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Je connais mes amis depuis des années, la plupart depuis le lycée ou la fac. Ils savent comment interagir avec moi. Ils comprennent quelques-uns de mes gestes, parviennent sans mal à décrypter les émotions sur mon visage. Certains connaissent même la base du langage des signes, désireux de me faire plaisir. Quelques mots par-ci par-là, les plus courants ou les plus utiles. Mais avec Sam, je devais sans cesse répondre en écrivant sur ce petit calepin que j’emporte partout avec moi, et qui m’a déjà sorti de plusieurs galères.
Afficher en entierDirect. Crochet. Revers en rotation. Direct. Sauté. Direct. Crochet.
Face à mon adversaire, j’exécute religieusement les instructions de mon professeur de Muay-Thaï1. Je suis en nage, mais je ne fléchis pas. Sam tente tant bien que mal de parer mes attaques, mais je me montre trop vif.
—Tu es déchaîné aujourd’hui ! s’exclame-t-il en exécutant un Lop Tchak2 pour esquiver mon coup.
J’acquiesce en lui offrant un faible sourire et continue mes attaques. Il ne bronche pas, il sait que dans quelques minutes, les rôles seront inversés, et il pourra se défouler.
Afficher en entierJe ferme les yeux et secoue la tête pour tenter de chasser les souvenirs macabres de cette nuit de février où ma vie telle que je la connaissais, telle que je l’aimais a disparu pour laisser sa place à l’enfer. Même si j’ai quitté la maison familiale, emplie de souvenirs plus ou moins heureux, une boule dans la gorge, je savais que déménager n’était plus une option. Que si je voulais guérir, je n’avais plus le choix.
Mes yeux font le tour de la pièce, comme pour m’aider à m’habituer à cet appartement encore inconnu, tenter de me l’approprier. Je prie pour que ce changement me fasse du bien, me permette d’avancer.
J’avale une gorgée de bière et pose la canette violemment sur la table en verre. Je me frotte le visage, pour reprendre une contenance, pour refouler les larmes qui menacent de couler. Je suis plus fort que ça.
Du moins, j’essaie.
Afficher en entierJe me déshabille rapidement et fonce sous le jet tiède, sans même jeter un regard à mon reflet dans le miroir. Pourtant, c’était un geste constant avant. J’aimais me regarder. Je me trouvais beau, avec mes yeux bleu sombre et mes cheveux bruns, avec mes dents blanches et ma mâchoire carrée. Bien sûr, je n’ai rien perdu de tout ça, mais un élément est venu gâcher la perfection de mon visage. Une longue cicatrice court maintenant sur tout mon côté droit, partant de sous mon œil jusqu’à mon menton. Je sais que je devrais me réjouir, au moins, je suis toujours en vie, c’est ce qui est censé compter. Mais mon narcissisme, lui, en a pris un sacré coup.
Je me frotte vigoureusement pour ôter la crasse et la sueur accumulées dans la journée. Lorsque ma main passe sur mon torse, je ne sens même plus toutes les petites cicatrices laissées par les débris de verre. Je m’y suis un peu habitué, comme c’est le cas de mon épaule droite et le haut de mon bras, dont la peau, brûlée, est complètement déformée.
Afficher en entier— Je crois que là, c’est bon, dis-je en rangeant le dernier verre dans l’un des placards de la cuisine.
Caleb écrase un carton du pied avant de le plier et de le ranger avec tous les autres.
— Pour un mec, tu trimballes quand même un sacré bordel, s’exclame-t-il.
Je me contente de lui sourire. Il n’a pas tort. Je sais que j’aurais pu me défaire de certains objets, mais je n’en ai pas eu l’envie. Peut-être y parviendrai-je un jour, mais pas maintenant. C’est encore trop tôt.
— Merci pour ton aide, mec, je ne sais pas comment j’aurais fait sans toi.
Afficher en entierEn attendant, je profite de ces hommes, éphémères, interchangeables, qui n’attendent rien de plus de moi que quelques minutes de plaisir. De la baise pure et dure, mécanique, sans aucune saveur. Celle qui laisse un goût amer au fond de la gorge et le corps souillé, sali par des inconnus qui ne connaissent même pas votre nom. Voilà de quoi je dois me contenter pour l’instant.
Le seul avantage, c’est qu’il n’y a pas besoin de se raconter nos vies, ni même de parler. Il suffit d’un regard, d’un geste. Ce genre de mecs se fiche bien que je sois incapable de prononcer le moindre mot, pourvu que je leur fasse du bien. Et j’essaie au mieux de me convaincre que c’est aussi bien comme ça.
Afficher en entierAlors depuis quelques mois, je me contente d’aventures sans lendemain. Et encore, elles ne sont pas nombreuses. Je me suis beaucoup renfermé sur moi-même ces derniers temps, j’en ai conscience. Mais cette rupture m’a laissé un goût amer. J’aimais Seth, je pensais passer ma vie auprès de lui. Mais apparemment, le sentiment n’était pas réciproque.
Ma sœur essaie de me pousser à me socialiser, mais sans véritable succès. Pourtant, ce n’est pas l’envie qui me manque. Non, la seule chose qui me retient, c’est la peur. Peur de ne pas parvenir à communiquer, peur que l’on se moque de moi, peur que l’on me prenne en pitié, peur de me sentir différent de la majorité des gens.
Afficher en entier« Je t’aime, je suis incapable de vivre sans toi. Ne me quitte pas ! »
Je pousse un profond soupir agacé et ôte mes lunettes pour frotter mes yeux fatigués avant de balancer sans délicatesse le manuscrit sur mon bureau. J’ai la désagréable impression de toujours lire la même chose. Encore et encore. Les mêmes histoires, les mêmes relations compliquées. Toujours. Le jeu du chat et de la souris permanent, « suis-moi, je te fuis, fuis-moi, je te suis ». En boucle.
L’amour devrait pourtant être quelque chose de simple. D’évident. Mais je suppose que les romans seraient bien moins palpitants sans tous ces rebondissements.
Afficher en entierJe m’approche encore. Je veux sentir la chaleur de son corps contre le mien. Je veux le rassurer. Lui dire qu’il se trompe. Qu’il est l’homme le plus fascinant que j’aie jamais vu. Mais encore une fois, mon handicap m’en empêche. Alors il ne me reste plus qu’une chose à faire. Lui montrer
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