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Liste des extraits

Extrait ajouté par Alyer 2025-09-29T10:35:40+02:00

Ils étaient de plus en plus nombreux à s'entasser dans ces hameaux insalubres, et leurs conditions d'existence ne faisaient qu'empirer. Les cases et les baraquements étaient délabrés et sales, il n'y avait toujours ni eau courante ni électricité. On faisait avec l'eau des rivières, les pluies, et pour l'éclairage, c'était à la lueur des lampes à huiles. Les enfants recevaient dorénavant un semblant d'éducation, mais ce n'était pas suffisant pour leur offrir une planche de salut.

Ils étaient de plus en plus nombreux, ces hommes esclaves, et personne n'avait encore dit leur ressentiment, leur lassitude. Dans le pays, on ignorait la hideuse réalité des plantations de canne à sucre sur laquelle un rideau hermétique était tiré. Mais dans tous les bateyes le malaise s'amplifiait, la grogne sourdait et la pression montait, de plus en plus difficile à contenir.

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-29T10:25:52+02:00

Après cet épisode, Sonia changea. Les jeux des autres fillettes ne l'intéressaient plus. Jusque-là focalisée sur ses études, son intelligence se concentra sur des préoccupations d'adulte. Elle s'invitait dans les réunions des ouvriers dont ils n'osaient la chasser, elle s'asseyait discrètement dans l'ombre des hommes et écoutait leurs palabres. Le père Anselme lui avait dit qu'il était fier d'elle, mais qu'elle devrait, à l'avenir, toujours réfléchir avant d'agir, qu'il lui fallait apprendre à marcher avant de courir. Désormais son chemin s'écrirait sous le double signe de la colère et de la lutte.

Dans le batey, on disait qu'elle avait une sacrée trempe, que c'était une fille courageuse, une fanm vanyan.

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-29T10:18:01+02:00

Sonia contourna la statue et s'engagea entre les colonnes. Doriques ou ioniques ? Elle vérifierait. En tout cas, cela avait tout du temple grec. Laissant ses interrogations derrière elle, elle traversa un jardin au centre duquel se prélassait un tank raflé à l'armée de Batista par les rebelles castristes en 1958, un symbole de la victoire contre la tyrannie. Elle se mit en quête du bureau des affaires étrangères.

Elle allait passer ici le plus clair des prochaines années. Dans cette Mecque de la connaissance, qui comptait une dizaine de facultés et de centres de recherche, dans ce foyer d'agitation révolutionnaire, où Fidel lui-même avait étudié le droit quelque trente ans plus tôt...

Elle choisit le droit social.

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-26T17:04:59+02:00

Parfois, comme ce soir, une houle d’amertume, de déception, pire, de désenchantement, la submergeait. Laisser tomber cet affrontement sans fin, l’idée l’avait parfois effleurée. Sonia s’interrogeait : d’autres militants avaient-ils flirté avec cette tentation, raccrocher les gants, prendre de la distance, ne plus se sentir menacé, se reposer, enfin ? Des visages la visitaient, Martin Luther King, Gandhi, Angela Davis, Nelson Mandela, Rosa Parks, tant d’autres dont celui, tant familier, du père Anselme… Ils disaient courage, que cela en valait la peine, qu’elle n’aurait pas vécu en vain. Elle se récitait ces mots d’un poète français originaire d’une île des Caraïbes, toute proche de la sienne, des mots qu’elle chérissait :

- C’est quoi une vie d’homme ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… C’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… Je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté (1).

1. Aimé Césaire

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-26T16:54:27+02:00

Sonia balaya du regard la vitrine où étaient exposés les médailles, diplômes et autres reconnaissances décernées, à travers elle, au MUDHA. Les photographies sous verre des temps forts de son parcours. Une collection qui faisait leur fierté et marquait le passage du temps, le chemin qu’elles avaient parcouru, leurs victoires, souvent dérisoires, parfois gigantesques. Ses yeux s’arrêtèrent sur la sculpture de la tête de Robert Kennedy posée de biais sur son bureau. Son visage souriant, plein de bonté. Son acharnement contre la mafia, son engagement aux côtés des laissés-pour-compte en faveur des droits civiques et de la justice sociale… Elle se rappelait le discours d’Ethel martelant la maxime favorite de son époux : Vous voyez le monde tel qu’il est et vous vous dites : pourquoi ? Moi je rêve d’un autre monde et je me dis : pourquoi pas (1) ?

Oui, pourquoi pas ?

Sonia reprit son stylo, biffa un mot et se remit à écrire.

1. George Bernard Shaw

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-26T12:05:23+02:00

Plus les mois passaient, plus le projet de Sonia menaçait de prendre toute la place. Elle en parlait avec une telle exaltation qu'il ne pouvait que le trouver formidable. Plus qu'un projet, ce serait, elle le pressentait, un engagement total. Assis sur le parapet du front de mer, ils battaient des pieds dans le vide, face à l'océan.

- ... combattre le racisme, la xénophobie et la discrimination. Ce sera la première organisation de femmes dans les bateyes. J'ai déjà trouvé le nom, ce sera le MUDHA (1), le Mouvement des femmes dominico-haïtiennes, expliquait Sonia. Qu'en penses-tu ?

- MUDHA, ça sonne bien, c'est court, facile à mémoriser...

- ... et à prononcer dans toutes les langues.

Sonia avait d'ores et déjà compris que sa voix devrait porter au-delà des côtes de l'île.

- Ce sera une organisation associative qui contribuera à éveiller la conscience de l'opinion publique dominicaine et internationale sur le sort injuste et la précarité des travailleurs des bateyes.

- Un vrai plaidoyer !

Sonia acquiesça, sourire aux lèvres.

- Je ne vais pas attendre d'avoir mon diplôme, j'ai décidé de faire les premières démarches et de déposer les statuts lors de mon prochain voyage. Comme ça, la structure sera opérationnelle dès mon retour. J'ai hâte.

- Passe tes examens d'abord, comme dirait mon prof !

Sonia leva les yeux au ciel. Evidemment qu'elle allait bûcher ses matières. Elle comptait bien rentrer en République dominicaine bardée de son diplôme de juriste.

1. Movimiento de Mujeres Dominico-Haitianas

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-26T11:50:40+02:00

On les appelait les caneros, les hommes de la canne, ou les braceros, les ouvriers. Ils étaient une population fantôme, une population transparente, isolée loin des centres urbains, tenue à l'écart de la vie publique, politique et sociale, parquée dans ces villages de planches et de tôles. Une minorité noire, pataugeant dans la misère et l'injustice, les nouveaux esclaves du XXe siècle.

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-25T12:05:57+02:00

Sonia avait interrogé des historiens pour mieux comprendre les racines de l’antihaïtianisme dans le pays. La rivalité entre les deux nations remontait aux temps anciens de la première invasion de la partie espagnole de l'île par les troupes de Jean-Jacques Dessalines en 1805, aux massacres perpétrés par les Haïtiens, et à la difficile conquête de son indépendance par la République dominicaine après vingt-deux années d'occupation brutale. A cette indélébile meurtrissure s'ajoutait l'histoire complexe de l'industrie de la canne et des accords sucriers entre les deux pays, le rôle de la dictature de Trujillo et du CEA (1).

1. Le Consejo Estatal del Azucar, créé en 1966, s'occupe de la production et de la promotion de l'industrie sucrière.

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-25T11:59:00+02:00

Depuis son retour de Cuba, Sonia s'était engagée à fond dans une collaboration protéiforme avec la communauté haïtienne.

Lecheria avait été son premier terrain d'action, comme un entraînement pour la suite. Quand elle se retournait sur les années passées, elle voyait des maisons construites, des fosses septiques et des puits creusés, des écoles organisées, des chemins goudronnés, des tonnes de vivres, de matelas, de vêtements, de produits d'hygiène distribués, des tournées de vaccination, des campagnes d'information sur la contraception, sur les maladies sexuellement transmissibles et sur le sida qui faisait des ravages en Haïti, les premiers centres culturels, des ateliers pour les femmes, la formation d'ambassadrices dans tout le pays, le montage et la défense de dossiers juridiques...

Tant et tant d'actions en prise directe avec le terrain, parfois infimes, silencieuses, et pourtant si nécessaires. Dans la reconnaissance qu'on lui témoignait, dans les sourires, dans les yeux qui brillaient, dans les mercis, elle puisait une force sans cesse renouvelée, la conviction que ce qu'elle faisait était juste.

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Extrait ajouté par Alyer 2025-09-25T11:46:07+02:00

C'était déloyal envers Noël, mais elle aurait rêvé d'un père comme le missionnaire, au regard empreint de tendresse sous l'autorité. Parfois elle lui disait << mon père >> juste pour s'imaginer, mais la bouffée de bonheur éclatait, comme l'illusion. Avec amour et patience, Anselme cimentait son âme d'enfant. Il lui parlait de Dieu qui guérit, qui libère et qui sauve. Au-delà de toute logique, ce projet, cette alliance, elle voulait y croire, même si toutes ces choses que la Bible racontait sur la création du monde, la multiplication des pains, la marche sur l'eau et la traversée de la mer Rouge lui paraissaient suspectes. Le missionnaire lui avait offert une bible neuve et une chaînette en or avec une petite croix qu'elle caressait du bout de son index quand elle doutait.

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