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Quarante hommes étaient déjà là, les plus grands et les plus forts de Corduin. Forin et l’officier Capel leur faisaient passer une batterie de tests. Karis resta dans l’ombre et les observa soulever des rochers, ou tordre des barres de fer. Forin se déplaçait parmi eux ; il donnait des ordres et dirigeait les événements. Étrangement, elle se mit à hésiter sur le fait de le revoir ou non. Il avait occupé toutes ses pensées depuis cette nuit à la taverne. Mais pourquoi ? Ce n’était pas un amant exceptionnel. Feu le pauvre Giriak avait été tout aussi puissant. Pourtant, quelque chose avait remué en elle à son contact, comme si une serrure rouillée, depuis longtemps inutilisée et presque oubliée, avait cédé, révélant… révélant quoi ? se demanda-t-elle.
Afficher en entierElle commença à compter lentement. Les cinquante arbalétriers posèrent la tête de leurs armes noires sur le sol glacé et se mirent à tourner les poignées de fer qui se trouvaient des deux côtés de la crosse. Le temps que Karis compte jusqu’à douze, ils avaient encoché l’épaisse corde. Ils engagèrent les carreaux, soulevèrent les lourdes arbalètes, les firent reposer sur le long trépied de soutien, et se mirent en position. Le dernier homme était prêt lorsque Karis arriva à quinze.
Afficher en entierGiriak estimait que la seule qualité dont avait bénéficié Karis auparavant était la chance. C’était la seule différence ; il se le répéta encore et encore, comme si son itération constante pouvait le rendre réel. Toute sa vie, il avait souffert de son manque de chance. Très tôt, il s’était découvert un talent pour la course à pieds. Il s’était entraîné dur sous le regard vigilant de son père, le forgeron du village. Malheureusement, un autre garçon l’avait battu pendant les Finales du Comté, après que Giriak s’était tordu la cheville en marchant sur un terrier de lapin. Il était beau et ténébreux, même perdu dans les affres de l’amour. Tout ce qu’il voulait, c’était Gaëlla. Il l’avait courtisée et obtenu ses faveurs. Mais un de ses soi-disant amis lui avait parlé de sa liaison illicite avec une autre fille du village. Elle l’avait éconduit et en avait épousé un autre. Même en tant que soldat, Giriak avait été ignoré – sauf par Karis. Elle l’avait promu commandant en second, et c’est à ce poste qu’il avait excellé, en dépit de ses interventions occasionnelles dans les décisions.
Afficher en entierDe toutes les joies qu’avaient connues Duvodas, celle-ci était la plus intense, la plus belle. Dans sa jeunesse, il avait invoqué la musique de la terre, et admiré sa magie inonder le pays. Il avait soulagé les malades, senti la force vitale de l’univers courir dans ses veines. Mais, ici et en cet instant – debout au côté de son épouse –, il se sentait entier et totalement heureux. Pendant son sommeil, il caressait ses longs cheveux noirs et regardait son beau visage, illuminé par la lueur vierge d’une nouvelle aube. Duvo soupira.
Afficher en entierKaris fit descendre le grand hongre gris le long de la pente et chevaucha dans les prairies, en direction d’un bosquet d’arbres situé près du clapotis d’un ruisseau. Elle mit pied à terre puis détacha la sangle de la selle de Warain, mais n’ôta pas cette dernière. Ensuite, elle laissa le cheval se promener et brouter. Warain était bien entraîné, et il reviendrait vite à elle au premier sifflement. Elle s’assit près du ruisseau, but à grands traits, vida son bidon d’eau et le remplit.
Afficher en entierLe chef tira son épée et la lança au forgeron. Il la rattrapa par la poignée de manière experte, mais s’affaissa sous le poids de l’arme. Instantanément, son adversaire tira son épée et attaqua. Yordis bloqua le premier coup, et frappa à deux mains, d’une attaque qui vint s’abattre sur l’épaule du guerrier, s’enfonçant loin dans la chair blanche. Un liquide laiteux se mit à couler de la blessure. Le forgeron attaqua de nouveau, mais le guerrier se baissa pour éviter la taille, enfonça violemment sa lame dans le ventre du forgeron, et la remonta en tournant jusqu’au cœur. Le sang et l’air sifflaient dans les poumons ouverts de Yordis, et son corps chuta au sol. Le guerrier blessé rengaina son épée et tira une dague incurvée dont il se servit pour découper un bout de chair sur Pavant-bras du forgeron, avant de le manger. Le guerrier se tourna vers son chef. Du sang maculait son visage d’un blanc fantomatique.
Afficher en entierLa porte se referma derrière Sirano et Karis resta silencieuse. Elle écouta ses pas s’éloigner. Une fois certaine de son départ, elle alla rapidement jusqu’à la grande garde-robe et en retira ses habits d’équitation : des culottes de cuir brun huilé, une chemise écrue de laine épaisse, des bottes montantes avec des talons de cinq centimètres, et un gilet de cuir sans manches, dont les épaules et le haut du dos étaient renforcés par une pèlerine et un capuchon délicatement ouvragés de minuscules anneaux de mailles. Elle rapprocha le miroir du chevet et tira en arrière ses cheveux noirs – qui lui descendaient aux épaules –, avant de les regrouper soigneusement en une queue de cheval qu’elle s’attacha à la nuque. Sans ses cheveux détachés, Karis avait l’air plus âgée. Elle contemplait durement son reflet. Ses yeux noirs avaient été les témoins de trop de souffrance, et cela se lisait dans son regard circonspect. Elle se pencha en avant et porta la main sur sa tempe. Il ne s’y trouvait qu’un seul cheveu gris, qu’elle arracha avec colère. Ce n’est pas si vieux que ça vingt-huit ans, se souvint-elle.
Afficher en entierDes symboles avaient été gravés dans les murs, mais Tarantio ne parvenait pas à les déchiffrer. Il n’y avait pas de tableaux, pas de boîtes, aucune possession – en dehors de trois meubles bizarres rangés contre le mur. Ils ressemblaient à des chaises, mais le siège en lui-même était en fait doublement incurvé : deux lamelles rembourrées en fer à cheval séparées de quinze centimètres, disposées juste au-dessus du sol en angle montant. Le dossier était bas. Le dos était lui aussi rembourré, mais seulement sur le haut du dossier.
Afficher en entierTarantio descendit dans la vallée et, une fois en terrain plat et dégagé, lâcha la bride du hongre. Le cheval fila, et Tarantio ressentit la joie pure de l’animal tandis qu’il dévalait les prairies au rythme d’un galop effréné. Au bout de quelques minutes, il autorisa l’animal à ralentir et se mettre au pas. Puis, il mit pied à terre et examina de nouveau l’animal. Satisfait, il se remit en selle et poursuivit son chemin.
Afficher en entierLe vieil homme s’efforça de se concentrer sur le visage plat et brutal qui se trouvait à présent à quelques centimètres du sien. Tout au long de sa vie, il avait joui d’un grand don : il voyait les âmes des hommes. En ce moment de terreur, ce don ressemblait à une malédiction, car il ne voyait sur le visage de son tortionnaire que ténèbres et dédain. L’image de l’âme de cet homme était écaillée et crevassée : les yeux rouges comme du sang, la bouche fine, et une langue bleue fourchue qui pendait de ses lèvres grises. Browyn sut à cet instant que sa vie était finie. Rien ne pouvait empêcher cet homme de le tuer. Il discernait le plaisir de torturer dans les yeux rouge sang de cette âme nue.
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