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Le lendemain, au lever du jour, Lilie quitta la maison des femmes pour gagner le château. Elle avait hâte de s’enfuir. Une fois dehors, elle aviserait. Le plus sage était sans doute de laisser tomber cette histoire de biographie et de se faire oublier. Le danger était réel. Si elle commettait l’erreur d’écorner l’image de Savannah, elle risquait de le payer très cher. Il se trouverait quelqu’un pour l’assassiner au moment où elle s’y attendrait le moins. Alors tant pis pour la gloire, tant pis pour l’argent ! Il faisait froid. La brume stagnait au ras du sol. Malgré l’heure matinale, le village montrait déjà des signes d’activité. Une odeur de pain chaud flottait dans l’air.
Afficher en entierJe ne vais tout de même pas rester cachée au fond de l’Oregon pendant trente ans ! — Non, seulement jusqu’à ce que la saga soit enfin passée de mode, que les barjots se dénichent un autre dieu à adorer. Mais cela peut durer encore dix ans. Ne vous inquiétez pas, une fois dehors je prendrai les choses en main. J’ai de l’argent. L’héritage laissé par mes parents, morts il y a cinq ans. Je sais où aller. À une époque, j’avais décidé de quitter Morton et de disparaître sans laisser de trace. J’avais organisé ma fuite. Tout est encore en place. L’argent, la planque, les faux papiers. Avec un peu de chance, nous pourrons nous évanouir dans la nature. Le reste sera une question de patience. — Et pourquoi avez-vous renoncé à prendre la fuite ? — J’avais encore l’espoir de renouer le contact avec mes filles. Depuis, j’ai compris que c’était utopique. Virginia se releva et, saisissant Lilie par les épaules, l’obligea à en faire autant.
Afficher en entierVirginia Savannah ouvrit une malle, en tira un paquet de vêtements qu’elle jeta à Lilie. — Enfilez ça, ordonna-t-elle. Il va falloir ramper. Votre tunique n’y résisterait pas. Ces habits puent mais ils sont solides, ils vous éviteront de finir écorchée vive. La jeune femme obéit. Virginia remplit un sac à dos d’outils et de nourriture. — Je n’ai pas de lampe électrique, déclara-t-elle. Nous nous contenterons de bougies. J’espère que vous n’êtes pas claustrophobe. À présent, en route ! Elles s’enfoncèrent dans la forêt. Virginia ouvrait la marche, brandissant une lampe à huile. De toute évidence, elle savait où elle allait.
Afficher en entierBien sûr. Si elle avait emporté un couteau elle aurait pu couper la corde nouée autour de ses reins, mais, bien sûr, elle n’avait même pas envisagé que les choses puissent mal tourner. Elle se voyait déjà, remontant le tunnel à la nage, débarquant à Atlantis…, toutes ces conneries. Quand je me suis penchée au-dessus du puits, elle flottait au milieu des fausses ruines, bras et jambes à la dérive. Le sac de cailloux la retenait au fond, comme une ancre. Morton a poussé un soupir de tristesse. Il a dit : « Comme c’est dommage. Mais elle a dû commettre une faute lors de la récitation… Il suffit qu’elle ait oublié un mot. La moindre petite erreur annule la protection amphibienne. Les jurés se laissent parfois distraire. » Rien de plus. Ce n’était pas de sa faute, voyez-vous, mais celle du jury. Pour moi, il s’agissait d’un crime, et je ne voulais pas être sa complice. C’est ce jour-là que j’ai quitté le château pour m’installer dans les bois. Je savais qu’il attendrait que le cadavre remonte tout seul, sous l’effet des gaz de putréfaction. Je ne voulais pas être là quand ça se produirait.
Afficher en entierElle fut de nouveau convoquée le lendemain, puis les jours suivants. Il fut rapidement décidé qu’elle se présenterait au château le matin, après le petit déjeuner, sans escorte ni contrôle. Personne ne la conduirait jusqu’au seuil de la bibliothèque, personne ne fouillerait son panier pour s’assurer qu’elle n’y dissimulait pas un couteau. Lilie sentit que ces « privilèges » irritaient Junia et Altéa. Les deux femmes ne lui pardonnaient pas d’être si vite entrée en grâce. La confiance que lui accordait Savannah leur semblait prématurée. Lilie, quant à elle, avait l’impression de piétiner. Les entretiens ne produisaient rien d’utilisable. Chaque matin, le romancier se contentait de répéter ce qu’il avait dit la veille, comme s’il avait tout oublié des confidences livrées lors de la rencontre précédente. Sa mémoire n’excédait pas celle d’un poisson rouge. Au reste, ses confidences n’avaient rien de fracassant. Chaque fois que Lilie le poussait à évoquer l’apparition de « l’homme du futur », il se dérobait.
Afficher en entierLe château possède une crypte. Je les y enterre. Heureusement, cela n’arrive pas trop souvent. Certaines se glissent dans le tunnel avec beaucoup de souplesse. Aujourd’hui, elles mènent une vie heureuse à Atlantis. Je les envie. Lilie ne se faisait aucune illusion, les jeunes filles s’étaient noyées dans le tunnel. Elles devaient, d’ailleurs, toujours s’y trouver. L’eau du puits était pleine des humeurs sécrétées par leurs dépouilles, voilà pourquoi elle puait. Lilie recula en essayant de masquer son dégoût.
Afficher en entierTrois semaines s’écoulèrent dans l’abrutissement propre aux travaux répétitifs. Après avoir fabriqué du papier et de l’encre en quantité suffisante, Lilie s’était vue incorporée d’office aux sections de cueillette et de ramassage. On le lui avait rapidement fait comprendre : dans l’enceinte du domaine, qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle fût traitée différemment. Si elle ne voulait pas mourir de faim et continuer à dormir à la maison des femmes, elle devrait garder les moutons, traire les chèvres, fabriquer du fromage, rentrer le fourrage, tresser des paniers, etc. Elle dut donc se résoudre à enchaîner les apprentissages accélérés. Cela lui rappelait les camps d’été de son adolescence, Black Creek Ranch, Holly Howls Mansion, ce qui n’était pas forcément un bon souvenir.
Afficher en entierNeuf ans. Ils vivaient dans un petit village du bord de mer. Comme c’était prévisible, on les a persécutés. Les garnements du coin brisaient leurs fenêtres à coups de pierre, entassaient des poissons pourris dans la boîte à lettres. Finalement, quelqu’un a tiré sur Morton, alors qu’il revenait de l’école. Une balle de petit calibre qui lui a éraflé l’épaule. Sans doute des voyous. Mais cet incident a décuplé la folie de Maggy. Elle lui a expliqué qu’il était l’enfant élu, et que ses ennemis allaient essayer de l’éliminer. Elle lui a fabriqué une cuirasse, en ferraille martelée, qu’elle l’obligeait à porter sous ses vêtements. Puis elle a trouvé du travail dans un dispensaire, à trois cents kilomètres de là, et ils ont déménagé, à la frontière du Mexique. Elle tenait à habiter près de l’océan, pour que son fils puisse s’y réfugier en cas d’attentat. Tous les dimanches elle le forçait à plonger, à battre des records d’apnée. Elle lui expliquait qu’un royaume l’attendait quelque part sous les eaux, et que, le jour où il serait prêt, les poissons le guideraient vers son peuple, au rez-de-chaussée des abîmes.
Afficher en entierLa fin du repas fut l’occasion de propos sans intérêt au cours desquels Junia poursuivit son éloge de la vie « naturelle ». Regardant autour d’elle, Lilie constata que les gens souriaient beaucoup mais parlaient peu. Avaient-ils peur que Savannah puisse lire sur leurs lèvres des propos hérétiques ? Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, en direction de la maison du maître ; la seule à ne pas ressembler au palais de carton-pâte de Cléopâtre. Elle crut surprendre le miroitement du soleil sur un morceau de verre. « Il me regarde », se dit-elle. Cédant à une impulsion, elle remua les lèvres en silence, de manière à former les mots : Je veux vous voir. C’était peut-être faire preuve d’insolence ? On verrait bien ! Elle voulait précipiter les choses, ne pas se retrouver piégée au milieu de ces martiens… pardon ! de ces Atlantes. Il lui tardait de reprendre le chemin de New York.
Afficher en entierElle fut réveillée aux premières lueurs de l’aube par des bruits de pieds nus claquant sur les dalles. Il lui fallut trois secondes pour se rappeler où elle se trouvait. Les femmes se rassemblaient dans la cour intérieure. Elles chuchotaient et riaient en sourdine. Lilie se dépêcha d’enfiler sa tunique pour les rejoindre. Elle s’attendait qu’on la dévisage avec curiosité, mais les regards glissaient sur elle sans s’arrêter. Les filles semblaient joyeuses, dynamiques. La plupart portaient les cheveux longs, signe qu’elles vivaient au domaine depuis longtemps déjà, mais quelques-unes avaient seulement la tête couverte d’un fin duvet. Lilie eut beau scruter les physionomies, elle ne discerna aucun signe de dépression ou d’angoisse. « Elles jouent peut-être la comédie, se dit-elle. Il n’est pas impossible qu’on m’ait installée au milieu d’une escouade de fans pures et dures chargées d’assurer la promotion du domaine. » Elle n’excluait nullement cette éventualité.
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