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CHAPITRE PREMIER
Il a une belle tête, le gars. Très virile. D’épais cheveux noirs aux larges ondulations. Des lèvres pleines qui arborent un petit sourire satisfait, légèrement méprisant. Je me demande ce qui peut bien l’amuser, depuis cinq ans qu’il sourit comme ça.
— Joli garçon, déclare le shérif Lavers de sa voix bourrue. Vous ne trouvez pas, Wheeler ?
— Ma foi, je n’aime pas beaucoup son petit air détaché, shérif. Mais vous savez ce que c’est, hein : des goûts et des couleurs…
— Le lieutenant n’apprécie pas, Charlie, grommelle Lavers. Vous pouvez le remettre sur son étagère.
Charlie Katz, l’employé de la morgue, pousse un grognement de soulagement en replaçant l’énorme bocal sur l’étagère. A l’intérieur du bocal, la tête, tranchée net au niveau de la pomme d’Adam, se balance doucement dans le formol. Ça me rappelle ma tante Clemmie. Pour les conserves en bocaux, elle était imbattable. Je me demande ce qu’elle aurait pensé de celle-ci.
— Ça fait déjà cinq ans qu’il me tient compagnie, dit Charlie Katz, nostalgique. J’ai fini par m’habituer à lui. Ça me ferait tout drôle s’il me quittait.
Je lui pose une question idiote :
— Vous lui avez donné un nom ?
— Ben, voyons ! Jean-Baptiste, naturellement ! réplique-t-il avec un sourire en coin. Vous pigez, lieutenant ?
— Ce n’est pas le moment de jouer aux devinettes, Charlie, grogne le shérif en me regardant d’un air ahuri. Jean-Baptiste, et alors ?
Je pousse un grand soupir.
— Il veut parler de saint Jean-Baptiste, je pense. Charlie apprend la Bible par cœur, shérif. Ça l’occupe. Salomé et tout le bazar, quoi. Vous n’avez jamais entendu parler ?
Katz prend un air chagrin. Lavers hausse les épaules.
— Vous avez réponse à tout, lieutenant ! Mais puisque vous êtes si malin, pourquoi ne cherchez vous pas le reste du bonhomme, histoire de l’assortir à la tête, hein ?
Je frémis.
— Après cinq ans ?
— Tirons-nous de là, Wheeler, dit brusquement Lavers. Quand je cause trop longtemps avec Charlie, je finis par ne plus savoir si je suis à la morgue ou dans un asile de fous.
Katz se met à rigoler.
— Ça, c’est pas gentil, shérif. Je fais mon boulot et personne n’a jamais eu à se plaindre de moi.
— D’accord, grogne Lavers en se dirigeant vers la porte. Seulement, le jour où j’aurai à choisir entre vous et un de vos macchabées pour me tenir compagnie, je n’hésiterai pas une seconde : je choisirai le macchab !
Après le départ du shérif, Charlie pose sur moi un long regard interrogateur. Puis il gémit :
— Dites, lieutenant, il y a des moments où j’ai l’impression qu’il ne m’aime pas.
Je le console comme je peux :
— Mais si. Au fond, le shérif vous trouve très sympathique. Seulement, c’est le type qui a horreur de montrer ses sentiments.
Je quitte ces lieux enchanteurs et me retrouve au soleil. J’aspire un grand coup. Lavers m’attend déjà au volant de sa voiture officielle, avec une impatience manifeste. Je suis à peine assis à côté de lui que la voiture démarre en flèche.
— Qu’est-ce que vous en pensez, Wheeler ? demande-t-il deux ou trois minutes plus tard.
— De quoi ? De cette tronche dans le bocal ?
— De quoi voulez-vous que je parle ?
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