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À cet instant, un objet, surgissant sur la route longeant l’autre rive du joyeux ruisseau tributaire de l’Avon, attira son regard. Impossible de confondre avec qui que ce fût la silhouette boulotte de Madame Quantock qui s’avançait à petits pas tout en gesticulant. Mais pourquoi, pourquoi grands dieux, cette adepte de la Science Chrétienne était-elle accompagnée par un homme à la silhouette enturbanée et empêtrée dans une robe, au teint exotiquement tropical et à la barbe noire ? Sa robe jaune safran, à la ceinture d’un vert criard, était retroussée pour faciliter sa marche et, à moins qu’il ne portât des chaussettes de couleur chocolat, Madame Lucas vit des jambes humaines exactement de même teinte. L’instant d’après, cette incertitude fut levée car elle distingua des socquettes roses dans des savates rouges…
Afficher en entierMadame Lucas arpenta d’un pas rapide et décidé les allées du jardin en attendant la cloche du déjeuner ; l’activité de son esprit rejaillissait sur son corps et stimulait ses gestes. De part et d’autre de son front s’étalaient des mèches de cheveux noirs, impeccablement ondulés, qui lui cachaient le haut des oreilles. Elle avait abandonné son chapeau londonien et tenait une ombrelle de paysanne italienne en coton rouge qui diffusait une lumière rose sur l’ovale de son visage étroit à la carnation pâle.
Afficher en entierPeppino reconnut la citation qui figurait dans un article consacré à l’un des ouvrages de cet auteur fameux, où Lucia elle-même l’avait vue d’ailleurs, et il s’en retourna à son poème en prose, Solitude, stimulé par l’effet du contraste avec sa situation présente, tandis que sa femme traversait le fumoir pour se rendre dans le jardin afin de se plonger une fois de plus dans l’atmosphère empreinte de culture. Dans cette partie du jardin située derrière la maison on n’avait pas essayé de reconstituer un domaine exclusivement shakespearien car, comme le faisait fort justement remarquer Lucia, Shakespeare, ce grand amateur de fleurs, aurait certainement souhaité qu’elle appréciât tout trésor horticole quel qu’il fût. Dans un coin régnaient surtout des meubles de jardin et autres attirails, et le site était presque encombré de nombreuses statues, cadrans solaires et sièges en pierre. En bonne place, s’étalaient des devises et, tandis qu’un cadran solaire vous rappelait que Tempus fugit, dans un coin tranquille propice au farniente une formule déroutante vous ordonnait : Bide a wee, (Rien qu’un instant).
Afficher en entierEn fait, l’opulente profusion de citations familières et stimulantes était telle qu’un des sujets de Lucia avait une fois déclaré que se promener dans son jardin permettait, non seulement d’admirer de belles fleurs, mais encore de passer, ce faisant, une demi-heure en compagnie des meilleurs auteurs.
Afficher en entierDe temps en temps ces petites attrapes étaient remplacées par d’autres. Par exemple, on pouvait décrocher l’araignée et y substituer un canari en porcelaine dans une élégante volière d’allure Chippendale. En choisissant le hall d’entrée pour ces petites babioles, Lucia entendait fournir aux invités un sujet de plaisanterie tandis qu’ils retiraient leurs manteaux et pénétraient au salon où ils avaient déjà eu en guise d’entrée en matière quelque chose de léger et d’amusant à commenter.
Afficher en entierCe jour-là, le poème en prose sur la Solitude n’avait pas marché très fort et Philippe Lucas fut soulagé d’entendre le loquet du portail qui mettait un terme à sa solitude présente. Levant les yeux, il entrevit la silhouette ondoyante de sa femme déformée à travers les vitres irrégulières de la fenêtre du salon, ces vitres qu’ils avaient mis si longtemps à rassembler mais qui à présent remplaçaient le matériau parfaitement lisse, aux faces bien parallèles, mais si ordinaire, qui s’y trouvait précédemment. Il bondit avec une prestesse étonnante chez une personne aussi massive et imposante et poussa la porte d’entrée cloutée bien avant que Lucia n’eût franchi l’allée en opus incertum (elle s’était attardée devant la bordure de Perdita).
Afficher en entierAutour du cadran solaire, installé au milieu d’un des carrés de gazon entre lesquels un chemin en opus incertum conduisait à la porte d’entrée, se lovait une bordure circulaire, tristement vide en ce mois de juillet car elle n’accueillait que les fleurs printanières énumérées par Perdita. Mais le premier jour où, chaque année, la couronne de Perdita donnait ses premières fleurs constituait un délicieux anniversaire. La nouvelle s’en répandait comme une traînée de poudre à travers le royaume de Madame Lucas. Ses sujets en éprouvaient une grande joie et venaient rendre hommage à la première violette ou au premier narcisse, selon le cas.
Afficher en entier« Vous êtes vraiment trop merveilleuse ! Mais où trouvez-vous donc le temps de faire autant de choses ? »
Elle enchaînerait avec l’adage qui, le lendemain, ferait le tour de Riseholme :
« Cher ami, il n’y a que les gens occupés qui trouvent le temps de faire tant de choses. »
Afficher en entierBIEN que le soleil fût chaud en ce matin de juillet. Madame Lucas préféra effectuer à pied le demi-mile qui séparait la gare de sa demeure et envoyer en éclaireur sa femme de chambre ainsi que ses bagages par le fiacre que son mari avait mandé pour aller la chercher. Cette petite promenade serait la bienvenue après les quatre heures qu’elle venait de passer en train. Cependant, un tout autre mobile, occulté par sa conscience mais bien présent dans son subconscient, l’habitait. Certes, la nouvelle de son arrivée par le midi-vingt-six devait d’ores et déjà s’être universellement répandue parmi ses amis à Riseholme. À cette heure de la journée, ils devaient tous arpenter la grand’rue du village et ne manqueraient pas de remarquer que le fiacre chargé de bagages s’arrêtait devant Le Hurst et qu’il n’en descendait que sa femme de chambre.
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