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Tout est nouveau et interressant pour Ietri. Il scrute depuis l'hélicoptère le territoire étranger, les plaines Rocheuses qu' interrompent çà et là des près vert émeraude. Au milieu d'un versant se tient un chameau solitaire, droit sur ses pattes, mais c'est peut-être un dromadaire - il ne se rappelle jamais l'histoire des bosses. {...}
" Tu crois qu'il y a un bar à la FOB ? " demande-t-il. Il est obligé de crier.
" Non
- Une salle de gym ?
- Non plus.
- Un ping pong au moins ?
- Tu n'as toujours pas compris. Là où on va, il n'y a foutrement rien. "
Afficher en entierDans un appartement plus grand, doté d'une porte-fenêtre coulissante qui donne sur un parking, l'adjudant René contemple la nuit. L'orage a libéré la chaleur de l'asphalte, et la ville sent l'œuf pourri.
L'adjudant n'aurait que l'embarras du choix pour choisir une femme avec laquelle passer sa dernière nuit en territoire ami. La vérité, c'est qu'il n'en a pas envie. Après tout, il s'agit de clientes. Elles n'écouteraient pas ses préoccupations à douze heures de la traversée aérienne, il en est certain. Quand il parle trop, les femmes éprouvent le besoin pressant de lui tourner le dos et de s'activer – par exemple d'allumer une cigarette, de se rhabiller ou de se glisser sous la douche. Il ne peut pas les blâmer. Elles ne savent pas ce que le commandement signifie, ni ce que comporte le fait d'avoir entre les mains le destin de vingt-sept hommes. Aucune d'elles n'est amoureuse de lui.
Afficher en entierLa nuit, ils partagent un grand lit dans une pension dépeuplée, et Ietri constate qu'il n'éprouve aucun embarras à dormir à côté de sa mère, même s'il est à présent un homme et qu'il n'est pas rentré chez lui depuis longtemps. Il ne trouve pas étrange non plus qu'elle lui attire la tête contre sa poitrine molle sous sa chemise de nuit, l'obligeant à écouter les battements robustes de son cœur jusqu'à ce qu'elle s'endorme.
La chambre est éclairée par intermittence par l'orage qui a éclaté après le dîner, et sa mère sursaute au rythme des coups de tonnerre, comme s'ils l'effrayaient dans son sommeil. Il est plus de vingt-trois heures quand Ietri se glisse hors des draps. Dans le noir, il vide la poche de son sac à dos et en jette le contenu dans la poubelle – bien au fond pour que sa mère ne s'en aperçoive pas. Il la remplit ensuite de préservatifs de diverses sortes qu'il avait dissimulés dans sa veste et à l'intérieur de ses rangers de rechange : assez pour satisfaire tout son peloton pendant un mois entier de cochonneries.
Afficher en entierIls évoquent la secrétaire d'un colonel qui a entraîné trois sous-officiers dans sa tente, d'où elle ne les a chassés qu'à l'aube, hagards – non, pas nous, on aurait bien aimé, des gars d'une autre compagnie, mais tout le monde était au courant dans la base. Les yeux de Ietri bondissent de l'un à l'autre, tandis que le sang afflue à sa tête et l'enivre. Lorsqu'il quitte la salle de gymnastique, dans l'air velouté de ce soir d'été, il a l'esprit rempli de fantasmes effrénés.
C'est probablement lui qui fait circuler certaines rumeurs parmi les hommes du troisième peloton, des rumeurs qui lui reviennent aux oreilles après avoir effectué un large détour et qu'il finit par croire avec plus de conviction encore que ses camarades. À sa crainte sceptique de la mort se mêle une frénésie d'aventures qui l'emporte. Ietri imagine les femmes qu'il rencontrera en Afghanistan, les sourires malicieux durant le rassemblement du matin, l'accent étranger avec lequel elles invoqueront son prénom.
Afficher en entierD'abord vinrent les discours. Le cycle de cours propédeutiques du capitaine Masiero – trente-six heures de face-à-face pendant lesquelles les soldats reçurent de vagues notions d'histoire du Moyen-Orient, des détails techniques concernant les complications stratégiques du conflit et où l'on parla aussi, sans lésiner sur les inévitables blagues, des étendues illimitées de marijuana à l'ouest de l'Afghanistan –, mais surtout les récits des collègues qui avaient déjà servi sur le territoire et qui dispensaient à présent, non sans condescendance, des conseils à ceux qui étaient sur le départ.
Afficher en entierÀ la fin de la cérémonie, Egitto se fraie un chemin à travers la foule. Les familles s'attardent sur la place, ce qui l'oblige à slalomer. Aux gens qui tentent de l'arrêter il accorde une poignée de main expéditive sans perdre des yeux l'adjudant. Un instant, il a cru qu'il allait tourner les talons, mais il est resté. Egitto le rejoint et ôte son chapeau.
« René, dit-il.
- Salut, doc. »
L'adjudant pose l'enfant par terre. Une femme s'approche et le prend par la main. Egitto lui adresse un signe de tête, mais elle se contente de pincer les lèvres avant de reculer. René fouille nerveusement dans la poche de son blouson. Il en tire un paquet de cigarettes et en allume une. Voilà un détail qui n'a pas changé : il fume toujours les mêmes cigarettes blanches et fines, des cigarettes de femme.
Afficher en entierIl perd tout intérêt pour la parade et s'emploie à épier de loin l'adjudant. Celui-ci ne s'est pas suffisamment avancé pour gagner les premiers rangs, et il est probable que de là où il est, il ne voit pas grand-chose. Sur ses épaules, un enfant indique les soldats et les étendards, les hommes et leurs instruments, accroché à ses cheveux comme à des rênes. Les cheveux, voilà. Dans la vallée, 1’adjudant avait le crâne rasé, et maintenant ses cheveux lui couvrent les oreilles, châtains et un peu ondulés. René est un autre réfugié de son passé, il a lui aussi brouillé son visage pour éviter de se retrouver.
Afficher en entierOn ordonne le repos. Les hommes qui ont une place dans les gradins, comme eux, s'asseyent. Egitto peut enfin baisser ses chaussettes jusqu'aux chevilles. Ses démangeaisons se calment, mais le temps de quelques secondes seulement.
Afficher en entierC'est un matin clair de début avril. Aux pieds des militaires à la parade, le cuir arrondi des bottes luit à chaque pas. Egitto n'est pas encore habitué à la limpidité prometteuse que le ciel de Belluno déploie en de pareilles journées. Le vent qui dévale les Alpes entraîne dans son sillage le froid des glaciers, mais on s'aperçoit, quand il se calme et cesse de rudoyer les étendards, que la température est inhabituellement élevée pour cette période de l'année. À la caserne, on a débattu longuement de l'opportunité ou non de porter l'écharpe et, après avoir décidé que ce n'était pas nécessaire, crié cette communication entre couloirs et étages. Les civils, en revanche, hésitent à garder leurs blousons sur leurs épaules ou à les coincer dans le creux de leur coude.
Afficher en entierAu cours des années qui suivirent la mission, ses participants s'ingénièrent à rendre leur vie méconnaissable au point d'entacher d'une lumière fausse, artificielle, les souvenirs de leur existence précédente et d'en arriver à croire que ces événements ne s'étaient pas réellement produits ou, du moins, ne les concernaient pas.
Le lieutenant Egitto s'est lui aussi efforcé d'oublier. Il a changé de ville, de régiment, de longueur de barbe et d'habitudes alimentaires, a réglé de vieux conflits personnels et appris à ignorer ceux qui ne le regardaient pas – distinction qui lui était auparavant totalement étrangère. Que cette transformation soit ou non le fruit d'un processus incohérent, il ne le sait guère et cela lui importe peu. L'essentiel, pour lui, a été dès le début de creuser une tranchée entre le présent et le passé, un refuge que la mémoire elle-même soit incapable de violer.
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