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Commentaire de soggoth

La Moustache


Commentaire ajouté par soggoth 2026-03-11T17:51:28+01:00

Chronique complète : https://www.thomasspok.fr/la-moustache-emmanuel-carrere-la-boite-a-livres-31/

Un homme décide un beau matin de raser la moustache qu’il arbore depuis plus de dix ans. Pour s’amuser. Pour surprendre sa femme et son entourage. Sauf que personne ne s’en rend compte. Il se demande d’abord si en voulant leur faire une blague, il n’est pas devenu l’arroseur arrosé, et si tout le monde ne se moque pas de lui. Puis, il croit qu’il est en train de devenir fou. Puis que ce sont les autres qui le sont. Puis, qu’il est au centre d’une vaste conspiration visant à l’éliminer. Paranoïa ? Pas sûr.

Emmanuel Carrère entraîne ses lecteurs dans les tréfonds d’un esprit en pleine déroute. Tout laisse à penser que le héros est fou, que tout se passe dans sa tête malade. Sauf que… non. Malin, l’auteur nous oblige à revenir quelques pages en arrière pour vérifier le contenu d’un dialogue et là… bang… nos certitudes s’écroulent et nous entrons de plain-pied dans une contrée où plus rien n’est sûr, plus rien n’est acquis. Le récit bascule et nous emmène dans une autre dimension. Celle de l’insolite, ce genre aujourd’hui désuet, qui se situe à la frontière du réalisme et du fantastique.

L’univers de notre héros se désagrège alors, pan après pan, morceau après morceau. Il se déconstruit. (Le fait que Carrère ait choisi de faire de notre homme un architecte, ne doit bien sûr rien au hasard.) Le roman rappelle ici étonnamment la nouvelle de Richard Matheson « Escamotage » (1953), grand maître de l’angoisse et de l’épouvante, ainsi qu’un autre auteur de SF grand spécialiste de la schizophrénie, Philip K. Dick, auquel Carrère a consacré un ouvrage.

Emmanuel Carrère s’est sans doute demandé comment conclure son roman. La fin qu’il a choisie, définitive et brutale, nous ramène à une réalité cartésienne confortable. Trop. Le roman aurait sans doute gagné à introduire un dernier malaise, un ultime vertige.

Dans la même situation, Richard Matheson avait été plus audacieux en faisant tout bonnement disparaître (en l’escamotant) son héros dont il ne restait plus à la fin, sur une table, que la tasse de café et, génial artifice littéraire, en ne mettant pas de point final à sa nouvelle, refusant ainsi de fermer la porte de l’inconnu et de l’incompréhensible.

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