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— Tout devient confus, dit Auron.

— Arrête, j’en ai reçu une partie. Qui sont-ils ?

— Des nains que père a rencontrés à un moment ou à un autre. Au nord de notre caverne.

— Il faudra bien que les dragons les tuent un jour, ou ils attaqueront d’autres grottes.

— Le seul jour sur lequel nous pouvons compter, c’est aujourd’hui, répliqua son frère.

Elle lui donna un petit coup de museau. Elle ne s’était jamais sentie aussi proche de Jizara et même mère avait été plus une présence qu’une personne. Peut-être était-ce parce qu’ils dépendaient l’un de l’autre.

Elle s’installa à côté d’Auron pendant que ce dernier se lamentait et déchirait l’herbe à l’aide de ses sii. Elle prit une résolution - probablement ridicule, elle était si petite… mais elle grandirait et cette décision ne mourrait jamais à moins qu’elle le désire. Auron devrait s’assurer de la survie de leur lignée. Elle protégerait celle des autres dragons.

Quiconque menace la lignée,

Craindra la dragonnelle courroucée.

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Les nuages parmi lesquels elle aimait tant flotter s’assombrirent. Ses écailles d’un vert étincelant devinrent ternes et grisâtres. Une masse noire s’étendait au-dessus d’elle.

Le tonnerre résonna à ses oreilles, violent, impitoyable, d’une anormale régularité ; il semblait la poursuivre comme un claquement de sabots.

Elle inclina les ailes et descendit pour tenter d’échapper à la tempête mais les ténèbres la devancèrent. La texture duveteuse des nuages en contrebas disparut pour faire place à une brume humide, chaotique… étouffante. Les ténèbres s’immiscèrent dans ses narines et ses poumons.

Sortir, sortir de cette tempête !

Elle tenta de tendre le cou, de donner à son corps l’allure d’une flèche pour échapper à l’orage et trouver un abri, mais ses membres refusaient de coopérer. Elle se tordit, en proie à la confusion, et lutta pour éviter de respirer l’air épais de l’orage.

« Crac ! »

Ai-je été frappée par la foudre ? pensa-t-elle.

Elle retrouva l’air pur et inspira, une bouffée qui lui insuffla une toute nouvelle vivacité et donna des forces à ses membres. Le brouillard se dissipa même si le tonnerre persistait ; elle comprit alors que le bruit dans ses oreilles était en réalité le battement de ses deux cœurs. Pas de nuages, pas d’orage, pas de brouillard étouffant : seulement des crampes, de l’humidité et une irritation insupportable, comme si des insectes glissés sous ses écailles la mordaient.

Elle se tordit et s’étira ; ses quatre membres, son cou et sa queue semblaient lancés dans une course pour s’éloigner le plus possible les uns des autres - puis le monde céda…

Et elle se retrouva sur le flanc. Elle fut frappée de terreur. Mon ventre est à découvert ! Elle se débattit pour rouler sur elle-même. Elle sentit alors ce parfum riche et musqué qui la rassura. Il y avait quelque chose d’autre, comme du sang…

Du sang ! L’odeur de la faim et du danger.

Autour d’elle, des surfaces ridées, irrégulières mais dures et sombres, presque l’exact opposé des nuages. Unglapissement déchirant, tout proche…

Sors Wistala ou Auron va dévorer ton repas d’éclosion.

Je suis Wistala.

Elle fit rouler un de ses yeux et tenta de lever ses sii ou sa queue. En lieu et place de puissants muscles capables d’abattre de jeunes arbres, elle trouva des membres difformes pris dans des fragments d’œufs visqueux qui se collaient à elle comme un filet. Près d’elle, une autre gueule verte dont le crâne était surmonté d’une huppe rose pâle qui tombait d’un côté puis de l’autre en descendant le long de son cou. Sa sœur avait ses propres problèmes : elle avait à peine sorti la tête de son œuf.

Trop dur, maman. Je-Jizara peux pas sortir.

Ces mots-pensées troublaient Wistala. Venaient-ils d’elle ? Non, de l’autre dragonnette encore prise au piège dans son œuf.

Jizara, Wistala, vous devez sortir de vos œufs. C’est votre première épreuve et vous apprendrez une leçon importante. Dans les situations difficiles, ce sont vos propres écailles que vous devrez mordre en premier. Dominez vos cœurs, concentrez votre esprit, apprêtez votre corps : vous serez alors capables de surmonter toutes les épreuves.

Mère était appuyée contre un mur de pierre arrondi ; elle était assez grande pour être un monde à elle seule. Il était impossible de l’englober dans sa totalité en un seul regard. Wistala devait pour cela assembler plusieurs éléments : sa queue infinie, ses battements de cœurs profonds et rapides, ses hanches colossales, sa respiration qui sifflait doucement, ses ailes repliées, son cou cambré, sa tête surmontée d’une élégante huppe et ses yeux jaunes dorés traversés par deux fentes d’un noir profond. Un prrum plein de tendresse s’éleva du fond de sa gorge comme un roulement de tambour pour encourager ses filles.

Wistala cessa de vouloir partir dans six directions à la fois. Elle se servit de ses quatre pattes et de sa queue afin de quitter cet œuf oppressant.

« Tchh… cric… crac ! »

Elle s’était libérée.

Mais elle se retrouvait de nouveau par terre.

Ses pattes arrière ne parvenaient pas à trouver de prises. Une masse humide qui n’était pas vraiment elle mais pas vraiment son œuf non plus restait collée à son ventre et emprisonnait ses orteils nouvellement dépliés.

Elle laissa échapper un glapissement de frustration.

Elle se traîna par terre, attirée par l’odeur du sang ; elle utilisait ses pattes avant dégagées pour se défaire de cette entrave infecte et des fragments de coquille.

Wistala, comme tu es forte ! pensa mère.

Mais c’était également une odeur de mort. Elle vit un dragonnet aux écailles rouges allongé sur le flanc, mort. Du sang coulait encore de sa gorge ouverte et de son ventre ; sa courte vie était déjà terminée.

Elle écarta de son chemin une coquille d’œuf brisée et libéra l’une de ses pattes arrière. Elle pouvait voir désormais une plus grande partie de la caverne. Mère était allongée sur une saillie, à mi-chemin de la plus haute des parois ; le reste ressemblait à une gueule de dragon : la grotte devenait plus étroite et semblait remplie de dents, en réalité des pierres qui descendaient du plafond. Leur agencement était cependant bien désordonné comparé à la denture régulière d’un dragon.

Quelque chose bougeait au bord du précipice. Wistala mit un instant à reconnaître un autre dragonnet. Son frère, avec sa tête penchée par-dessus le rebord et sa peau grise recouverte d’ombres noires, ressemblait à une pierre à la forme étrange.

Il n’avait pas d’écailles. Elle eut un instant plus tard l’image mentale d’un puissant dragon gris. Il survolait une montagne qui étreignait une étendue de glace entre ses vastes bras - cette vision était-elle venue du passé, ou s’agissait-il du futur de son frère ?

Il se tourna vers elle. Sous ses arcades cuirassées comme un bouclier, deux yeux rouges, menaçants et furieux l’observaient. Il pencha la tête dans sa direction et goûta l’air avec sa langue. Il se dirigea ensuite vers le cadavre comme si la saillie lui appartenait et plongea les dents dans cette chair fraîche et succulente.

Dans ses yeux, cette lueur enflammée s’éteignit.

Elle n’aurait su dire ce qu’il pensait d’elle ou s’il tentait de communiquer avec elle.

Aide-moi maman, s’il te plaît, aide-moi, pensa sa sœur.

Wistala voulait une bouchée de ce festin, mais que se passerait-il si le dragonnet gris s’y opposait ? Elle regarda derrière elle et vit sa sœur qui se débattait toujours avec son œuf. Jizara avait réussi à dégager sa tête et son cou grâce à la corne pointue qui surmontait son museau - tiens, j’en possède une moi aussi - mais elle n’avait réussi qu’à fendre la coquille avec son dos.

C’est trop dur ! (jizara)

Wistala se retourna, glissa sur l’entrave qui était encore accrochée à son ventre et se traîna maladroitement sur le côté - elle apprenait encore ce que ses pattes pouvaient et ne pouvaient pas faire - jusqu’à se retrouver à côté de sa sœur.

Viens, Jizara, viens avec moi vers l’odeur du sang ! Un délicieux festin est en train de disparaître dans le ventre de notre frère.

Jizara lui jeta un regard plein de découragement et parvint à fendre un peu plus l’œuf avec son cou. À ce rythme, il ne resterait plus rien du cadavre !

Wistala sentit sa queue fouetter l’air ; celle-ci était apparemment elle aussi de mauvaise humeur. Elle la dirigea et frappa avec force le côté de l’œuf de sa sœur.

Il se brisa.

Ce fut plus facile ensuite. Trois autres coups secs, et tout le côté de l’œuf ne tint plus que grâce à une fine membrane transparente sous la coquille. Sa sœur se libéra et s’allongea ; elle haletait et vagissait, épuisée par l’effort.

Je comprends pourquoi tu parlais de l’odeur, pensa Jizara.

Jizara se traîna, incapable de soulever sa tête ou ses pattes avant. L’œuf brisé enveloppait encore la moitié de son corps long et maigre.

Peux-tu ouvrir la gueule ?

Oui, lui répondit sa sœur par la pensée.

Alors accroche-toi à ma queue.

Elle sentit le picotement des petites dents pointues qui se refermaient sur des écailles à peine formées. Wistala dégagea sa sœur et la conduisit vers le repas en poussant sur ses pattes avant et son arrière-train libre.

Son frère leva un museau souillé de sang ; des viscères étaient accrochés à sa corne. Il pencha la tête avec ce curieux mouvement qui lui était propre. Il laissa échapper avec satisfaction une flatulence dont le bruit s’élança de la saillie et ricocha près d’un filet d’eau qui coulait le long de la paroi de la caverne. Wistala suivit le parcours du son jusqu’à une mare au pied de la grotte bordée d’un épais lichen bleu-vert. La mousse luisait comme les yeux de son frère, mais leur éclat était nettement plus apaisant.

Leur frère leur abandonna pourtant le festin.

Wistala se jeta dessus. C’était mieux que tous les rêves de vol. Les odeurs et saveurs de la viande transmises par ses papilles, par ses nerfs firent disparaître la confusion de son éclosion. Tout ce qui importait, c’était l’étrange sensation de la chair déchirée qui glissait le long de sa gorge et le plaisir de sentir son ventre se remplir.

Une forme cuivrée au regard flamboyant atterrit sur le cadavre. Ce dragonnet pressait contre son étroite poitrine une patte avant sanguinolente.

Wistala s’approcha à côté de sa sœur et glissa sur la maudite substance qui pendait du ventre de cette dernière. Les mâchoires du cuivré se refermèrent là où son nez se trouvait un instant auparavant.

Elle se plaqua contre la roche pour protéger d’instinct ses points faibles. Le dragonnet cuivré bondit sur sa sœur. Il la mordit, la griffa pour l’éloigner d’un repas que Jizara était trop faible pour abandonner.

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