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Elle ne voyait rien, juste ce qu’elle parvenait à éclairer plus ou moins avec la lanterne, des fragments, la pointe d’une immense feuille, la tige d’un arbre tapissé de mousse, le bout d’un énorme papillon qui avait des ailes comme remplies de mille yeux, et qui, surpris par la lumière, s’envola et s’agita, effrayé, autour de sa tête. Ses bottes s’accrochaient aux racines, elle s’enfonçait dans la boue, trébuchait, glissait, et pour se tenir debout, elle s’appuyait sur des surfaces dures, mouillées ou fibreuses. Elle était frôlée par des choses rugueuses, poilues ou épineuses et elle sursautait en pensant que c’était une araignée, l’un de ces serpents qui vivaient dans les arbres ou une chauve-souris suceuse de sang, mais rien ne la mordit, il n’y avait que les moustiques qui la piquaient, elle s’en moquait, et elle continuait ses recherches dans l’obscurité. Elle sentait la chaleur visqueuse collée à sa peau comme si on l’avait léchée et elle avait l’impression que les bruits des grenouilles et des grillons, aussi insupportables que la musique que l’on entendait résonner de la discothèque de l’autre village, ne venaient pas de la jungle mais bien de son crâne. Finalement, la lumière de la lanterne commença à faiblir et elle n’eut pas d’autre choix que de retourner à la cabane, dévastée et en pleurs, avant qu’elle ne s’éteigne complètement.
Afficher en entierDamaris ne pleura plus la perte de la chienne, mais son absence lui pesait dans la poitrine comme une pierre. Elle lui manquait tout le temps. Quand elle rentrait du village et qu’elle n’était pas en haut de l’escalier à l’attendre, la queue battante, quand elle préparait le poisson et qu’elle n’était pas là à la regarder avec insistance, quand elle jetait les restes sans garder le meilleur pour elle ou quand elle buvait son café le matin et n’avait personne à qui caresser la tête. De nombreuses fois, elle crut la voir : dans un gros sac de noix de coco que Rogelio avait appuyé contre la cabane, dans les cordes des amarres qu’il laissait dans le kiosque, dans un tas de branches qu’il déposait près du four à bois, dans les autres chiens, dans les plantes du jardin, dans les ombres des arbres l’après-midi, et dans son petit lit, qui demeurait dans le kiosque comme la chienne l’avait laissé, car Damaris n’avait pas encore eu le courage de le jeter.
Afficher en entierDamaris reconnut alors que Rogelio avait raison. La chienne ne devait pas s’habituer à être avec elle à l’intérieur de la cabane et dans la grande maison, où elle passait beaucoup de temps à nettoyer et à tout briquer. Elle pourrait détruire quelque chose : la conque de Nicolasito, un de ses jouets, ses chaussures de tennis ou, à Dieu ne plaise, les meubles que sa mère avait peints pour lui.Avec regret et culpabilité, Damaris sortit la chienne de la cabane et ne lui permit plus de grimper derrière elle dans aucune des deux maisons, qui s’élevaient chacune dans du sol sur des piquets, en béton spécial pour la grande maison et en bois ordinaire pour la cabane. Mais elle ne l’obligea pas non plus à vivre en dessous des maisons comme les autres chiens. Elle lui arrangea un endroit dans le kiosque, où elle était protégée de la pluie et où les autres chiens n’avaient pas le droit d’entrer.
Afficher en entierLa chienne réapparut quand plus personne ne parla d'elle à Damaris. Ce jour là, Damaris se réveilla tôt avec le dérangement des bateaux de pécheurs qui partaient vers le large depuis l'anse de la falaise et qui les garaient là la nuit.
Afficher en entierDurant la journée, Damaris transportait la chienne glissée dans son soutien-gorge, entre ses seins moelleux et généreux, pour la garder bien au chaud. La nuit, elle la laissait dans le carton que lui avait donné don Jaime, avec une bouteille remplie d’eau chaude et la chemise qu’elle avait portée durant la journée, pour que son odeur ne lui manque pas.
Afficher en entierLa mer était encore calme comme une piscine à débordement, mais Damaris ne se laisse pas tromper. Elle savait parfaitement que cette mer-là était le même animal maléfique qui avalait et recrachait les gens.
Afficher en entierDamaris était terrassée par la tristesse et tout - se lever du lit, préparer à manger, mâcher sa nourriture - lui coûtait énormément. Elle avait l’impression que la vie était comme une crique et qu’elle devait la traverser avec les pieds enfoncés dans la boue et de l’eau jusqu'à la taille, seule, dans un corps qui ne lui donnait pas d’enfants et ne servait qu’à casser des choses.
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