne, tout en suivant du regard James et Vera qui évoluaient sur la piste. Il avait appris pas mal de choses sur la jeune femme : elle avait vingt-cinq ans, et vivait seule depuis son divorce, deux ans plus tôt. Après des études aux Beaux-Arts, elle avait travaillé pour une des premières agences de décoration de Londres, où elle s’était forgé une réputation d’architecte d’intérieur talentueuse. Depuis peu, elle avait rejoint Spectrum, la société de son frère, spécialisée dans la rénovation et l’aménagement de l’habitat.
Nul doute qu’en signant avec Spectrum, Vera avait vu son salaire diminuer de façon sensible. Or, la jeune femme avait visiblement des goûts de luxe, et Bruno était curieux de savoir comment elle s’était offert sa nouvelle voiture, quinze jours de vacances dans un palace de l’île Maurice, et tout simplement la robe très élégante qu’elle portait ce soir. Cette longue tunique en lamé sortait à l’évidence d’une grande maison de couture et avait coûté une petite fortune. Si quelqu’un la lui avait offerte, Bruno n’avait guère de doute sur l’identité de cette personne.
Il avait appris aussi que James Grainger se rendait à Londres une fois par semaine, et qu’il y retrouvait Vera. En profitait-elle pour faire des courses avec lui et se faire offrir ce qui lui plaisait ? Était-ce ainsi qu’il lui avait acheté la rivière en diamants ?
Certes, objectivement il ne s’agissait là que de broutilles pour un homme aussi riche que James Grainger. En revanche, investir des sommes importantes dans la société du frère de Vera était une autre affaire. Un mois plus tôt, Spectrum était au bord du dépôt de bilan, et au dernier moment, contre l’avis de ses banquiers, James avait renfloué l’entreprise.
Le désir sexuel pouvait rendre idiot le plus avisé des hommes, Bruno le savait. Son propre père lui en avait donné la preuve en épousant Miranda, une femme deux fois plus jeune que lui. C’est elle qui avait causé la chute de Stefano Di Cesare, sur le plan professionnel comme sur le plan personnel. Pire, cette starlette sans talent avait éloigné Bruno de son père, qui était mort sans qu’ils se soient réconciliés.
Bruno avait une vingtaine d’années au moment du remariage de son père. A l’époque, il souffrait toujours de la mort de sa mère, survenue moins d’un an plus tôt, mais il était assez adulte pour souhaiter le bonheur de son père. Aussi avait-il fait de son mieux pour apprécier Miranda, alors même que son instinct lui disait que c’était une femme intéressée. Et son instinct ne l’avait pas trompé… Le trompait-il à présent quand il lui soufflait que Vera Stuart était du même acabit que Miranda ?
Bruno admirait James. Ils travaillaient ensemble depuis longtemps, et étaient devenus des amis très proches. Comment ne pas voir de similitude entre le cas de son père et celui de James ? Stefano lui aussi avait souffert de solitude à la mort de son épouse, et l’attention d’une jeune et jolie femme le flattait… James Grainger avait-il suffisamment les pieds sur terre pour ne pas perdre la tête ? Cette femme était si belle…
A l’autre bout de la salle, Vera Stuart, dans les bras de son cavalier, riait aux éclats. Son beau visage était illuminé, ses yeux scintillaient. Tous deux semblaient avoir complètement oublié la foule qui les entourait.
Annabel, qui continuait à les observer, lança d’un ton agressif :
— Elle avait épousé Neil, le frère de Caroline, une de mes amies. Caro m’a dit qu’elle lui avait littéralement mis le grappin dessus quand elle a su qu’il gagnait une fortune dans sa banque et qu’elle ne l’a plus lâché. Apparemment Neil s’est vite rendu compte que l’épouser avait été une erreur : Vera n’a pas tardé à se plaindre de ses longs horaires de travail, mais en revanche, ça ne la gênait pas de dépenser son argent sans compter. Quand il a voulu divorcer, elle lui a dit qu’elle était enceinte.
— Elle a donc un enfant ? demanda vivement Bruno.
— Non, finalement Neil a obtenu le divorce, et il n’a plus été question de grossesse. C’était sans doute une invention pour retenir son mari, mais ça n’a pas marché. D’après Caroline, Neil ne s’est jamais mieux porté que depuis son divorce.
Annabel se tut avant de reprendre, amère :
— Tu connais la dernière lubie de papa ? Il veut réaménager Ditton Hall de fond en comble ! Et bien entendu, c’est Vera qui s’en chargera. Si cette fille doit s’installer ici, moi je m’en vais ! Je dormirai sous les ponts, ça m’est égal !
L’idée d’Annabel, enfant gâtée et choyée, vivant à la dure était risible, mais Bruno la sentait réellement désemparée, et de nouveau son cœur se serra. La pauvre petite avait été anéantie par la mort de sa mère, et il comprenait qu’elle accepte mal la relation de son père avec Vera Stuart.
— Tu sais bien que ton père te protégera et t’aimera toujours, dit-il en entraînant la jeune femme sur la piste de danse, et tu sais aussi qu’il ne voudrait à aucun prix que tu quittes Ditton Hall. A présent, viens me présenter à la jolie Vera Stuart.
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