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Malgré sa détresse, elle ne put s’empêcher de sourire intérieurement. Quel geste brillant ! Qui en était l’auteur ? Margaret probablement, assise à table, avec ses écouteurs, le regard dans le vague. Elinor tendit le pied sous la table et donna un petit coup à sa sœur pour la féliciter.
Quand John leur avait présenté Fanny, Elinor s’était dit qu’une personne aussi minuscule ne pouvait être que parfaitement inoffensive. Comme elle s’était trompée ! Elle n’avait pas tardé à comprendre que Fanny était un concentré d’égoïsme. Elle était apparemment exactement comme sa mère, tout aussi minuscule qu’elle, du reste : le cœur dur comme la pierre et uniquement intéressée par le statut et l’argent. Surtout l’argent. Elle en raffolait ! Quand elle avait épousé John, elle avait apporté une certaine somme dans le ménage et avait une idée bien précise de la façon dont elle allait la dépenser. Elle avait des idées précises sur presque tout et une volonté de fer.
Afficher en entierÉtait-ce vraiment de l’audace ? s’était demandé Elinor, tandis que, à cause du chagrin et du choc qui embrumaient son esprit, elle peinait à comprendre ce que disait sa mère. Était-ce vraiment audacieux de vivre avec quelqu’un pendant des années sans prendre la peine de l’épouser ? N’était-ce pas plutôt de la négligence ? Était-ce vraiment faire preuve d’esprit d’aventure que de partir sans laisser de testament permettant d’assurer l’avenir de la femme avec qui on avait eu trois enfants ? N’était-ce pas plutôt de l’inconscience ? Et était-ce vraiment romantique de s’exposer au risque d’être le seul héritier d’un vieil oncle très riche, mais aussi très conventionnel, en choisissant de ne pas se remarier ? N’était-ce pas plutôt de la stupidité ? Mais oncle Henry aurait-il tout laissé à John au bout du compte, indépendamment des choix de papa, tout simplement parce que John avait eu un fils ?
Afficher en entierElinor soupira. Elle était très lasse. Voilà des semaines qu’elle était fatiguée, des mois semblait-il, fatiguée par sa peine à la suite du décès d’oncle Henry, puis par le chagrin et le choc quand papa avait été transporté d’urgence à l’hôpital à cause d’une crise d’asthme, qui ressemblait de prime abord à toutes celles qu’il avait eues auparavant et qu’on pouvait faire passer avec l’inhalateur bleu. Sauf que, cette fois-là, c’était différent. Cette fois, la crise avait été terrible. C’était terrifiant de le voir se débattre pour respirer comme si quelqu’un appuyait un oreiller sur son visage. L’ambulance l’avait emmené à l’hôpital à toute allure, et elles l’avaient suivie en voiture, malades de peur. Quelques instants de soulagement avaient suivi quand il avait été pris en charge aux urgences, puis installé dans une chambre où il avait trouvé suffisamment de souffle pour dire qu’il voulait voir son fils John. John devait absolument venir. Puis, après la visite de John, une autre crise s’était déclenchée, mais il n’y avait alors plus personne à ses côtés. Une crise qu’il avait affrontée seul, dans cette chambre en plastique et anonyme au milieu des tuyaux, des écrans, des moniteurs cardiaques. Enfin, il y avait eu l’appel de l’hôpital, à deux heures du matin. Il ne s’en était pas sorti, on n’avait rien pu faire pour le sauver, car il avait le cœur trop fatigué. Il était mort.
Afficher en entierMargaret haussa les épaules. C’était son haussement d’épaules « Cause toujours, tu m’intéresses ! » Un geste qu’elle répétait sans cesse avec ses copines d’école et, quand on leur interdisait de le faire, elles trouvaient la parade en faisant mine de s’ennuyer ferme.
Marianne s’était remise à pleurer. C’était la seule personne de la connaissance d’Elinor qui pouvait pleurer tout en restant ravissante. Son nez ne semblait jamais enfler ni rougir. Seules de grosses larmes coulaient sur ses joues. Un de ses ex avait même dit, avec mélancolie, que chaque fois qu’il voyait ses larmes, il avait envie de couvrir son menton de baisers pour les enlever.
Afficher en entierCette prise de conscience avait été rapidement accompagnée d’une autre réalisation. Il s’était souvenu tout à coup de l’existence et de la situation de son fort sympathique héritier, qui n’avait pas franchement réussi dans la vie. Son neveu Henry, fils unique de sa sœur cadette, décédée depuis longtemps, vivait au dire de tous dans un état proche de la pauvreté, tout à fait indigne d’un membre de la famille Dashwood. Le jeune Henry avait donc été convié à un entretien et il était arrivé à Norland Park avec une charmante compagne, mais aussi, à la grande joie de son oncle, de deux petites filles et d’un bébé. La famille se tenait dans le grand hall d’entrée et, à la fois intimidée et émerveillée, regardait autour d’elle. Le vieil oncle n’avait pu résister au désir d’ouvrir grand les bras et de s’exclamer aussi sec qu’ils étaient les bienvenus, qu’ils pouvaient rester et venir s’installer à Norland Park avec lui et y séjourner jusqu’à la fin de leurs jours.
Afficher en entierLeur beauté et leur charme les rendaient universellement populaires. Ainsi, quand la chance avait fini par sourire à Henry, tout le monde s’était réjoui pour lui et sa famille. Une histoire digne d’un conte de fées : Henry, Belle et les filles avaient été invités à s’installer dans la grande maison d’un vieil oncle célibataire sans enfants, dont Henry était le seul héritier. Ils étaient passés d’une vie heureuse, mais affreusement précaire, au confort extraordinaire de Norland Park, avec ses innombrables chambres et son parc immense. La plupart de leurs amis y avaient vu une forme de miracle, un exemple de la valeur occasionnelle des « châteaux qu’on bâtit en Espagne ».
Afficher en entierSes trois filles la regardèrent en silence. Même Marianne, aussi impulsive que sa mère, aussi encline à dramatiser le moindre incident, ne dit rien. Elles savaient toutes, car elles la connaissaient bien, que leur mère n’avait pas terminé. Tout en attendant qu’elle poursuive, elles détournèrent le regard de la fenêtre pour se concentrer sur la table de la cuisine parfaitement récurée, puis sur le vase en faïence, où des fleurs du jardin étaient disposées un peu au hasard, et enfin sur leurs tasses à thé ébréchées mais si jolies. Toujours silencieuses, osant à peine respirer, les trois filles attendaient la suite de la diatribe de leur mère.
Afficher en entierQuelques éléments architecturaux, tels que d’élégants garde-corps, soulignaient la beauté de l’endroit. Pour la famille Dashwood, réunie dans la cuisine, le domaine était l’image même de la perfection. Pourtant, les quatre occupantes de la maison broyaient du noir.
Afficher en entierDe leurs fenêtres – leurs grandes et hautes fenêtres géorgiennes –, la vue était spectaculaire, elles en convenaient toutes. La pièce donnait sur le vaste domaine, établi dans le Sussex, dont les jardins et le parc avaient été conçus et aménagés deux cents ans auparavant pour donner aux heureux occupants de Norland Park le meilleur de ce que pouvait offrir la nature quand elle était apprivoisée et modelée par la main de l’homme.
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