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Extrait ajouté par Bibounine 2023-11-21T20:07:11+01:00

Comme à son accoutumée, Hanaë marche vite, slalome entre les passants, ses talons rythmant ses pas sur le trottoir. Elle a le visage grave et son esprit empli de tout ce qui lui reste à faire avant le soir, avant le week-end. Elle regarde sa montre avec l’angoisse de ces gens qui courent après le temps, qui voudraient que leurs journées soient deux fois plus longues, sans avoir conscience que ces heures ne seraient pas du temps offert à leur vie mais du temps pris à leur vie.

Elle sait qu’elle donne beaucoup d’elle-même à son travail, un peu trop même peut-être, mais elle souhaite plus que tout se rendre indispensable. Elle aime l’idée que sans elle, le service qu’elle dirige dans cette grande agence de communication serait beaucoup moins performant, comme c’était le cas avant qu’elle l’intègre.

Son directeur le lui dit souvent : « Hanaë, vous êtes la pierre angulaire de notre entreprise, et vos fonctions sont pourtant bien plus lourdes que celles qui incombaient à vos prédécesseurs masculins ». Le terme « masculins » caresse délicieusement son orgueil de féministe convaincue. L’un de ses combats inavoués est de montrer au monde entier que les femmes peuvent être bien plus efficaces et audacieuses que les hommes, qui le plus souvent ont besoin d’être portés et assistés par une équipe dynamique et une épouse dévouée. Les hommes détiennent la puissance physique pendant que les femmes ont la puissance psychologique, qui, de loin, dans nos sociétés, est essentielle. Homère l’avait même déjà évoqué dans son « Odyssée » plus de six siècles avant Jésus-Christ !

C’est dire à quel point cette suprématie de l’esprit est considérable. Le mental est une arme infiniment plus efficace que le moindre biceps, et la force physique est au masculin ce que la force psychique est au féminin.

Cela, elle voudrait que l’humanité entière le comprenne, qu’enfin les femmes soient mises à leur juste place, celle des leaders, celle des décideurs éclairés et pertinents, celle des braves et des vaillants qui conquièrent le monde à la force de leur volonté et de leur courage.

Les hommes ne sont certes pas dénués d’intérêt, mais ils manquent pour la plupart cruellement de trempe, tout « testostéronés » qu’ils soient. Ils sont facilement influençables et veules ; dès lors que de jolies jambes et un sourire chargé des plus douces promesses les flattent, ils abandonnent tout discernement et succombent à la moindre injonction.

Hanaë ne peut pas dire qu’elle ne se soit jamais servie de ses atouts et de leur faiblesse. Elle doit bien avouer que parfois, ses longs cheveux bruns ondulés, ses yeux de jais finement mis en valeur, et son corps menu et tonique, lui ont permis d’arriver à ses fins dans sa vie professionnelle et sociale. Mais après tout, « qui se priverait d’arguments dont il dispose quand il sait que la cause est noble », s’est-elle souvent dit avec une pointe de culpabilité au fond de l’âme. Dans son métier où elle est entourée d’hommes, elle aime leur laisser croire qu’ils mènent le jeu alors qu’elle a pleinement conscience qu’ils ne sont que les pions dont elle dispose pour mener à bien son projet.

D’ailleurs, à ce sujet, elle doit encore affiner sa présentation de lundi pour cet industriel de la grande distribution. Elle sait que ce qu’il produit et vend est une escroquerie, mais son travail à elle ne consiste pas à en juger. Elle doit emballer le contenu dans le paquet le plus beau, le plus brillant, le plus éblouissant, et donner l’illusion au consommateur que sa vie n’est pas possible sans ce « robot à tout faire ». Et elle sait exactement comment faire passer ce message, et comment convaincre son client.

Pour sa présentation de lundi, elle est à la fois sereine, comme le serait un guerrier invaincu, et impatiente aussi, de ces impatiences qui vous étreignent et vous meuvent lorsque vous savez que vous allez triompher. Elle se sent invulnérable.

La seule petite ombre à son humeur est de se dire qu’elle doit attendre un long week-end avant sa victoire. Dire que tant de gens ne vivent que dans l’expectative de leurs jours « off » et de leurs vacances ! Elle fait partie de ceux qui s’ennuient lorsqu’elle ne travaille pas… Elle éprouve même une compassion un rien méprisante pour ces pauvres gens qui n’ont d’autre intérêt dans la vie que leurs loisirs ; ou pire encore, pour toutes ces femmes qui n’existent qu’à travers leurs maris et leurs enfants, dont la seule raison de se lever le matin est de prendre soin de leur foyer ! Jamais au grand jamais elle ne voudrait de ces vieslà ! Elle les éprouverait comme une incarcération affective et intellectuelle.

Elle, elle voudrait déjà être lundi matin, voir la tête de ses collaborateurs et de son directeur lorsqu’ils visualiseront son power point, observer la moue médusée et éblouie de son client, et savourer son inéluctable succès.

Mais en ce vendredi après-midi, elle doit d’abord penser à faire les courses alimentaires pour la semaine à venir, passer au pressing pour récupérer les costumes de Pierre comme il le lui a demandé la veille au soir, puisqu’il doit plaider jusque tard dans la soirée, et tourner en rond deux interminables journées encore.

D’ailleurs, que ce week-end va être long ! Samedi soir, le meilleur ami et associé de son mari les a conviés à l’une de ces soirées mondaines qu’elle exècre. Pierre tient à ce qu’ils s’y rendent, arguant à grand renfort de démonstrations fallacieuses, elle le sait, que ces réceptions sont primordiales pour son cabinet d’avocats, qu’elles représentent une visibilité de premier ordre pour eux. Et de rajouter qu’au fond, il n’est pas si désagréable que cela de déguster des vins et des mets de qualité dans un cadre somptueux. Le duplex de

Raphaël et Lucie, avec sa terrasse et sa vue imprenable sur les toits de Paris, sa piscine chauffée, et sa décoration de luxe, n’est pas le pire endroit pour passer une soirée. Et sa cave est quand même exceptionnelle !

Encore une fois, se dit la jeune femme, Pierre fait comme s’il ne percevait ni ne comprenait une once de ce qu’elle éprouve. Sûrement une des particularités de sa personnalité, qu’il a été obligé de développer, dans son métier, que d’argumenter sans esquisser le moindre doute, et qui fait qu’il y excelle.

Après cette fastidieuse soirée, ils erreront l’un et l’autre dans leur appartement dominical, regardant les heures défiler avec lenteur, avec indolence. Peut-être feront-ils l’amour en fin d’après-midi, comme il leur arrive de le faire après avoir visionné un film avilissant et ennuyeux en grignotant des sucreries avilissantes et ennuyeuses.

Et puis, enfin, lundi arrivera, chargé de son énergie bénite, porteur des saveurs les plus revitalisantes.

Emportée par le flot de ses pensées, marchant machinalement, elle croise un homme bedonnant qui la bouscule légèrement. Elle lève les yeux vers lui, et malgré le visage souriant de ce quadragénaire et les excuses dans lesquelles il se confond péniblement, écrasé sous le poids de sa timidité, elle éructe un « pfffff » irrité.

Alors que l’homme poursuit son chemin et s’éloigne, le regard de Hanaë est happé par une porte cochère qui se dessine juste devant elle. Il s’agit d’un portail de bois incroyablement travaillé, comme elle en a peu vu, peint dans des tons ambrés. On dirait un bijou de joaillerie. Elle s’étonne de ne l’avoir encore jamais remarqué alors qu’elle passe régulièrement dans cette rue.

Elle s’immobilise devant pour l’admirer. De très fines broderies dorées ornent les pans de bois, dessinant de délicates fleurs de toutes les tailles et de toutes les formes. Hanaë a toujours aimé les fleurs. Elle soigne avec grands soins et une attention qui confine à la tendresse les quelques orchidées qui illuminent son salon. La contemplation de cette porte envahit son corps dans un frisson délicieux, sans qu’elle n’en comprenne le sens. Elle n’a qu’à de très rares occasions ressentit une telle émotion au cours de sa vie.

Elle s’approche lentement du panneau de bois et ne résiste pas à l’envie de le toucher, de le découvrir avec un autre de ses sens. Elle tend sa main vers les fleurs d’ambre sculptées, la pose délicatement et n’est pas surprise d’en ressentir une douceur infinie. Le matériau est froid, ce qui paraît normal en cette fin d’après-midi de mars au ciel chargé de nuages épais, mais la texture, extrêmement fine, ressemble à de la soie.

Alors qu’elle est hypnotisée par la beauté de cet objet, elle ne remarque pas l’homme qui arrive à sa hauteur, s’immobilise à ses côtés et se laisse lui aussi saisir par l’émerveillement. Ils restent ainsi un court instant, côte à côte, tous deux fascinés par cette œuvre d’art.

Soudain, Hanaë recouvre ses esprits et est agacée de sentir la présence d’un homme si proche d’elle. Machinalement, elle recule d’un pas pour s’en éloigner, sort de son état de grâce, et observe l’intrus. En une fraction de seconde, elle comprend qu’il s’agit d’un « SDF », et un instinct de révulsion et de peur la saisit malgré elle.

L’homme est grand, de stature plutôt solide, et semble avoir une trentaine d’années. Il porte sur lui des vêtements très ordinaires, aux couleurs improbables et pas « du meilleur goût » selon la quadragénaire : un jean trop long et trop large pour ses jambes manifestement menues, un sweat à capuche vert agressif qui a dû traverser avec lui ses années depuis le lycée, et un sac à dos qui, elle le suppose, doit contenir toute sa vie, parachève ce look « anti-fashion ». Seules ses chaussures, et Hanaë s’en étonne, paraissent en excellent état et de très bonne qualité, des chaussures de marche montantes.

Hanaë a une grande capacité à saisir les moindres détails d’une scène de vie, elle en capte chaque fragment en un coup d’œil, ce qui a toujours forcé le respect et l’admiration de ses proches.

Le visage de l’homme n’est ni beau ni laid, de ceux que l’on ne remarque pas,

« sans odeur ni saveur » comme le dirait Pierre avec ironie, avec moquerie même, du haut de son physique d’Apollon qui sait son charme, son charisme et sa classe irrésistibles.

L’inconnu a les cheveux châtains, bouclés et plutôt longs. La jeune femme le remarque parce qu’ils paraissent propres, soignés et en bonne santé, ce qui contraste avec son statut d’homme vivant dans la rue, ou en tout cas de l’image qu’elle s’en fait, et avec son look atypique, voire délacé. De la même manière, elle remarque qu’il sent bon. Elle est très sensible aux odeurs, qu’elles soient naturelles ou artificielles, et le parfum de cet homme lui plaît.

Alors qu’elle l’observe avec attention et curiosité, l’homme semble être totalement envoûté par la porte, et ne remarque ni la jeune femme ni son regard inquisiteur.

L’un et l’autre ne sont extirpés de leur rêverie et de leurs contemplations respectives que lorsqu’ils entendent un claquement venant de l’intérieur de la porte et signalant que quelqu’un, de l’autre côté, en a déverrouillé la sécurité et s’apprête à sortir. En effet, le panneau de bois s’ouvre en grand, et une jeune femme essaie avec difficulté de faire franchir le coche à la poussette qui la précède.

Spontanément, sans que Hanaë n’ait eu le temps ni la présence d’esprit de réagir, l’homme au sac à dos et au sweat vert pomme se précipite vers la jeune mère de famille pour lui tenir la porte. Celle-ci le remercie chaleureusement, franchit le seuil avec aisance et s’éloigne dans la rue au milieu des quelques passants discrets.

L’inconnu tient toujours le battant ouvert, sa main délicatement posée sur l’une des fleurs d’ambre, lorsqu’il croise le regard de Hanaë. Il lui sourit poliment.

La jeune femme est alors transpercée, bien malgré elle, par la profondeur et l’intensité de son regard bleu azur. Elle ne se souvient pas avoir déjà remarqué des yeux à la couleur aussi pure, aussi limpide, aussi saisissante.

Le jeune homme perçoit son trouble. Il s’en amuse intérieurement, mais ne s’en étonne pas. Ces réactions, mêlant surprise et admiration, frôlant même parfois la stupéfaction, lui sont coutumières dès lors que des inconnus se trouvent happés par son regard. Et s’il a conscience, depuis son plus jeune âge, de l’extrême beauté de ses yeux, de leur pouvoir presque hypnotique, il n’en

éprouve pas le moindre orgueil. Il en est simplement heureux, et ressent une forme de gratitude humble, envers la nature, pour lui avoir offert ce cadeau.

Et malgré la froideur et la distance qui émanent de cette jeune femme, sa réaction ne déroge pas à la règle.

Elle semble tout droit sortie de ces beaux quartiers parisiens où l’arrogance et le bon goût s’entremêlent dans une alchimie singulière.

Son style s’inscrit dans le parfait sillage des working-girls omnipotentes, omniscientes et invincibles, qu’il a tant croisées. Vêtue d’un tailleur bleu marine ajustée à son corps menu, et d’un chemisier blanc dessiné par quelques grands créateurs, exacerbant sa féminité, l’harmonie qui exsude de sa tenue n’a d’égal que l’impression de rigueur absolue qui s’en dégage. Rien ne dépasse de cette femme, qu’elle n’ait décidé de laisser dépasser. Elle semble avoir besoin de contrôler, elle ne doit transiger avec rien ni personne, jamais.

Cette pensée l’amuse.

Ses traits sont fins, harmonieux, ses cheveux ébène sont noués en un chignon faussement négligé. Un maquillage discret, mais efficace, parachève ce joli tableau. Cette femme, il le remarque, dont la beauté plastique est indéniable, n’en est pas moins dénuée de charme, malgré la froideur dont elle semble bâtie.

Cependant, la dureté de sa silhouette ne parvient pas à dissimuler, à la perspicacité de cet homme fin, une petite étincelle de bienveillance et de douceur, tapie, cachée au fond de ses yeux noirs, qu’elle ne laisse sûrement s’exprimer qu’à de rares occasions ; qu’à de précieux moments de lâcher prise, qu’elle regrette sans doute immédiatement.

Après un court instant noyé dans le regard de l’inconnu, la jeune femme se ressaisit, et retrouve très vite le contrôle d’elle-même et de la situation. Elle esquisse un rictus distancié en guise de réponse, et amorce un demi-tour sur ellemême pour s’en aller.

C’est alors qu’en une fraction de seconde, en un éclair, leurs deux destinées basculent…

*

Venant de nulle part et de partout, tout autour d’eux, au-dessus de leurs têtes, dans les ruelles, sortant des immeubles témoins violents des prémices de leur existence nouvelle, une détonation déchire le ciel… puis une autre… puis une autre encore… Le sol se met à trembler sous leurs pieds, les murs chancellent et chavirent, des morceaux de ville s’abattent sur l’asphalte comme des bombes meurtrissant le sol… Et puis la poussière… Un nuage de poussière absorbe la rue de son emprise effroyable.

Des cris… Des appels à l’aide… Le chaos…

L’incompréhension et la peur se mélangent aux déflagrations assourdissantes qui ne tarissent pas.

Instinctivement, sans qu’il n’ait tout à fait conscience de ses gestes, l’inconnu saisit énergiquement le bras de Hanaë, franchit la porte d’ambre et l’entraîne avec lui sous le porche offert à leur survie. Elle ne résiste pas, se laisse happer par la poigne musclée de cet homme qui la guide en lieu sûr. Ils courent vers leur salut, mais ne savent, ni où ils sont, ni où ils vont.

Ils parviennent jusque dans une petite cour carrée qu’ils veulent traverser mais ils sont immédiatement arrêtés par les pierres, les tuiles, les fragments de verre qui s’y déversent avec acharnement. Ils font demi-tour et, dans leur fuite irréfléchie, s’engouffrent dans ce qu’ils croient être une cave. Leur instinct vital leur susurre que dans les sous-sols, ils seront en sécurité.

Ils dévalent tout d’abord quelques marches rapidement, puis ralentissent leur course dans l’obscurité qui les enserre. Ils sentent sous leurs pieds des marches irrégulières et incertaines. Cette descente pour fuir l’enfer leur paraît interminable et difficile.

Les grondements terrifiants se font plus lointains, la poussière est moins dense, l’air est plus respirable malgré la sensation qu’ils ont de s’enfoncer dans les entrailles du monde.

Hanaë ouvre son sac à main et en sort son téléphone portable. Elle allume la lampe torche et éclaire leur progression. Une odeur désagréable d’humidité s’échappe de cet espace clos, et ils sont surpris l’un et l’autre de découvrir, au bout des marches, une pièce en cul-de-sac avec pour seule ouverture un minuscule vasistas, à fleur de plafond, à plus de deux mètres de hauteur

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