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« Le Constellation » vira sur l’aire de ciment, avec une aisance de grosse libellule. À terre, les deux raquettes claquèrent au-dessus de la tête de l’officier qui dirigeait la manœuvre d’atterrissage, et l’énorme appareil s’immobilisa. La porte de métal s’ouvrait déjà sur la passerelle. L’hôtesse de l’air apparut et adressa un salut amical à sa collègue qui accourait. Glissant déjà sur le tapis roulant, les bagages étaient chargés sur les Fenwicks.Posté dans un recoin au pied de la tour de contrôle, Valmont surveillait le débarquement.
« Le Constellation » vira sur l’aire de ciment, avec une aisance de grosse libellule. À terre, les deux raquettes claquèrent au-dessus de la tête de l’officier qui dirigeait la manœuvre d’atterrissage, et l’énorme appareil s’immobilisa. La porte de métal s’ouvrait déjà sur la passerelle. L’hôtesse de l’air apparut et adressa un salut amical à sa collègue qui accourait. Glissant déjà sur le tapis roulant, les bagages étaient chargés sur les Fenwicks.Posté dans un recoin au pied de la tour de contrôle, Valmont surveillait le débarquement.
Pio abandonna sa voiture assez loin de la maison Pelletier et Compagnie. Un brin d’exercice ne pouvait que le dégourdir et lui donner le temps d’adopter l’air harassé convenable au voyageur de commerce qu’il était censé être pour le compte de la quincaillerie Pelletier. Il avait revêtu un complet modeste et légèrement fatigué. Une lourde serviette de cuir lui tirait le bras.La préposée à la réception l’accueillit dans le hall.
— J’ai téléphoné trois fois chez vous, fit-elle avec ennui. Monsieur Pelletier vous attend dans son bureau.
Toujours actif, Pelletier dévalait déjà son étage. Pio hocha philosophiquement la tête. Dès qu’il eut poussé le battant, il s’arrêta.
— Entrez, fit la voix de Riley.
—Encore un traquenard, marmonna Pio.
— Asseyez-vous, Calendelli. Vous connaissez Ray Valmont, n’est-ce pas, Calendelli.
— Déjà bossé ensemble, convint-il avec réticence.
— Que pensez-vous de Valmont ?
— Ma pensée profonde, dit Pio, c’est qu’il n’y a pas pire bagarreur, personne de plus insolent, de plus dénué de scrupules… de téméraire… Une chose certaine, c’est qu’avec Ray, même jouer à la marelle ça devient une aventure abominable.
Pio abandonna sa voiture assez loin de la maison Pelletier et Compagnie. Un brin d’exercice ne pouvait que le dégourdir et lui donner le temps d’adopter l’air harassé convenable au voyageur de commerce qu’il était censé être pour le compte de la quincaillerie Pelletier. Il avait revêtu un complet modeste et légèrement fatigué. Une lourde serviette de cuir lui tirait le bras.La préposée à la réception l’accueillit dans le hall.
— J’ai téléphoné trois fois chez vous, fit-elle avec ennui. Monsieur Pelletier vous attend dans son bureau.
Toujours actif, Pelletier dévalait déjà son étage. Pio hocha philosophiquement la tête. Dès qu’il eut poussé le battant, il s’arrêta.
— Entrez, fit la voix de Riley.
—Encore un traquenard, marmonna Pio.
— Asseyez-vous, Calendelli. Vous connaissez Ray Valmont, n’est-ce pas, Calendelli.
— Déjà bossé ensemble, convint-il avec réticence.
— Que pensez-vous de Valmont ?
— Ma pensée profonde, dit Pio, c’est qu’il n’y a pas pire bagarreur, personne de plus insolent, de plus dénué de scrupules… de téméraire… Une chose certaine, c’est qu’avec Ray, même jouer à la marelle ça devient une aventure abominable.
Pio jeta un coup d’œil sur son bracelet-montre puis, se dirigeant vers la fenêtre en tira la tenture. Au passage, il avait allumé le lampadaire qui baigna la pièce d’une clarté rose. Dans le seau à glace, la bouteille de champagne commençait à givrer. Pio se cala dans un fauteuil et embrasa un ninas. Il pensait que la vie est une drôle de chose. C’est toujours quand on s’en croit à l’écart, au moment où il vous semble que le monde et les événements vous oublient, où l’on croit se servir de la vie, que, quelque part dans la nuit, elle traîne à des fins connues d’elle seule une aventure qui se jouera à travers vous.Six mois s’étaient écoulés depuis que Riley l’avait posté en observation à Buenos Aires. Six mois d’une mission qui n’en était pas une, morne et sans but précis. À seule fin de rassurer les vieux Messieurs du Pentagone et de calmer leur hantise de voir surgir en quelque coin de cette partie du continent américain des troubles qui eussent desservi leur projet d’unité. Washington avait cessé de considérer d’un œil amusé les révolutions d’opérette.Si, politiquement, Pio tenait pour valables de telles vues, il craignait que cette position n’en fît pas moins une victime. Une victime en la personne de Pio Calendelli, mort de graisse et d’ennui dans la moiteur d’une ville où il se morfondait.
Pio jeta un coup d’œil sur son bracelet-montre puis, se dirigeant vers la fenêtre en tira la tenture. Au passage, il avait allumé le lampadaire qui baigna la pièce d’une clarté rose. Dans le seau à glace, la bouteille de champagne commençait à givrer. Pio se cala dans un fauteuil et embrasa un ninas. Il pensait que la vie est une drôle de chose. C’est toujours quand on s’en croit à l’écart, au moment où il vous semble que le monde et les événements vous oublient, où l’on croit se servir de la vie, que, quelque part dans la nuit, elle traîne à des fins connues d’elle seule une aventure qui se jouera à travers vous.Six mois s’étaient écoulés depuis que Riley l’avait posté en observation à Buenos Aires. Six mois d’une mission qui n’en était pas une, morne et sans but précis. À seule fin de rassurer les vieux Messieurs du Pentagone et de calmer leur hantise de voir surgir en quelque coin de cette partie du continent américain des troubles qui eussent desservi leur projet d’unité. Washington avait cessé de considérer d’un œil amusé les révolutions d’opérette.Si, politiquement, Pio tenait pour valables de telles vues, il craignait que cette position n’en fît pas moins une victime. Une victime en la personne de Pio Calendelli, mort de graisse et d’ennui dans la moiteur d’une ville où il se morfondait.
Jamais je n’aurais dû, pensa Ray Valmont, jamais je n’aurais dû céder. Moi, je ne suis rien pour eux. Ils sont Américains, je suis Français. Ils sont tous plus ou moins militaires, moi, je n’aime pas les militaires. Nous n’avons rien de commun. Rien de commun que des souvenirs, mais je ne veux pas crever même au nom de souvenirs héroïques. Je suis un type qui veut vivre à fond l’instant qui passe au moment où il se présente…Il soliloquait, fasciné par le lambeau de papier peint qui frémissait au long de ce pan de muraille en miraculeux équilibre. Il tourna la tête : tout autour, ce n’était que ruines. La Gedächtniskirche aux tours mutilées… Plus loin, vers la Lützowplatz, ruines !… Ruines encore, hallucinantes, jusqu’au Landwehrkanal et bien au-delà.
Jamais je n’aurais dû, pensa Ray Valmont, jamais je n’aurais dû céder. Moi, je ne suis rien pour eux. Ils sont Américains, je suis Français. Ils sont tous plus ou moins militaires, moi, je n’aime pas les militaires. Nous n’avons rien de commun. Rien de commun que des souvenirs, mais je ne veux pas crever même au nom de souvenirs héroïques. Je suis un type qui veut vivre à fond l’instant qui passe au moment où il se présente…Il soliloquait, fasciné par le lambeau de papier peint qui frémissait au long de ce pan de muraille en miraculeux équilibre. Il tourna la tête : tout autour, ce n’était que ruines. La Gedächtniskirche aux tours mutilées… Plus loin, vers la Lützowplatz, ruines !… Ruines encore, hallucinantes, jusqu’au Landwehrkanal et bien au-delà.
Ses larges épaules dérobant le dossier de son fauteuil, Ray Valmont, une jambe passée par-dessus l’autre, le dévisageait de son œil vert, métallique. Son visage sombre, un peu trop beau au gré de Hapgood, était empreint d’une insupportable expression de raillerie.Hapgood fit craquer ses doigts et se força de nouveau à sourire. À tout prendre, il préférait affronter Valmont que de s’escrimer à capter la lueur trouble qui semblait suinter des paupières alourdies de l’extraordinaire personnage qui l’accompagnait.— J’aimerais tout de même savoir ce que vous pensez, dit enfin Hapgood.Pio Calendelli consentit enfin à s’étirer. Il campa son bord roulé sur son oreille et chuchota une phrase à l’oreille de Valmont.— Savez, Ray, fit Pio, faut rien exagérer !… Qu’un plaisantin ait photographié les premiers dossiers sur la mise en commun des connaissances atomiques… C’est tout de même pas si grave que si l’équipe d’Angleterre s’était fait torcher en football !Hapgood se renfrogna. La voix lui était encore plus désagréable à entendre que le visage à contempler.
Ses larges épaules dérobant le dossier de son fauteuil, Ray Valmont, une jambe passée par-dessus l’autre, le dévisageait de son œil vert, métallique. Son visage sombre, un peu trop beau au gré de Hapgood, était empreint d’une insupportable expression de raillerie.Hapgood fit craquer ses doigts et se força de nouveau à sourire. À tout prendre, il préférait affronter Valmont que de s’escrimer à capter la lueur trouble qui semblait suinter des paupières alourdies de l’extraordinaire personnage qui l’accompagnait.— J’aimerais tout de même savoir ce que vous pensez, dit enfin Hapgood.Pio Calendelli consentit enfin à s’étirer. Il campa son bord roulé sur son oreille et chuchota une phrase à l’oreille de Valmont.— Savez, Ray, fit Pio, faut rien exagérer !… Qu’un plaisantin ait photographié les premiers dossiers sur la mise en commun des connaissances atomiques… C’est tout de même pas si grave que si l’équipe d’Angleterre s’était fait torcher en football !Hapgood se renfrogna. La voix lui était encore plus désagréable à entendre que le visage à contempler.
La tente aux couleurs vives égayait le pont du petit vapeur. Le petit vapeur remontait la Corne d’Or en s’essoufflant, chargé à couler de la clientèle de trois compagnies rivales de tourisme. Il croisait d’autres vapeurs qui redescendaient vers le Bosphore, combles eux aussi de forcenés de Kodak et d’exotisme en conserve. On se saluait au passage par de grands cris et en agitant les mains au-dessus du bastingage.
— Et vous avez vu Kilian ? demanda Ray Valmont.
Pio Calendelli ôta son ninas de ses lèvres. Il différa sa réponse afin de poser dans l’inéluctable groupe-souvenir qu’une grosse dame, la trentième depuis le matin, prétendait tirer. Entre les mains de la grosse dame, l’appareil oscillait, incertain. Elle n’arrivait pas à cadrer son monde dans le viseur, y parvint, reperdit un tiers de son effectif sur un coup de tangage, et pressa le déclencheur au moment où l’objectif balayait la pomme du grand mât.
— Je l’ai vu sans le voir, répondit Pio. Une sacrée salade !
La tente aux couleurs vives égayait le pont du petit vapeur. Le petit vapeur remontait la Corne d’Or en s’essoufflant, chargé à couler de la clientèle de trois compagnies rivales de tourisme. Il croisait d’autres vapeurs qui redescendaient vers le Bosphore, combles eux aussi de forcenés de Kodak et d’exotisme en conserve. On se saluait au passage par de grands cris et en agitant les mains au-dessus du bastingage.
— Et vous avez vu Kilian ? demanda Ray Valmont.
Pio Calendelli ôta son ninas de ses lèvres. Il différa sa réponse afin de poser dans l’inéluctable groupe-souvenir qu’une grosse dame, la trentième depuis le matin, prétendait tirer. Entre les mains de la grosse dame, l’appareil oscillait, incertain. Elle n’arrivait pas à cadrer son monde dans le viseur, y parvint, reperdit un tiers de son effectif sur un coup de tangage, et pressa le déclencheur au moment où l’objectif balayait la pomme du grand mât.
— Je l’ai vu sans le voir, répondit Pio. Une sacrée salade !
La rue était en pente douce et l’homme la remontait paisiblement. Derrière lui, dans la nuit, un tramway brimbalait encore sur Circular Quay. Un ferry-boat, quelque part dam la baie, lança un appel enroué, poussif. On imaginait un de ces tas de ferraille miraculeusement flottant, venu de la vieille Angleterre pour pourrir dans les eaux de Port-Jackson.L’homme ralentit et tira un objet de sa poche. Près de lui, un matou déboucha de l’ombre et s’immobilisa, surpris. Il serrait un rat dans sa gueule. L’homme et la bête se contemplèrent. Et puis, sans lâcher sa proie, le chat s’enfuit en rasant les murs, l’échine ondulante. L’homme s’était ébranlé de son côté, souple, inquiétant dans sa démarche.Il ressemblait au chat.Mais lui n’avait pas de proie.Pas encore…Sur le point de s’engager dans Castlereagh Street, il hésita. Alors qu’il embrasait un ninas, la flamme de son briquet éclaira un côté de son visage blême, ombré par l’ourlet oblique d’un chapeau à bord roulé.
La rue était en pente douce et l’homme la remontait paisiblement. Derrière lui, dans la nuit, un tramway brimbalait encore sur Circular Quay. Un ferry-boat, quelque part dam la baie, lança un appel enroué, poussif. On imaginait un de ces tas de ferraille miraculeusement flottant, venu de la vieille Angleterre pour pourrir dans les eaux de Port-Jackson.L’homme ralentit et tira un objet de sa poche. Près de lui, un matou déboucha de l’ombre et s’immobilisa, surpris. Il serrait un rat dans sa gueule. L’homme et la bête se contemplèrent. Et puis, sans lâcher sa proie, le chat s’enfuit en rasant les murs, l’échine ondulante. L’homme s’était ébranlé de son côté, souple, inquiétant dans sa démarche.Il ressemblait au chat.Mais lui n’avait pas de proie.Pas encore…Sur le point de s’engager dans Castlereagh Street, il hésita. Alors qu’il embrasait un ninas, la flamme de son briquet éclaira un côté de son visage blême, ombré par l’ourlet oblique d’un chapeau à bord roulé.
La foule semblait renaître d’elle-même. Elle n’en finissait plus de passer, mince filet à chaque coin de ruelle, fleuve sur la rue Gorki, océan là-bas du côté de la Place Rouge où se profilait le Kremlin et ses coupoles bulbées. Un petit homme au teint blafard ballottait au gré du courant. Au gré de la grande foule sans joie, sans tristesse, grise. Le petit homme oscilla dans un remous, évita un Militzionner en capote bleue, coiffé de fourrure, et se rangea placidement dans une queue devant un petit stand de bois où se débitaient de la vodka, des eaux minérales, des cigarettes et aussi des glaces. En toute saison, on mange de la glace à Moscou. Son tour venu, le petit homme prit un Morogennoïe et s’en fut. Il était vêtu d’une touloupe usagée, chaussé de feutre et coiffé d’une casquette à oreillettes. Suçant sa friandise, il se mêla à un groupe de lecteurs devant le panneau public où était affiché le plus récent exemplaire de la Vetchernaya Moskva (Moscou-Soir).
Le petit homme au visage blême, lui, parcourait la feuille sans émoi, sans doute parce que les émotions avaient peine à filtrer de ses paupières alourdies. Terne, le regard du petit homme coulait enfin sous la paupière et se concentrait sur une brève information, en bas de page :« Un mystérieux combat aérien s’est déroulé à la frontière finno-soviétique. Nos glorieux chasseurs, ayant pris immédiatement l’air, n’ont rien pu découvrir de suspect. Les habitants de la région, qui déclarent avoir perçu des crépitements de mitrailleuses n’ont néanmoins rien observé de visible. Le gouvernement finlandais soutient ignorer cet incident. »
Impassible, Pio Calendelli fendit le groupe, redressa le col de sa touloupe. Jaune et rouge, un trolleybus freinait devant lui. Il y bondit d’une souple détente.
La foule semblait renaître d’elle-même. Elle n’en finissait plus de passer, mince filet à chaque coin de ruelle, fleuve sur la rue Gorki, océan là-bas du côté de la Place Rouge où se profilait le Kremlin et ses coupoles bulbées. Un petit homme au teint blafard ballottait au gré du courant. Au gré de la grande foule sans joie, sans tristesse, grise. Le petit homme oscilla dans un remous, évita un Militzionner en capote bleue, coiffé de fourrure, et se rangea placidement dans une queue devant un petit stand de bois où se débitaient de la vodka, des eaux minérales, des cigarettes et aussi des glaces. En toute saison, on mange de la glace à Moscou. Son tour venu, le petit homme prit un Morogennoïe et s’en fut. Il était vêtu d’une touloupe usagée, chaussé de feutre et coiffé d’une casquette à oreillettes. Suçant sa friandise, il se mêla à un groupe de lecteurs devant le panneau public où était affiché le plus récent exemplaire de la Vetchernaya Moskva (Moscou-Soir).
Le petit homme au visage blême, lui, parcourait la feuille sans émoi, sans doute parce que les émotions avaient peine à filtrer de ses paupières alourdies. Terne, le regard du petit homme coulait enfin sous la paupière et se concentrait sur une brève information, en bas de page :« Un mystérieux combat aérien s’est déroulé à la frontière finno-soviétique. Nos glorieux chasseurs, ayant pris immédiatement l’air, n’ont rien pu découvrir de suspect. Les habitants de la région, qui déclarent avoir perçu des crépitements de mitrailleuses n’ont néanmoins rien observé de visible. Le gouvernement finlandais soutient ignorer cet incident. »
Impassible, Pio Calendelli fendit le groupe, redressa le col de sa touloupe. Jaune et rouge, un trolleybus freinait devant lui. Il y bondit d’une souple détente.
La Talbot ralentit et s’arrêta au bord du trottoir avec la douceur d’un vol de feuille morte. Pio s’y engouffra et claqua la portière.
Ray Valmont pilotait d’une main souple son bolide impatient de bondir. Il caracolait aux alentours de cent sur le mauvais pavé. Ils dépassèrent Orly aux mille feux, pimpant comme une fête foraine. Pio prit une cigarette dans le vide-poche, l’alluma et la planta entre les lèvres de Valmont.
— Croyez qu’on l’aura, Ray, non ?
— Il lui est impossible d’agir autrement, dit Valmont. Vous êtes sûr qu’il a buté Higgins ?
— Tout de même, Ray ! s’étrangla Pio. J’sais faire la différence entre un mort et un vivant !… Et même sans tenir compte des coups de couteau, j’vous ferai observer qu’Higgins gueulait pas. Si Higgins me rencontre sans gueuler, ça prouve bien qu’il est mort. Croyez pas ?
La Talbot ralentit et s’arrêta au bord du trottoir avec la douceur d’un vol de feuille morte. Pio s’y engouffra et claqua la portière.
Ray Valmont pilotait d’une main souple son bolide impatient de bondir. Il caracolait aux alentours de cent sur le mauvais pavé. Ils dépassèrent Orly aux mille feux, pimpant comme une fête foraine. Pio prit une cigarette dans le vide-poche, l’alluma et la planta entre les lèvres de Valmont.
— Croyez qu’on l’aura, Ray, non ?
— Il lui est impossible d’agir autrement, dit Valmont. Vous êtes sûr qu’il a buté Higgins ?
— Tout de même, Ray ! s’étrangla Pio. J’sais faire la différence entre un mort et un vivant !… Et même sans tenir compte des coups de couteau, j’vous ferai observer qu’Higgins gueulait pas. Si Higgins me rencontre sans gueuler, ça prouve bien qu’il est mort. Croyez pas ?
FNE 147 L’audience fut suspendue. Sorti de la salle, le public se dispersa en bourdonnant dans les couloirs. Le bord roulé campé sur l’oreille, Pio Calendelli fendit les groupes à la suite de Ray Valmont. Ils gagnèrent le péristyle et se laissèrent tomber sur un banc écarté.— Pas fâché d’en griller une, Ray, fit Calendelli.Valmont le regarda enflammer son ninas, chasser une particule de cendre sur sa cravate et pomper quelques bouffées en prélude à ses commentaires.— Pas tellement sympa, ce Mossy Parker, hein, Ray ?
FNE 147 L’audience fut suspendue. Sorti de la salle, le public se dispersa en bourdonnant dans les couloirs. Le bord roulé campé sur l’oreille, Pio Calendelli fendit les groupes à la suite de Ray Valmont. Ils gagnèrent le péristyle et se laissèrent tomber sur un banc écarté.— Pas fâché d’en griller une, Ray, fit Calendelli.Valmont le regarda enflammer son ninas, chasser une particule de cendre sur sa cravate et pomper quelques bouffées en prélude à ses commentaires.— Pas tellement sympa, ce Mossy Parker, hein, Ray ?