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- Benson, je crois que Dieu m'a conduite ici pour plusieurs raisons. Adam en est une : il est l'homme dont j'étais destinée à tomber amoureuse. Vous en êtes une autre : vous êtes l'homme que j'étais destinée à aimer comme un frère. J'ai beaucoup de chance de vous avoir tous les deux dans ma vie.
Afficher en entierLorsque la vie nous mène au-delà du chemin que nous avions imaginé, il faut y voir une renaissance.
Afficher en entier- Les hommes naissent avec un pied sur le chemin de la corruption, déclarai-je. Essayer de les changer est encore plus difficile que d'essayer de les supporter.
Afficher en entierJe faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour rester auprès de la jeune religieuse, je ne comprenais d'ailleurs pas que les autres enfants ne soient pas eux aussi pendus à ses basques. Ne percevaient-ils pas les vertus curatives, la chaleur et l'espérance qui émanaient d'elle ? Soeur Josepha était la seule d'entre nous à être vraiment en vie, à respirer profondément alors que nous suffoquions tous.
Afficher en entierLe massacre ne me laissa ni morte ni vivante. Les semaines qui suivirent, j'errai dans des limbes gris dénués de pensées et de sentiments, de sons et de couleurs, dérivant entre conscience et inconscience. Je me rendais néanmoins compte que je marchais, bougeais, respirais, introduisais de la nourriture dans ma bouche, éliminais les déchets de mon corps, me grattais le nez et toussais, de temps à autre. De moi n'avait survécu que ma nature la plus primitive, celle qui résiste aux maux les plus terribles des hommes, et je craignais que le reste, tout ce qui touchait à l'âme, ne se fut endormi à jamais.
Afficher en entierPlus tard, elle se demanderait si elle n'avait pas rêvé cette voix qui lui porta conseil, peinant à percer à travers son angoisse : "tu dois regarder en arrière, par où tu es passée, pour savoir où tu vas."
Afficher en entierAnna, ne voyez-vous pas que vous m'avez contaminé par votre douceur et avez amolli mon coeur dur comme de la pierre ?
Afficher en entierIl est bien plus facile de méditer sur les mystères de la vie et de la mort à genoux dans votre sanctuaire bien propret, en humant le doux parfum de l'encens et en vous perdant dans la beauté du choeur. C'est un Dieu antiseptique que vous vénérez, Anna. Je me trompe?
Afficher en entierD'après mon expérience, il n'y a rien de plus courageux, de plus constant, de plus tendre et de plus farouche que l'amour d'une mère.
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Aux premières lueurs de l'aurore, Anna guettait la voiture du Dr Farrell de la fenêtre du premier étage. Sous l'éclat orangé ensanglantant le ciel, les formes fantomatiques, qui évoquaient quelques instants plus tôt de sinistres créatures prêtes à bondir, se transformaient en d'inoffensifs buissons et arbres du jardin. Alors que tout s'imprégnait d'une douce lumière, Anna se prépara à accueillir dans son âme l'espoir mystique qui s'y insinuait à chaque lever de soleil. Ce matin, cependant, la sensation de froid avec laquelle elle s'était éveillée demeura. Au lieu de recevoir le présent d'un jour nouveau, elle se sentit spoliée de ce qui était devenu son bien le plus précieux : le temps.
Lorsque les phares du Dr Farrell lancèrent des éclairs à travers la grille, Anna se rua dans l'escalier pour atteindre la porte avant qu'il appuie sur la sonnette. Elle ne voulait pas entendre son timbre aux accents graves et mélancoliques résonner dans la maison de si bon matin, mais cette précaution ne suffit pas à faire taire la douleur au creux de son estomac. Pour étouffer l'angoisse, elle ne pouvait que se rappeler une énième fois les miracles accomplis par la médecine moderne. Les praticiens savaient ressouder des membres mutilés et transplanter des organes d'un corps à un autre. Ils arrivaient même à guérir des cancers s'ils s'y attaquaient à temps. En considérant la situation sous cet angle, il lui paraissait parfaitement raisonnable, voire rationnel, de garder espoir. Peut-être la visite si matinale du Dr Farrell s'expliquait-elle par sa hâte de l'informer d'un nouveau traitement qu'il souhaitait débuter sans tarder. Mais lorsqu'elle ouvrit la porte, à l'instant où le médecin levait le doigt vers le bouton de la sonnette, et plongea son regard dans ses yeux vaincus, puis vit la voûte de ses épaules et la courbe de sa bouche, Anna sut que c'était la fin.
Quelques mois plus tôt à peine, cette révélation aurait abasourdi tous ceux qui connaissaient son bien-aimé. Adam avait toujours joui d'une santé et d'une robustesse exceptionnelles, au point qu'Anna l'avait secrètement cru doté d'une nature surhumaine et immunisé contre les petits maux qui tourmentent les simples mortels. Mais tout cela lui offrait une bien piètre consolation face aux paroles du Dr Farrell.
Avec des hochements de tête silencieux, elle écouta le médecin décoder les résultats des examens réalisés à la suite des dernières séances de chimiothérapie. Adam avait moins bien réagi au traitement qu'espéré et une nouvelle tumeur était apparue à la base de sa colonne vertébrale. Elle infiltrait déjà les os de ses hanches, ce qui se traduirait bientôt par une perte de la mobilité des jambes et des fonctions physiologiques essentielles. Les yeux du Dr Farrell s'embuèrent derrière les épais verres de ses lunettes lorsqu'il précisa à Anna que tous les efforts devaient, à ce stade, être consacrés à assurer le confort du malade et à apaiser ses souffrances.
— Les derniers jours sont toujours les plus difficiles pour les soignants, vous devez aussi vous occuper de vous, ajouta-t-il ensuite.
« Soignant », ce fut le mot qu'il utilisa pour parler d'elle, mais Anna ne s'en offensa pas, devinant qu'il recourait à son jargon professionnel pour garder contenance. Le Dr Farrell comptait parmi les plus anciens et plus chers amis d'Adam.
Elle vacilla, poussant le médecin à l'attraper par les épaules pour la remettre d'aplomb.
— Vous allez bien ?
— Oui.
— Vous n'en avez pas l'air. Vous avez encore perdu du poids.
— Pas beaucoup, nuança-t-elle pour clore le sujet.
— Vous ne pouvez pas vous permettre de tomber malade maintenant, Anna. Lorsque je serai parti, je veux que vous preniez un peu de repos. On dirait que vous n'avez pas dormi depuis des jours.
Malgré ses quarante ans passés et les fils d'argent qui striaient sa courte chevelure brune, elle paraissait, à cet instant, aussi vulnérable qu'un enfant perdu.
— D'accord, acquiesça-t-elle à voix basse.
— Avez-vous parlé aux enfants ces derniers jours ?
— J'ai eu Jessie au téléphone hier. Elle devrait arriver aujourd'hui.
— Et Teddy ?
Elle baissa les yeux, incapable de dissimuler sa honte.
— Je vais l'appeler, reprit le médecin face à son silence. Je trouverai le temps dans la matinée.
Anna posa sur lui des prunelles de nouveau limpides et attentives.
— Dites-lui que son père a plus que jamais besoin de le voir.
— Je n'y manquerai pas, répondit-il avec un regard à sa montre. J'ai demandé à l'infirmière de passer dans l'après-midi et je reviendrai demain matin à la première heure. Je n'ai pas d'opération prévue, je pourrai rester plus longtemps, conclut-il, lui serrant les épaules avec une tendresse paternelle. Tout compte fait, avant de vous étendre, je veux que vous mangiez un peu.
Le cœur d'Anna se souleva à la seule pensée de la nourriture. Depuis qu'Adam avait cessé de s'alimenter, elle ne pouvait plus rien avaler, elle non plus ; et lorsqu'il vomissait après la chimiothérapie, elle ressentait, elle aussi, le besoin de régurgiter. Après avoir promis au Dr Farrell de manger un morceau dès son départ, elle regarda sa voiture passer le portail puis rentra dans la maison.
Dans sa torpeur et son épuisement, il lui fallut rassembler toutes ses forces pour remonter l'escalier qu'elle avait dévalé quelques minutes plus tôt, lorsqu'elle croyait encore un espoir possible. À présent, elle craignait de glisser si elle ne se concentrait pas sur chaque marche. Malgré ses efforts, ses pieds se dérobèrent une ou deux fois et elle crut qu'elle n'arriverait jamais en haut. Chacun de ses pas lui rappelait tout ce qu'il y avait à faire, à préparer, à prévoir.
Sur le palier, elle promena son regard autour d'elle avec stupeur, comme si elle n'avait pas passé les vingt dernières années de sa vie dans cette maison. Si on lui avait demandé où elle se trouvait, ou ne serait-ce que son nom, elle n'aurait sans doute pas su répondre.
Agrippée à la rampe, elle scruta le long couloir qui ondulait devant ses yeux tel un interminable serpent. Bien que le choix de portes lui parût infini, elle réussit, sans trop savoir comment, à retrouver celle derrière laquelle somnolait Adam. Avec de menus gestes expérimentés, elle pénétra dans la pièce, ramenée à la raison par l'atmosphère lourde et confinée des chambres de malades.
Elle s'approcha du lit pour observer son bien-aimé. Ainsi niché entre des montagnes d'oreillers et de couvertures, il paraissait d'une petitesse et d'une fragilité étonnantes, et évoquait davantage un nouveau-né à l'aube de la vie qu'un homme à son crépuscule. Sûrement avaient-ils encore du temps devant eux, peut-être même plus que ne le pensait le Dr Farrell.
Animée par cette pensée réconfortante, elle lissa les draps. Après avoir réarrangé la collection de médicaments sur la table de nuit, elle passa une main caressante sur le front d'Adam, souriant à la vue du lent papillonnement de ses paupières, signe qu'il avait conscience de sa présence.
Elle s'assit sur une chaise à son chevet puis, croisant les mains sur les genoux, ferma les yeux. Ses lèvres se mirent alors à remuer en une prière silencieuse. La chaleur des rayons de soleil qui ruisselaient à travers la fenêtre dissipa un instant son angoisse, jusqu'à ce que les paroles du médecin lui reviennent à l'esprit. Sentant la douleur ressurgir au creux de son ventre, elle tenta de la museler par des psalmodies. En vain. Elle sombra alors dans un univers de désolation qu'elle ne connaissait que trop bien, en proie à un profond désespoir.
— Je ne veux pas être abandonnée de nouveau, murmura-t-elle. S'il vous plaît, je ne veux pas vivre sans lui.
Plus tard, elle se demanderait si elle n'avait pas rêvé cette voix qui lui porta conseil, peinant à percer à travers son angoisse : « Tu dois regarder en arrière, par où tu es passée, pour savoir où tu vas. »
— Quelle différence cela fait-il ? Le passé ne change rien au présent ni à l'avenir.
Elle attendit une réponse qui ne vint pas. Un silence de mort l'enveloppa de nouveau, lui dérobant peu à peu le souffle. Au bout d'un moment, elle rouvrit les yeux et s'efforça de s'éclaircir les idées et d'apaiser son cœur afin de se préparer à cette redoutable séparation, qu'elle croyait au-dessus de ses forces. Dans son extrême faiblesse, elle ne put toutefois pas résister à l'appel du passé. Soudain, elle décida d'affronter le misérable laps de temps qui lui était octroyé, forte d'une nouvelle conviction : peut-être pourrait-elle le distendre jusqu'à ce qu'il s'effile ; peut-être pourrait-elle alors le tisser à nouveau, fil après fil, pour envisager une nouvelle perception d'elle-même et de sa vie.
Son corps épousa la chaise et ses traits se détendirent.
— Que me reste-t-il d'autre que les souvenirs ? chuchota-t-elle.
Au son de sa voix, son bien-aimé tourna imperceptiblement la tête vers elle, mais elle n'était déjà plus là pour le remarquer.
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