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Guitare, basse et piano éclatent, se provoquent, se répondent comme des oiseaux nocturnes réveillés par un coup de canon. Sur les tables, la flamme des bougies vacille. Sous les plafond bas, les nuages de fumée se subdivisent avec lenteur. Dehors, la nuit ouate les derniers bruits de la ville. Paris sommeille dans l'ombre. Dans les rues désertes, les patrouilles allemandes chargées de faire respecter le couvre-feu croisent des agents de ville courbés sur le guidon de leur vélo. Mais dans la cave d'un hôtel particulier, rue des martyrs, la fête commence. Elle vas durer jusqu'à l'aube.
Les rythmes du trio se chevauchent. Le jazz pur laisse la place à des aires de papa remis à ce qui n'est pas encore le goût du jour : rag-time, fox-trot, charleston. Sur la piste, les danseurs suivent. Les jupes tournoient, les cheveux volent, les pieds se croisent.
Simon est un bon danseurs. D'une main sûre, il guide Mireille, qui se laisse mener. Parfois elle renverse la tête ; et elle rit. Sa fatigue est oubliée. Le peu d'alcool qu'elle a bu y est sans doute pour quelque chose.
Afficher en entierDix heures. Dix minutes de récréation avant la leçon de choses. Encore mouillé par la pluie du matin, l'asphalte de la cour dégage un bonne odeur qui se même au parfum des marronniers, aux relents de craie et d'encre violette que laisse sortir la porte ouverte des salles de classe. Les petits se bousculent, se chamaillent, sautent à cloche-pied. Le groupe des grands, à quelques mètres du préau, fait à Luciano une sorte de garde d'honneur. Comme tous les mardis, Luciano s'est lavé les cheveux. Il est propre, il est fort, il sent bon. Il est fier mais ne le montre pas. Il est là, simplement, le ventre en avant, entouré par tous les membres de sa bande, les coudes écartés et les poings contre les hanches, tel Mussolini les jours de défilé.
Luciano baisse les paupières, hoche un peu la tête. Il va parler. On se tait. Ses larbins retiennent leur souffle. Luciano parle.
Afficher en entier- Dis-moi, Frank. Je suis un peu fatigué, en ce moment. J'ai des trous de mémoire. Ton père, qu'est-ce qu'il fait, au juste ?
Frank est devenu pâle. Il aspire une grande goulée d'air, serre les poings au fond des poches de sa blouse. Il est seul face aux autres. Tous sont contre lui. Ils gloussent, se dandinent, encouragent Luciano de petites secousses du menton.
Des singes. Des babouins du zoo de Vincennes.
Ils piaillent, ils ricanent. Tous. Même ceux qui, d'ordinaire, lui témoignent de la sympathie. Même son copain Amstrong, le petit blond aux chaussettes bleues dont le grand père anglais s'est fixé il y a cinquante ans dans le XVIIIe arrondissement de Paris pour épouser la fille d'un bougnat, Amstrong qui ne rate pas une occasion, entre deux cours ou après la sortie, d'écrire au tableau des « Vive de Gaulle » grands comme l'arc de triomphe.
Même lui s'est laissé subjuguer par Fantomas. Traître. Collabo.
Seul face à la meute, Frank regarde Luciano droit dans les yeux. Il fait un pas en avant, se plante au milieu du cercle des babouins en blouse noir. Une autre goulée d'air. Et puis la réponse à l'arrachée, criée comme un défi :
- J'ai pas de père !
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