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Les extraits ajoutés par PinkPurple

Il ne me restait que quelques minutes avant que le Garden ne s’approche du trou de ver et active l’hyperpropulsion. Je continuai de pianoter sur la table de verre aux multiples lumières fluorescentes, lançant diverses commandes que l’intelligence artificielle exécutait aussitôt.

Tout autour, point de cockpit ou de siège pour pilote. J’avais la chance de me trouver dans un des vaisseaux les plus récents de la technologie de notre civilisation. Le pont, habituellement fait de métal, avait été remplacé par des matières laquées de blanc et s’ornait de plusieurs hologrammes donnant le sentiment d’ouvrir de grandes fenêtres sur de vieux décors paradisiaques terrestres. Comme si le Taj Mahal, la forêt Amazonienne ou l’Everest existaient encore…

— Cryostase, phase 1, mise en route, annonça une voix métallique qui provenait de la pièce elle-même.

Sans prendre la peine de réagir, je sentis ma compagne glisser dans mon dos et m’enlacer. Elle était plus petite que moi, mais lorsqu’elle était à mes côtés, sa présence m’apaisait. Comme si rien ne pouvait nous arriver tant que l’on demeurait ensemble. Elle me serra sans un mot et je pris les devants en me retournant. Je me noyai dans ses jolis yeux verts en amande, trahissant ses origines du vieux continent, celui-là même ayant abrité le Pays du Soleil levant bien avant sa disparition sous les eaux de l’océan Pacifique.

— Pas trop angoissée ? lui demandai-je.

L’asiatique aux cheveux nattés me sourit, parfaitement détendue. Délicatement, je posai une main sur son crâne, le regard perdu dans ses multiples dégradés de blond, reflétant son besoin de se démarquer du commun des mortels. Elle me serra un peu plus fort avant d’appuyer amoureusement ses lèvres sur les miennes.

— Cryostase, phase 1, terminée, coupa la voix provenant du Garden.

Je devais superviser l’intelligence artificielle du vaisseau même si mon envie première me murmurait de savourer cette étreinte comme s’il s’agissait de la dernière.

— Garden, reconnaissance vocale activée. Ingénieure Eden Ha’Elo n° 28-T196. Et lance-moi cette phase deux ! ordonnai-je sans lâcher mon épouse du regard.

— Reconnaissance vocale activée. Cryostase, phase 2, mise en route.

Toujours dans les bras l’une de l’autre, on se contemplait amoureusement, plongées dans un profond mutisme. Nous portions toutes deux une combinaison bicolore près du corps, dans des teintes violettes et dorées réservées à la gent féminine. La matière souple et vernie captait chacune de nos courbes, chaque mouvement reflété à l’identique tel un miroir. Un simple logo en forme de spirale ornait notre poitrine et l’intégralité de notre dos, ainsi qu’une série de lettres et de chiffres sur les avant-bras représentant le code d’identification de notre équipage.

La petite blonde à la peau laiteuse finit par reprendre la parole, non sans enjouement :

— Ingénieure Eden Ha’Elo ? Tiens donc, il me semblait qu’on était mariées depuis quelques semaines. Me serais-je trompée ?

Je ne partageais pas son amusement, bien au contraire.

— Pas de commentaire s’il te plaît… C’est un problème administratif. Ce que je ne comprends pas, c’est que tu es bien enregistrée à notre nom marital, contrairement à moi.

— Je plaisante, Eden… Détends-toi, ce n’est rien !

Mon épouse prit mes mains entre les siennes et les porta à ses lèvres pour les embrasser tendrement.

À l’autre bout de l’univers, la station orbitale Elysion, vieille d’à peine quelques mois et n’accueillant que des femmes, nous attendait. Un rêve devenu réalité pour certaines, une expérience tout au plus pour les plus sexistes et sceptiques du Protectorat des Nations Unies, qui s’achèverait dans le meilleur des cas par un apport en main-d’œuvre masculine d’ici quelques années. Après tout, depuis les débuts de l’humanité, les femmes n’avaient jamais réussi à s’émanciper de leurs congénères.

Contribuer à l’évolution d’une nouvelle station était un rêve depuis ma plus tendre enfance. Toute mon adolescence, toute ma vie, je les avais parfaitement calculées pour arriver à mes fins, pour en être là où j’en étais à présent. Des années d’études, d’investissement personnel et de sacrifices. Et j’avais eu la chance d’être soutenue par celle qui partageait ma vie depuis sept belles années. Un rêve d’enfant que j’allais voir se réaliser. Mais à quel prix ?

— Pandora… Tu n’as pas peur de regretter ? lui demandai-je sans la regarder.

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Grenade – Sierra Nevada 15 novembre 2018

— Putain… On avait besoin de faire ça en novembre franchement ! Je me les gèle !

— Allez, fais pas ta chochotte, Charlie, là il fait encore au-dessus de zéro. Ça va sérieusement se gâter quand on va monter, fit Cristina avec un sourire moqueur.

— C’est bien ce que je dis… Pourquoi faire ça en novembre !

— Parce que c’était la seule semaine où on était toutes dispo, c’est tout.

— Je sais, je sais… ronchonna Charlie en regardant sa montre. Bon, elles font quoi là ?! On n’avait pas dit midi ?

— Si, mais tu connais Louise et Hannah, elles ne sont jamais à l’heure.

— Fais chier, le pire c’est que tu as raison. Je ne sais pas pourquoi à chaque fois j’espère quand même. Moi, je remonte dans le van, ce vent de Sibérie, ce n’est pas pour moi.

Charlie vit un éclair s’allumer soudain dans le regard de son amie et secoua la tête avec empressement.

— Même pas en rêve, Cristina ! Hors de question de se faire une explo urbex en Sibérie. Même si tu me trouves la résidence d’été cachée des Romanov, je ne te suis pas ! Il fait trop froid là-bas !

L’autre éclata d’un rire sonore et répliqua alors que Charlie ouvrait la porte latérale du van :

— Menteuse ! Je suis sûre que tu ne pourrais pas résister. Tu viendrais ! Enroulée dans une couverture chauffante peut-être, mais tu viendrais !

Charlie observa Cristina au travers de la vitre légèrement embuée avec un soupir. En vérité, elle n’hésiterait sûrement pas bien longtemps avant de prendre son ticket pour Ekaterinbourg, s’il le fallait. Cependant, ça n’avait rien à voir avec l’amour de l’aventure, non… Même si elle était devenue plutôt accro à ces explorations au parfum d’interdit, si un jour elle faisait ce genre de folie, ce serait à n’en pas douter pour suivre Cristina. Cristina qu’elle ne quittait plus depuis leur rencontre au centre LGBT, trois mois auparavant. Cristina, la belle photographe espagnole venue travailler à Paris, qui s’était intégrée en un rien de temps au cercle de ses amies. Cristina qui, il y a quelques jours, après une soirée mémorable et particulièrement alcoolisée, s’était exclamée en cognant sa bière dans la sienne :

— À toi, Charlie ! La meilleure amie dont on puisse rêver !

Charlie s’enfonça dans le siège de la camionnette de location et ronchonna :

— Putain de meilleure amie, tiens… Ça fait chier !

— Mais arrête un peu de râler ! Je t’entends jurer d’ici. Tiens, les voilà d’ailleurs !

Charlie sortit de la voiture de mauvaise grâce.

— Tu te rappelles qui elles devaient ramener ? demanda-t-elle en plissant les yeux.

— Je ne pense pas qu’on les connaisse. Il me semble que ce sont des amis d’Hannah de passage en Europe.

Charlie détailla les quatre personnes qui étaient presque arrivées maintenant. Hannah et Louise se tenaient comme toujours, très proches, leurs épaules se touchant presque. Blondes, les cheveux longs, la silhouette élancée et le style vestimentaire habituellement plutôt chic, elles se ressemblaient beaucoup au final, si on mettait de côté l’accent américain d’Hannah. Elles formaient d’ailleurs le genre de couple fusionnel qui effrayait un peu Charlie. Les deux nouveaux venus par contre n’avaient rien en commun. La fille était petite, rousse, son visage assez rond était pâle et parsemé de taches de rousseur, alors que le garçon, tout en os, était très grand, avec la peau brune et les cheveux couleur aile de corbeau.

Après les embrassades habituelles, Hannah désigna du menton ses amis qui étaient restés légèrement en retrait.

— Les filles, je vous présente Sam et Julia. Ils sont arrivés de New York il y a deux jours pour un tour d’Europe d’un mois. J’ai pensé que ce serait une expérience intéressante pour eux.

— Salut, déclara sobrement Sam en levant la main.

— Ravie de faire votre connaissance, fit de son côté Julia avec un adorable accent anglophone.

— Et c’est quoi ce circuit ? Votre voyage de noces ? demanda Charlie.

Les deux jeunes gens la fixèrent avec des yeux ronds avant d’éclater de rire.

— Quoi ? J’ai dit une connerie ?

— Julia et Sam sont frère et sœur… Et gays, tous les deux. Nous respectons la tradition LGBT de ces sorties ! répliqua Hannah avec un grand sourire.

— Bah, excuse-moi, mais c’était quand même pas évident à deviner !

Charlie s’interrompit en voyant les regards soupçonneux se braquer vers elle. Elle leva les yeux au ciel.

— Mais pas qu’ils étaient homos, putain ! Qu’ils étaient frère et sœur ! Enfin quoi, on ne peut pas dire que vous vous ressemblez beaucoup… ajouta-t-elle en se tournant vers les deux Américains. D’ailleurs, si on m’avait demandé de parier qui était en couple et qui était de la même famille, entre vous quatre, j’aurais plutôt inversé la donne.

— Nous n’avons pas le même père, précisa Julia, visiblement amusée. Le père de Sam est d’origine péruvienne, le mien est un descendant d’immigrants irlandais. Ceci explique probablement cela.

— En tout cas, tu parles super bien le français.

— Flatteuse ! J’ai un horrible accent, je le sais bien ! Et je n’ai aucun mérite, notre mère nous a appris cette langue dès qu’on a su parler.

— Elle est Française ?

— Pas du tout, mais elle a vécu une histoire d’amour passionnée avec un sculpteur lyonnais et elle a passé plusieurs années en France.

— Dis-moi, ta mère semble avoir eu une vie amoureuse intéressante.

— Oh ! Elle l’est toujours, rassure-toi ! répliqua Julia en riant.

Charlie lui rendit son sourire. Le souffle tiède de Cristina la surprit lorsqu’elle murmura contre son cou :

— Dis donc, elle est bien mignonne cette petite New-Yorkaise… On dirait que tu lui plais.

Charlie haussa les épaules et annonça d’une voix forte :

— Bon allez, en voiture ! Grâce à votre légendaire ponctualité les filles, on est un peu à la bourre sur le planning. Et au cas où vous l’auriez oublié, ce sont des photos à la lumière de ce magnifique soleil qu’on veut faire, pas des photos de nuit.

— Comme vous le remarquerez rapidement, Charlie est le boute-en-train du groupe, toujours de bonne humeur, souriante, agréable, douce et chaleu…

— Va te faire foutre, Hannah ! l’interrompit Charlie en prenant le volant.

— Exactement ce que je disais, fit Hannah en riant.

Cristina, qui devait faire office de copilote, prit place aux côtés de Charlie, tandis que les autres s’installaient sur les banquettes arrière.

— On doit rejoindre l’A395 direction Los Pinillos. Ensuite on garde la Sierra Nevada en ligne de mire et on monte jusqu’au Pic Veleta.

— C’est toi le chef ! répondit Charlie, avant de démarrer et de sortir du parking.

— Et vous deux, commença Julia, vous êtes ensemble ?

— Pas du tout ! s’exclama Charlie un peu plus brusquement qu’elle ne l’aurait voulu.

Elle croisa le regard réprobateur de Louise dans le rétroviseur et détourna les yeux.

— On est amies, précisa Cristina en se retournant pour faire face à la jeune femme. On s’est rencontrées il y a quelques mois au centre LGBT de Paris.

Charlie sentit un fourmillement désagréable lui remonter le long de l’estomac et se mordit la lèvre en retenant un soupir dépité. On se demandait qui était le connard qui avait inventé l’amitié, franchement !

— Et d’Île-de-France… rectifia Charlie d’un ton grognon.

— Quoi ? fit Cristina, perplexe.

— C’est le centre LGBT Paris-Île-de-France… Il n’y a pas que Paris dans la vie.

Cristina éclata de rire et ébouriffa les cheveux de Charlie avant de répondre :

— T’es trop drôle, tu sais ! OK, n’oublions pas la banlieue, chère au cœur de Charlie, ici présente… Nous nous sommes donc rencontrées au centre LGBT Paris et Île-de-France, et nous avons tout de suite bien accroché. Charlie m’a présentée à Louise peu après et c’est comme ça que j’ai rejoint cette petite bande.

— Tu as déjà fait ça ? demanda Julia.

— L’urbex, tu veux dire ? Oui, j’en faisais déjà avant de venir en France. Je suis photographe et ça m’a toujours attirée, ces lieux abandonnés. Ils ont une histoire. Il me semble que l’atmosphère qu’on y trouve s’en ressent.

— Et celui-ci, c’est quel genre d’histoire ?

— Ça, c’est un secret que je ne vous dévoilerai qu’une fois sur place ! répondit Cristina en secouant la tête.

— Parce que sinon, on risquerait de ne pas venir ? plaisanta Hannah avant de partir d’un petit rire nerveux.

Cristina repoussa cette éventualité d’un haussement d’épaules, mais l’expression incertaine qui se peignit fugitivement sur ses traits n’échappa pas à Charlie. Elle lui lança un rapide regard en coin en se demandant ce qu’elle pouvait bien leur cacher.

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— Rachel, je m’ennuie, souffla Rika, mécontente.

Après s’être laissée tomber sur le siège à côté du mien, puis m’avoir gratifiée d’un énième soupir las, la jeune femme s’amusa à faire tourner son fauteuil sur lui-même. La tête rejetée en arrière, elle observait le plafond qui était programmé pour diffuser les images d’un ciel étoilé. Son silence me poussa à lui jeter un coup d’œil, et presque malgré moi, mes yeux finirent par se perdre sur ses cuisses.

Sa robe noire évasée était suffisamment courte pour qu’une fois sa propriétaire assise, une légère bande de peau soit visible entre le vêtement et les bas qu’elle portait. J’essayais de rester absorbée par mes écrans, sur mon travail. Malheureusement, à peine eus-je démontré un infime intérêt pour sa personne que ma voisine fit coulisser sa chaise juste à côté de la mienne.

— Tu avais promis qu’on irait au restaurant, mais je suis certaine qu’ils sont tous fermés maintenant.

Mes doigts avaient beau pianoter sur le clavier virtuel qui commandait mes trois écrans holographiques, cela n’empêcha pas ma collègue d’attraper mon bras entre les siens. Sans aucune gêne, Rika se plaça à genoux sur son fauteuil, et à partir de là il me fut encore plus difficile de rester concentrée. Collée à moi, elle me déposa un baiser dans le cou. Je sentais sa poitrine me frôler à chacun de ses mouvements. Même si j’essayais de me montrer impassible cela ne fut pas une grande réussite. Les lèvres pincées, j’avais arrêté toutes mes activités, ce qui eut tendance à l’encourager davantage.

— Tant pis, tu vas devoir te dévouer pour me combler, murmura-t-elle en donnant un coup de langue sous mon oreille.

— Je ne suis pas de la nourriture, prononçai-je, le souffle court.

— Ça reste à prouver. Toi qui es scientifique, tu n’as rien contre une petite expérience.

Sans attendre de réponse, Rika enjamba l’assise de mon siège et se retrouva à califourchon sur mes genoux. Ses yeux noirs brillaient dans la semi-obscurité de mon bureau. Derrière elle, les données des clients du jour continuaient à défiler, mais je n’arrivais plus à leur prêter la moindre attention. Les mains sur mes épaules, elle se pencha pour effleurer ma bouche de la sienne. Comme le petit démon qu’elle était, au lieu de poursuivre par un baiser, elle se contenta d’attraper ma lèvre inférieure entre ses dents afin de la mordiller doucement.

— Tendre à souhait, commenta-t-elle avant d’y passer sa langue.

— Tu avais juré d’être sage si je te laissais patienter avec moi.

— Je suis sage. D’ailleurs, je vais t’aider à te détendre.

En la voyant retrouver la terre ferme, je ne pus que m’interroger sur la suite des évènements. Mon questionnement ne dura pas longtemps cependant, puisque presque aussitôt elle s’agenouilla pour se glisser sous mon bureau. Mes yeux gris s’agrandirent sous le coup de la surprise, alors qu’un sursaut m’agita au moment où ses mains remontèrent le long de mes mollets.

— On ne peut pas faire ça ici, dis-je, en tournant la tête en direction de la porte coulissante que je n’avais pas fermée à clé.

— Pourquoi pas ? Tout le monde est déjà parti, sans compter que tu en meurs d’envie.

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