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Misanthrope, aigri, égocentrique, cet alter-ego rouquin et barbu de Clowes passe son temps à dénigrer ses semblables. Divorcé depuis des années, sans enfants, Wilson est inséparable de sa chienne Pepper. Jamais avare en punchlines pétries de dégoût pour la race humaine (« Mais comment espérer changer le monde quand on voit toutes ces lopettes ? »), le bonhomme pourrait être l'auteur de cette maxime : « Plus je connais les hommes, plus j'aime mon chien ». Impitoyable, effroyablement seul, Wilson soliloque. Parfois, brisant la chape de fiel qui l'isole chaque jour un peu plus, il fait l'effort de s'adresser à quelque inconnu croisé dans un bus, un fastfood ou un aéroport. Mais, vexé par le manque d'attention qu'Autrui lui consacre, ou, pire encore, les lacunes intellectuelles de ses interlocuteurs de fortune, souvent retranchés derrière leur ordinateur portable ou leur jargon professionnel, Wilson finit tôt ou tard par les couvrir d'insultes.
L'agonie brutale du père de Wilson, resté à Chicago, l'arrache soudain à son monotone quotidien dans les rues désertes d'Oakland, ainsi qu' à son assèchement émotionnel. En quelques planches déchirantes, à la violence larvée, Clowes donne à voir la détresse d'un personnage en manque d'amour paternel, et pas vraiment gâté par la vie - on pense parfois au Jimmy Corrigan de Chris Ware. La peur de mourir qui envahit Wilson fait aussi écho aux récents problèmes de santé de l'auteur, encore jeune certes (il n'a pas encore cinquante ans), mais qui a subi une chirurgie à cœur ouvert en 2006. Point de bascule de cette BD, la perte du père marque le début d'une renaissance, d'un âge adulte qu'il s'agit de conquérir sous la forme d'un véritable parcours initiatique. Avec un sens de l'ellipse pudique, et l'humour à froid qui est à la fois sa marque de fabrique et la politesse (salutaire) de son désespoir existentiel, Clowes trimballe ainsi son anti-héros sur les traces de sa vie passée, ce tas de gravats dans lequel il y aurait peut-être quelque chose à sauver (une ex-épouse dépressive, une fille abandonnée), au bout du compte. Vie de chien ? « Un clodo peut crever sur le trottoir et les gens ne s'arrêtent pas, mais pour un chiot ils s'extasient comme des crétins, s'agace Wilson dans l'un de ses monologues. Cela dit pourquoi pas ? Les chiens sont les créatures les plus merveilleuses qui soient. »
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