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CHAPITRE PREMIER
Elle croise ses jambes avec soin, à croire qu’elle en a le béguin, ce qui est peut-être le cas. Elle s’appelle Mme Adèle Blair et elle me l’annonce comme si ce nom devait m’estomaquer. C’est une brune et c’est aussi ma première cliente.
Elle porte un fourreau bleu saphir orné d’un coquin petit nœud au creux de la poitrine. La poussée de ses seins épanouis contre la soie fragile est déjà fort éloquente, mais la présence du nœud l’accentue encore. M. Blair, à mon avis, est un gars verni, ou pas tranquille, ou peut-être même les deux.
Ses yeux sombres et lumineux ont la sûreté calculatrice d’une machine électronique. Mû par un réflexe automatique, je déplace légèrement la tête pour lui offrir mon profil droit, un tantinet mieux réussi que le gauche. Je ne tiens pas particulièrement à l’impressionner, mais simplement à lui faire savoir ce qui est à sa disposition.
— Monsieur Boyd, dit-elle d’une chaude voix de contralto, l’agence Détective Kruger m’a conseillé de m’adresser à vous.
— Je travaillais pour eux jusqu’à il y a environ quinze jours, je lui explique.
Je me rappelle alors l’inscription flambant neuve qui orne ma porte : Entreprises Boyd. Il est temps que je me mette un peu à entreprendre. J’ajoute donc :
— Ils ne pouvaient pas vous recommander quelqu’un de plus compétent.
— Ils m’ont dit que vous étiez leur agent numéro un, précise Mme Blair avec un mince sourire, et que j’avais tout intérêt à venir vous trouver.
— Autrement dit, votre affaire est trop délicate pour que Paul Kruger s’en charge personnellement. (Je lui renvoie son sourire.) C’est la seule raison qui pourrait l’inciter à renoncer à un client.
— Vous vous trompez, dit-elle sans conviction.
— Si nous commencions tout de suite par être francs l’un envers l’autre ? je suggère. Il se pourrait que, par la suite, vous ayez vraiment besoin de me mentir.
Ses yeux évoquent deux vers luisants perdus dans le noir.
— Vous parlez toujours ainsi à vos clients, monsieur Boyd ?
— Je ne sais pas, j’avoue, je n’en ai encore jamais eu. Vous êtes la toute première.
Elle hausse délicatement les épaules, et mon regard suit avec intérêt une légère risée qui fait onduler sa peau et va se perdre dans les plis satinés du nœud précité.
— A votre aise, dit-elle d’une voix neutre. Il s’agit de mon mari.
— Un divorce ?
— Vous ne prenez pas d’affaires de divorce, monsieur Boyd ?
— Je prends n’importe quoi à condition que ça me rapporte suffisamment.
Un léger tic déforme un instant ses lèvres.
— C’est bien ce que m’avait dit M. Kruger. Non, ce n’est pas un divorce que je veux.
J’admire de nouveau ses jambes ; elles doivent être aimantées car je me fais l’effet d’être en limaille de fer, tout d’un coup. Ses genoux s’ornent de fossettes et la courbe pleine de sa cuisse s’affirme sous le tissu soyeux. C’est le genre de souris qui doit avoir des salades avec tous les gars qu’elle rencontre, y compris peut-être bien, Danny Boyd soi-même.
— Mon mari est Nicholas Blair. Vous avez entendu parler de qui, je pense ?
— J’aurais dû ?
Sa bouche se durcit un peu.
— Le plus grand acteur shakespearien de notre époque ! Vous n’êtes guère porté sur le théâtre, monsieur Boyd.
— Plus depuis qu’on a censuré les burlesques 1, je rétorque. Mais je vous crois sur parole, en ce qui concerne Nicholas Blair.
— Merci, fait-elle d’une voix sèche. Il est sensiblement plus âgé que moi et n’a pas joué la comédie depuis des années, mais il s’apprête à faire sa rentrée.
— Vous voulez que je lui trouve un public ?
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