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Commentaire de Vance

Caliban


Commentaire ajouté par Vance 2020-07-22T10:15:57+02:00

Caliban, c'est un peu la réponse maugréante et désabusée de Garth Ennis à la catastrophe que constituent les suites de la saga Alien (Prometheus et Covenant). L'auteur britanniquen'est pas seulement un flingueur de mythes, c'est aussi un fan, presque transi, et il a saisi l'opportunité qui s'offrait à lui pour ressortir des cartons sa manière à lui d'envisager ce qu'aurait pu (dû !) être le cinquième volet de la franchise initiée par Ridley Scott.

Donc, cette fois, pas de super-héros, et Ennis semble même avoir mis de côté sa morgue habituelle, bien qu'elle transparaisse par moments dans certains dialogues toujours aussi percutants. La violence brute, oppressante et nauséeuse, de Crossed (son ajout personnel à la mythologie zombie) ressort ici, mais sans constituer le vecteur principal : il y est certes question de survie, mais elle est supplantée par l'ambiance horrifique, glauque, liée à cette peur d'un inconnu aussi terrifiant qu'impalpable, indicible. Le mot est justement choisi pour qualifier la tendance à s'approcher, par le biais science-fictionnesque, des horreurs lovecraftiennes. L'illustration de couverture, si elle est tendancieuse et s'avère presque mensongère, reprend bien un des éléments récurrents de la dark fantasy, avec ces monstres tentaculaires surgissant de l'au-delà. Mais l'ennemi dont il est véritablement question est autrement moins descriptible, et bien plus retors.

Par bien des côtés, Caliban rappelle davantage Event Horizon qu'Alien, et la paradoxal huis-clos que constitue un vaisseau en perdition dans l'immensité cosmique dévoile ici un potentiel inexploité. L'histoire débute par un accident, mais pas un banal carambolage sur une autoroute : alors que le vaisseau Caliban sillonne l'espace pour emplir ses soutes de minerai extraterrestre, un autre vaisseau surgit du néant pour, non pas entrer en collision, mais littéralement se fondre dans le Caliban. Le choc est moins spectaculaire, mais les conséquences sont terribles : avant même de comprendre ce qui est arrivé, comment deux objets aussi massifs peuvent occuper le même espace, il faut d'abord relever les dégâts, colmater les brèches, s'occuper des survivants et se préparer au pire. Evidemment, une fois passée l'incompréhension et les réflexes désordonnés liés à une catastrophe imprévue, les membres d'équipage tentent de s'organiser, en utilisant au mieux les capacités de chacun. C'est là que l'écriture de Garth Ennis, même si elle n'atteint pas les sommets de the Boys ou Preacher, s'avère largement supérieure en terme de pertinence aux infâmes scénarios de Prometheus ou Covenant, et ces scientifiques incapables d'agir autrement qu'en choisissant systématiquement la conduite à ne pas tenir en cas de danger. Garth Ennis met un point d'honneur à développer autant que faire se peut la psychologie de ses protagonistes, et les rapports que chacun entretient avec l'autre au sein d'une équipe disparate. C'est un des éléments de base d'une histoire tentant de passionner les lecteurs en les faisant trembler pour leurs héros.

Du reste, et assez vite, on s'aperçoit qu'on est en terrain connu : si la peur est engendrée par une situation inhabituelle dans des contrées hostiles ("Dans l'espace, on ne t'entendra pas crier...") et par une menace tapie dans l'ombre et impossible à détecter - sinon par les traces qu'il laisse de ses forfaits - la survie est aussi provoquée par l'ennemi intérieur, le mouton noir, celui qui, pour une raison une autre ne réagira pas comme il faut et mettra ses propres intérêts en avant plutôt que ceux du groupe. C'est Ash dans Alien, Burke dans Aliens : mus par l'appât du gain ou des ordres contradictoires, ils sapent le peu d'organisation que met en place l'équipage. Même dans l'espace, l'homme est un loup pour l'homme.

Cette menace sourde mêlée à un danger interne dont les personnages ne prennent pas conscience est régulièrement la base des meilleurs récits horrifiques : c'est sur ce point que Caliban se rapproche davantage d'Event Horizon, voire même de the Thing dont il reprend une partie de la structure.

Cela dit, l'aspect SF n'est pas qu'un décor et Ennis cherchera tout de même à proposer des pistes de lecture assez intéressantes, en dévoilant un univers futur assez sombre, où les Terriens ont essaimé mais n'ont jamais rencontré de civilisations extraterrestres, se contentant d'exploiter les filons des planètes extérieures pour alimenter leur berceau terrestre devenu presque irrespirable. Cette rencontre fortuite va bien sûr mettre à bas toutes leurs croyances, tout en menaçant la survie même de l'espèce entière.

Sur ce script bien calibré, presque sans surprise, Facundo Percio construit une bande dessinée agréable, au montage dynamique et à l'encrage alimentant davantage l'ambiance oppressante des corridors obscurs et d'une menace invisible et meurtrière. Moins survolté que dans Anna Mercury, il livre une prestation honnête et parvient souvent à illustrer les exigences gore d'Ennis, mais il manque aussi souvent de précision dans l'action, qui s'avère parfois confuse, et ses visages ne sont pas toujours reconnaissables.

Une belle édition, nantie de suppléments intéressants (une préface par le Commis des Comics, une interview, des planches de travail), une traduction honnête, un remarquable travail éditorial.

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