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Notre univers tournait autour des règles en vigueur à l'école, aussi mystérieuses et ésotériques que les trames les plus obscures d'une cabale pontificale. Bas de veste ouvert ou fermé, main gauche dans la poche ou non, traversée de la cour en diagonale ou tout droit, pelouse franchie en marchant ou en courant, livres portés d'une main ou de l'autre, encre bleue ou noire, casquette portée sur l'avant ou sur l'arrière. Il n'existait pas d'antisèche, pas de liste, pas de guide gravé du titre Règles. Les tables des lois existaient à peine, émergeant à la surface de l'établissement comme des étrons. Nous prenions comme acquis leur caractère aléatoire, leur rigidité, leur nombre, et nous y obéissions parce qu'elles étaient là, parce que nous étions plus fraîchement arrivés, plus jeunes ou plus faibles que ceux qui les édictaient ; parce que remplir nos têtes d'informations plus essentielles eût exigé de nous l'usage de nos facultés critiques. Ce qui aurait conduit à remettre en question l'ensemble du système. Ce qui aurait poussé à l'effondrement social et économique, et à la fin de la vie telle que nous la connaissions
Afficher en entierCet emploi du temps relativement simple dissimulait les contrées ombreuses de l'existence lycéenne, où se jouaient de véritables drames, où des hiérarchies compliquées désignaient les gagnants et les perdants de la vie, classifiant chacun avec soin selon le système de caste mal défini de l'établissement concerné. À l'égal du monde extérieur, les possibilités d'évolution sociale existaient à peine ; le statut octroyé déterminait dès le départ si un parcours serait pénible ou triomphal. Durant toutes ces années, je n'ai pas conservé le souvenir d'un garçon ayant amélioré son sort de manière significative, mais la mémoire me fait peut-être défaut
Afficher en entierEn dépit de la violence des hivers côtiers, nous vivions sans chauffage. La chaleur était jugée comme antithétique au développement du système immunitaire, et l'on attendait de nous que nous fissions preuve d'une tolérance au froid quasi surhumaine. Point positif, les conditions de vie dans mon établissement précédent, situé trois cents kilomètres plus au nord, avaient été pires. Là-bas, nous nous préservions du froid en dormant tout habillés, tricots de laine, chaussettes et pantalons sous nos pyjamas, et nous réveillions la plupart du temps pour découvrir des névés sous les fenêtres ouvertes et une couche de glace dans la cuvette des toilettes
Afficher en entierL'Institution pour Garçons Saint-Oswald, dont vous n'aurez pas entendu parler, était située à trois kilomètres à l'intérieur des terres. La départementale y menant reliait la nationale à la côte, suivant un tracé plus ou moins droit ; un sentier pédestre parallèle la longeait sur la plupart du trajet. Une fois à la mer, la route tournait à droite (vers le sud). En empruntant le sentier, on atteignait en une vingtaine de minutes La Stèle, ou du moins le chenal profond qui la séparait de la côte. La modeste péninsule n'était accessible que quelques heures par jour, lorsque la marée était la plus basse, par une chaussée de sable humide. Alentour, des marais salants et des roselières offraient un habitat aux échassiers désireux de nidifier et aux oiseaux marins - huîtriers pies, petites sternes, cormorans, mouettes - comme ils l'avaient fait autrefois pour les colons romains, saxons et vikings
Afficher en entierRègle numéro un : ne fais confiance à personne.
Le temps d'arriver à Saint-Oswald, le brouillard avait entièrement effacé la côte. Même aussi loin à l'intérieur des terres, il était impénétrable ; la blancheur des phares ne servait qu'à éclairer notre cécité. Courbé sur le volant, Père avançait à une allure d'escargot. Sans le garçon qui agitait une torche avec des mouvements paresseux près de la grille du lycée, nous aurions pu continuer ainsi durant des heures, quitter l'Angleterre et rouler sur l'eau.
Père se gara devant le hall principal, mit le frein à main, sortit mon sac du coffre et se tourna vers moi d'une façon qu'il croyait sans doute martiale.
- Eh bien, dit-il, ça y est.
Ça y est quoi ? Je contemplai le lugubre édifice victorien, imaginai des paroles identiques prononcées par d'autres pères ayant envoyé leurs fils vers des batailles perdues d'avance, au-delà de montagnes traîtresses, à travers les steppes russes. Ici, elles semblaient particulièrement inappropriées. Ne s'offrait à moi que le spectacle d'une institution déprimée de l'enseignement secondaire, ensevelie dans une brume opportune. Je ne répondis pas, cependant, ayant appris une ou deux choses au cours de seize années de médiocrité soigneusement soupesée, y compris la valeur du silence.
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