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Extrait
Je couche avec Spiderman, enfin, pour être un peu plus précis, et Dieu sait qu'il faut l'être en ce monde, la précision est une vertu, une bénédiction moderne, je dors, toujours sur le ventre, la tête tournée vers l'est, dans une position vaguement foetale, à la perpendiculaire de son épaule gauche. Elle est imposante. J'évalue la distance qui nous sépare à quarante-deux centimètres environ. Des strates de papier peint jauni, défraîchi, de plâtre inégalement réparti sur une membrane de béton armé dont les grilles, devrais-je dire les griffes ? se dressent entre l'homme-araignée et moi. Il ne connaît que la position verticale, me tourne obstinément le dos, et c'est tant mieux comme ça : je n'ai, ou plutôt je n'avais, les choses ont bien changé, aucune admiration, aucune considération pour un type en collant rouge et bleu, un adolescent attardé qui s'amuse à tisser sa toile, défend la veuve et l'orphelin, provoque de gigantesques embouteillages et, accessoirement, avec un succès pour le moins inégal, il faut le souligner - les super-héros ont parfois leurs limites -, dragouille Mary Jane. Je trouve ça ridicule, si ce n'est vulgaire. Il faut néanmoins reconnaître que Spiderman a changé ma vie.
Par où commencer ?
Il était une fois.
Non, il était deux fois, en fait.
Ne pas dire «était» mais «sont», les choses sont, elles arrivent, s'imposent, et voilà, nous y sommes, dans le présent des super-héros.
«Allez ouvrir la porte madame Humbert, je vous prie...»
Voilà le premier mot de l'histoire. La destinataire de cette phrase prononcée avec une mâle assurance, accompagnée d'un geste impératif de la main droite, le bras tendu, l'index virilement pointé, est restée comme deux ronds de flan. Elle a d'abord écarquillé ses yeux bleus délavés, à la limite de la rupture, frappée d'une soudaine exophtalmie, et m'a fixé bovinement. Son corps était immobile, figé. Ses doigts, qui s'apprêtaient à taper le mot de passe de l'ordinateur, mystérieux sésame engageant placidement une journée de travail, semblaient incontrôlables, doués d'une vie propre. Ils sont restés longtemps au-dessus du clavier, comme en orbite indécisionnelle, avant de céder à l'attraction terrestre et d'atterrir sur les touches. Un ange passe dans la rue, une sirène se fait entendre au carrefour et la voici qui ôte ses lunettes, les pose à droite de son bureau, au pied du cadre en verre où trône une photo de son mari, saint monsieur Humbert, honorable dirigeant d'une agence de pompes funèbres, puis, la bouche effectuant de drôles de mouvements, se fermant/s'ouvrant, s'ouvrant/se fermant, se fermant/s'ouvrant, telle une porte d'ascenseur un peu déglinguée, une carpe en manque d'air parvenue dans le hall d'un aéroport, un organisme détraqué, en quelque sorte, la voici donc qui s'exécute.
Extrait de la version kindle (858 KB), existe aussi en format papier.
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