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Mon passé est un abyme dont j’ignore le point d’ancrage.
Ce gouffre, je le dois à ma mère qui a fait table rase, préférant le silence bientôt confondu à l’oubli.
Parfois, s’il m’arrivait de l’interroger sur ses origines parce que son nom de naissance était étranger, elle me disait :
— Pour avancer dans la vie, il faut s’appuyer sur le présent et ne pas se retourner. Seul l’avenir compte. Ce nom dont tu me parles, je l’ai oublié à l’instant où je me suis mariée. Ton père, lui, aurait voulu que nous écrivions plutôt ton prénom avec l’orthographe polonaise, mais j’ai refusé. Thomas, ici, c’est mieux.
Je restai bouché bée, sans mots, suspendu à son regard vide autant que surpris par la soudaine neutralité de sa voix. J’attendais alors de la sentir attendrie ou fatiguée pour revenir à la charge. Et mes grands-parents, qui étaient-ils ? Avait-elle une famille, des oncles, des tantes, un frère, une sœur ? Elle me répondait qu’elle m’avait moi, et papa. Le reste était sans importance.
Et s’il m’arrivait de lui demander pourquoi elle n’avait pas eu d’autre enfant, elle se crispait, se levait d’un bond et disparaissait.
Avec le temps, j’avais fini par comprendre que c’était le seul moyen qu’elle avait trouvé pour ne pas fondre en larmes ou me retourner une gifle.
À l’approche de mes dix-huit ans, l’envie de savoir se transforma en besoin et devint obsessionnelle.
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