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Extrait ajouté par Bibounine 2023-11-02T20:14:35+01:00

Quel point de départ puis-je donner à cette intention ? À nouveau, il me faudrait remonter à la petite enfance qui m’a fait vivre beaucoup d’épisodes de joies intenses en rapport avec les animaux et de fortes indignations suscitées par les souffrances qui leur étaient administrées. Il en a été de même avec l’adolescence, quand de telles manifestations contrastées se sont multipliées.

Vers l’âge de dix-huit ans, mes sentiments se sont précisés. On peut commencer à parler de réelle prise de conscience. Celle-ci portait sur la condition animale, mais plus largement j’étais sensibilisé aux questions environnementales : les pollutions, l’épuisement des ressources naturelles, un peu plus tard le changement climatique…

En ce temps-là, j’étais étudiant (ce que je suis toujours… un peu…). Nous

étions en octobre 2007. Je suivais, sans grande passion ni grande assiduité, des cours d’économie à l’université. J’étais en première année de licence.

Pour payer mes études, j’occupais un emploi à temps partiel dans une supérette, non loin du studio où j’habitais, boulevard Montebello, à Lille. En gros, je mettais des articles en rayons. Il s’avère qu’un de mes camarades de promo, du nom de Pierre, qui de surcroît travaillait dans le même magasin que moi, témoignait un intérêt semblable au mien pour les sujets

écologiques. Plutôt de nature renfermée, très peu disert, je ne m’étais pas ouvert de ces préoccupations auprès de lui, n’étant guère enclin à lui parler d’une façon générale, ne nous trouvant pas jusqu’alors d’atomes crochus. Si je me souviens bien, c’est lui qui, à une fin de cours traitant, je crois, d’environnement naturel, avait entamé une discussion sur le sujet. Méfiant, je le laissais discourir, tout en demeurant attentif à son propos. Il m’a alors informé de son engagement dans une association écologiste qui se faisait appeler Les Nectons. (J’ai compris par la suite qu’il ne s’agissait pas d’un sigle, mais de la reprise du nom d’organismes capables de se déplacer en pleine mer à contre-courant ; façon de dire pour ces militants qu’ils se refusaient à suivre les courants dominants.) J’étais intéressé par le propos de

Pierre. Je lui ai posé quelques questions. Aussitôt, j’ai remarqué sa bienveillance à me répondre. « Écoute, si tu veux, a-t-il fini par me dire, viens à l’une de nos réunions. Tu verras, c’est intéressant. Et puis, ça ne t’engage à rien. » Je n’ai pas répondu tout de suite à son invitation.

Néanmoins, la glace étant brisée, je me suis montré un peu plus causant avec lui, que ce soit à la supérette ou en marge des cours, à l’université. À dire vrai, c’était plutôt lui qui, s’étant pris probablement de sympathie pour moi, cherchait à engager la conversation. Il me parlait principalement de nature, d’environnement et d’écologie, mais je dois avouer que son prosélytisme se faisait plutôt discret. Sans doute, m’avait-il perçu comme farouche – ce que j’étais incontestablement à l’époque et que je suis encore aujourd’hui –, aussi ne voulait-il pas me faire peur par un militantisme trop appuyé. Pourtant, les jours passant, disons au bout de deux à trois mois, à force d’évocations du travail de son association, parfois de manière passionnée, ou au contraire, à d’autres moments, sur un ton faussement détaché, il avait suscité en moi une réelle curiosité, si bien qu’un soir, quittant en même temps que lui la supérette, je lui ai signifié mon désir de participer à l’une de ses réunions d’association. À son sourire, j’ai compris que ma demande l’avait comblé et il m’a proposé illico de l’accompagner à la prochaine d’entre elles qui avait lieu le samedi après-midi suivant.

Aujourd’hui, plus de deux ans après, dans ma cellule où j’écris ces pages, je me rappelle cette première rencontre comme si c’était hier. Nous nous

étions retrouvés dans un vieil immeuble, aux escaliers craquants et aux peintures écaillées. C’était une « maison des associations » où se coudoyaient des organisations écologistes et environnementalistes de tout poil, ainsi que diverses structures à dominante sociale, voire des formations politiques, plutôt à l’état de groupuscules, en l’occurrence – si ma perception était correcte – de gauche et d’extrême-gauche. Il régnait, en ces lieux, une ambiance débonnaire, apte à rassurer le quasi-asocial que j’étais.

On me tutoyait spontanément et on m’invitait tout autant à tutoyer. C’était la première fois que je me frottais au monde associatif et je dois dire que, grâce aux personnes rencontrées, les choses se passaient pour le mieux.

Lors de la réunion en question, Pierre m’a présenté aux membres présents des Nectons. Sourires unanimes à mon endroit. De mémoire, nous étions une petite dizaine de participants. Très vite, j’ai remarqué deux d’entre eux.

Il y avait d’abord, le président de l’association, un certain Emmanuel, homme d’une trentaine d’années, déjà à moitié chauve et chaussant de petites lunettes d’intello qui, avec sérieux et tact, animait les échanges.

D’autre part, se tenait Jacques, un universitaire quinquagénaire, parlant peu, mais avec beaucoup d’assurance. Immédiatement, je me suis rendu compte que ses interventions suscitaient la parfaite attention des personnes autour de la table. Moi-même, il m’a paru d’emblée très impressionnant.

La réunion militante à laquelle je participais avait pour objet les rejets polluants d’une usine métallurgique. Si je me souviens bien, il s’agissait d’interpeller les autorités publiques et de préparer un tract en direction de la population. Évidemment, pour cette première, je n’ai pas ouvert la bouche, me contentant d’écouter, essayant de comprendre le contenu des propos et déjà de déceler les divers jeux entre les participants.

Je me suis vraiment plu à cette rencontre fondatrice et j’ai demandé à

Pierre s’il me serait possible de revenir. Cela ne posait aucun problème, m’a-t-il dit, Les Nectons étaient très ouverts et ma présence ne les gênait aucunement, bien au contraire. Les semaines suivantes, ils se sont montrés délicats envers moi, n’évoquant jamais la question de l’adhésion.

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Extrait ajouté par Bibounine 2023-11-02T20:14:20+01:00

Je n’ai jamais su et ne saurai jamais ce qui me motivait à agir ainsi. Peu importe en définitive. Ce qui est important pour ce que j’ai envie de raconter ici, c’est que déjà, à l’époque, même si je n’étais pas apte à formuler les choses comme je le fais maintenant, je me rendais compte, avec mon cerveau d’enfant, qu’il existait des différences ; que mes jeux puérils ne pouvaient s’apparenter aux exactions commises par la deuxième catégorie.

Je savais que mes distractions étaient exemptes du sang de l’animal qu’on

égorge, du cri du chien qu’on bat, du regard fou du chaton martyrisé…

Quoique confusément, je savais que les adeptes de la deuxième catégorie

étaient insensibles aux signes visibles de la souffrance infligée, étaient même capables d’y trouver plaisir, alors que le moindre de ces signes m’épouvantait. Plus tard, grâce à mes lectures – les avais-je parfaitement comprises, c’est une autre affaire… –, j’ai confirmé mon raisonnement d’enfant. Le règne animal est un continuum qui va des éponges à l’homme, en passant par les insectes, les poissons, les oiseaux, les mammifères… À tort ou à raison, je pense que ce continuum traduit une progression. Plus on avance dans l’arborescence, plus on se rapproche de l’homme, eh bien… on se rapproche de l’homme. La propension à la souffrance avoisine celle de l’homme ; la conscience animale se précise et tend asymptotiquement vers la conscience humaine ; des vertus telles que l’empathie, l’esprit de justice, la solidarité, réputées être l’apanage de l’homme, éclosent et se développent chez les animaux. C’est flagrant chez le chien, l’éléphant, le dauphin, le singe…

Je ne sais si les souffrances se valent et si se valent les êtres derrière ces souffrances, toujours est-il que j’ai la conviction qu’on ne peut battre un chien à coups de barre de fer comme on écrase une mouche avec une tapette ; même si, pour cette dernière petite victime, on doit s’y reprendre à plusieurs fois. (Ce qui ne m’empêche pas désormais d’éloigner plutôt que de tuer la moindre bestiole, lui accordant le bénéfice du doute quant à sa possibilité de souffrance. À cet égard, j’ai lu qu’il était très probable qu’un insecte ne souffre pas, car blessé, il continuerait de manger et de copuler.

Cela ne me semble pas probant. Si je prends mon propre cas, et toutes proportions gardées, un bon mal de tête, un coup reçu, ou une foulure, soit autant de dommages me faisant souffrir, m’ont rarement dissuadé de manger, ni même – cela m’est déjà arrivé – de copuler.)

J’ai donc été conduit à affiner ma typologie. La deuxième catégorie, celle de ceux qui font souffrir les animaux et éventuellement y prennent plaisir, peut se décomposer en deux sous-catégories : les abrutis qui font souffrir les animaux, mais ne se rendent pas compte qu’ils font souffrir des êtres dotés de sensibilité, d’une certaine intelligence, etc. ; et les malins – et je le dis dans les deux acceptions du terme – qui, eux, sont conscients de leur proximité d’homme-bourreau avec les animaux suppliciés, qui parfois feignent de ne pas le savoir – je vous parlais à l’instant de malignité –, qui finassent, qui relativisent, mais qui, au bout du compte, commettent leurs sinistres agissements en parfaite connaissance de cause.

À l’évidence, la deuxième sous-catégorie est, de très loin, la plus dangereuse et la plus exécrable.

Il y a quelque temps, j’ai décidé de m’en prendre à elle

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Extrait ajouté par Bibounine 2023-11-02T20:14:05+01:00

J’ai toujours pensé qu’il existait trois catégories d’humains : ceux qui prennent plaisir dans le bien-être animal, ceux qui font souffrir les animaux et prennent parfois plaisir dans la souffrance animale, et le reste, la grande majorité, qui est indifférente au bien-être ou à la souffrance animale. Et puis, il y a moi. Moi qui cherche à éliminer ceux qui font souffrir les animaux et surtout ceux qui trouvent plaisir dans la souffrance animale. Je me suis même parfois demandé si je ne devais pas aller plus loin dans ma typologie et dire que je représente une quatrième catégorie d’humains : ceux qui

éliminent, éventuellement font souffrir, ceux qui font souffrir les animaux.

Je sais et j’ai toujours su qu’il y a bien d’autres manières de lire le monde.

Que l’on peut considérer les hommes et les femmes selon diverses distinctions. Qu’il existe, par exemple, des riches, des pauvres et une troisième catégorie, celle des plus tout à fait pauvres, mais pas tout à fait riches. Ou alors, politiquement, que face à la droite, il existe une gauche, et qu’entre les deux, s’étend le ventre mou du centre. Ou alors, religieusement, il existe les catégories de chrétiens, de musulmans, de bouddhistes, d’athées, que sais-je encore ? J’ai même un cousin, dingue de football, qui conçoit le monde comme opposant les supporters du Paris Saint-Germain – dont il fait partie – et les supporters de l’Olympique de Marseille – qu’il vomit –, avec une troisième catégorie, énorme, celle de ceux qui ne connaissent rien au foot, ou n’aiment pas ce sport, ou supportent un club autre que les deux rivaux. J’exagère à peine s’agissant du cousin.

Moi, mon monde se réfère à l’animal. Mon monde est défini par le rapport aux animaux. Et depuis la prime enfance, sans l’ombre d’un doute, je me situe dans la première catégorie, ceux qui prennent plaisir dans le bien-être animal ; même si ça n’a été qu’assez tardivement que je me suis mis à exprimer les choses ainsi.

Tout petit, j’aimais les bêtes. Il y avait celles que je pouvais côtoyer : les chiens, les chats, les oiseaux… Et il y avait celles que je me contentais de voir dans les livres ou à la télévision, mais que j’aimais tout autant : les

éléphants, les rhinocéros, les lions… Je me réjouissais de leur bien-être et m’attristais de leurs souffrances. Une tristesse souvent mêlée de révolte. Je me souviens vaguement, et par la suite ma mère m’avait rappelé ou avait narré maintes fois cette anecdote à qui voulait l’entendre, que vers l’âge de quatre ou cinq ans, j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps pour avoir vu un film dans lequel des chasseurs – d’infâmes braconniers très certainement – avaient tué une maman rhinocéros, rendant son bébé orphelin. Cet épisode a constitué l’une de mes toutes premières expériences de la compassion et du sentiment d’injustice, prenant appui, en l’espèce, sur l’animal.

Tout petit, donc, j’étais dans la première catégorie de ceux qui aiment les animaux, mais très vite je me suis mis à haïr les représentants de la deuxième catégorie, ceux qui leur font mal, voire trouvent plaisir à leur faire mal.

Comme beaucoup d’enfants, j’ai été, sur ce sujet, traversé de contradictions. Moi aussi, j’ai arraché les ailes des mouches. J’ai cruellement placé des lombrics dans des fourmilières. J’ai livré des criquets aux toiles d’araignées, prenant plaisir, oui prenant plaisir, comme les abjects représentants de la deuxième catégorie, à voir le monstre velu fondre sur sa proie et, avec une dextérité sans pareille, l’entortiller dans un linceul blanc, sans jamais lui laisser la moindre chance de s’en sortir, immanquablement.

Après coup, et même à la vérité longtemps après, j’ai essayé de comprendre : pourquoi agissais-je de la sorte ? Était-ce la conséquence, non réellement réfléchie, de l’oisiveté des moments estivaux quand, après le déjeuner, les adultes sont à la sieste et que je me retrouvais seul ? Était-ce la recherche d’une esthétique de l’action dans le monde du vivant, la pureté de l’attaque arachnéenne supplantant la souffrance de sa proie ? Était-ce une manifestation, certes très atténuée et même proche de l’insignifiance, de la folie démiurgique de celui qui veut influer sur le cours de la nature : nourrir l’un, faire de l’autre une victime, avoir droit de vie ou de mort sur la création ? Ou alors, déjà, s’agissait-il pour moi de tenter de comprendre les mystérieux ressorts qui animaient les membres de la deuxième catégorie ?

En faisant souffrir mouches, criquets, fourmis, vers de terre… – sans que je sache d’ailleurs si leurs souffrances étaient réelles –, n’essayais-je pas d’approcher ceux qui faisaient souffrir chiens, chats, veaux, vaches, cochons… ?

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