Ajouter un extrait
Liste des extraits
Claude la repéra tout de suite. Elle passait difficilement inaperçue. Une grande femme, presque aussi grande que lui, avec des épaules larges comme les siennes, un visage plutôt ingrat tout en méplats qui faisait ressortir une bouche serrée et un regard qui avait l’air de vous juger. Et pour compenser cette silhouette plutôt hommasse, une féminité affichée par des cheveux blonds qui lui roulaient sur la tête et des boucles d’oreilles spectaculaires qui dansaient à chaque mouvement. Dans le brouhaha de la queue devant le guichet d’enregistrement, elle n’avait pas hésité à passer avant tout le monde, en présentant une carte ou un ordre de mission barré de tricolore qui avait fait suffisamment d’effet pour que les murmures de protestations s’étouffent. Les formalités ne manquaient pas. Passeport, visa, assurance recommandée. En attendant les fiches de douane et de police (en deux exemplaires), la déclaration des devises, des bijoux, des objets précieux, des appareils photo, caméscopes, magnétoscopes. « et tout matériel culturel incompatible avec la société vietnamienne : pornographie et propagande anticommuniste ».
Afficher en entierIls ne cessaient de perdre et de gagner des guerres, du Cambodge à l’Indonésie. L’empire sans frontières, du mystère et des esprits. Leurs frontières, c’était seulement leurs temples et leurs tombeaux. Quand il pouvait être nécessaire de payer tribut à l’empire de Chine, comme à celui – si voisin – trop voisin d’Annam, ils faisaient porter par des ambassadeurs des coffres de perles, d’émeraudes, de diamants, des cages d’oiseaux rares aux plumages éclatants, des étoffes de soie tissées des deux côtés de fils d’or, et des éléphants blancs, cortège magique, caravane incroyable qui traversait jungle et montagnes. Ils donnaient aussi des instruments de musique rares en cadeau. C’était simplement pour rappeler aux Chinois que, tout en payant tribut, sur le plan de la culture ils ne se sentaient pas inférieurs.
Afficher en entierUn tiroir en haut à gauche restait coincé. Il hésita encore, puis s’entêta avec son couteau, il força. Le tiroir était vide. Sa vie était vide. Il allait le fermer de nouveau quand il eut l’impression qu’un fragment de papier dépassait du fond, qui s’était collé derrière le tiroir. Il sortit le tiroir du meuble. Il secoua. C’était une photo. Devant la tour d’un temple cham dévoré de végétation et mangé de figuiers géants, un militaire français avait posé pour qu’un camarade le prenne en photo. La tour du temple, tremblement de terre, inondation, avait basculé et penchait dangereusement. Le militaire français s’était amusé à s’y appuyer d’une main, comme si c’était lui qui la soutenait. Claude put comparer avec la photo du livret militaire. C’était son père, qui riait.
Afficher en entierÉcole française d’Extrême-Orient
Cher confrère et ami,
J’ai des remords d’avoir tant tardé à vous faire signe et à vous féliciter pour votre article sur la poterie artisanale du Bas-Congo, documentation et chronologie, qui méritait mieux que le silence des collègues. Aujourd’hui, j’ai une proposition à vous faire. Vous savez que dans les années 1902-1904, nos collègues de l’époque à Sài Gòn avaient consacré temps, science et passion à l’étude de cet ancien empire champa qui avait dominé le centre de l’Indochine pendant près de dix siècles. Le nouveau gouvernement vietnamien, qui se souvient maintenant d’avoir fini par l’écraser, voudrait notre collaboration pour reconstituer l’histoire, la religion, la statuaire, les coutumes de ce monde perdu. La demande ne nous aurait pas vraiment intéressés si le professeur Le Picot du Collège de France n’avait décidé d’entreprendre une œuvre colossale sur les empires disparus. Comment ? Pourquoi ? Beau et noble sujet. Un nouveau Decline and Fall of the Roman Empire étendu à la planète et en six volumes.
Afficher en entierDepuis des siècles, tout ce qui touche à l’amour a été décrit, analysé, scruté. Mais la scène de ménage, comique et tragique à la fois, qui nous l’apprendra et ce qu’on doit y faire ou ne pas faire ? Pour la vie en société, les guides de bonnes manières ne manquent pas. La baronne Staff vous enseigne à vous servir de votre couteau à poisson et comment parler aux domestiques. Pour les scènes de ménage, pas de manuel. Répliquer ou se taire ? Chantonner, peut-être. Ou contre-attaquer ? En Italie, on se jette les objets à la tête, on casse les vases, les lampes, la vaisselle. Dans la salle de bains de faïence bleu des mers du Sud, il n’y avait rien à casser. Il n’y avait qu’à fuir. Claude réussit à se glisser dehors et se réfugia dans sa chambre. Constance, qui aimait les détails exacts et cherchait encore une injure qui fasse vraiment mal, cria à travers la porte : « Sale métis. » Elle n’avait aucune méchanceté en elle. Seulement, et c’est pire, de la déception.
Afficher en entierLa scène de ménage commença dans la salle de bains bleu azur choisie au temps de leur mariage. Pas de couteaux. Seules les injures étaient disponibles. Quel fut le motif ? Un détail comme toujours. Claude avait oublié de rabattre le couvercle des w-c. Son pyjama était mal boutonné, mardi avec mercredi.
Afficher en entierConstance n’était pas un garçon mais une femme déterminée, très belle, au visage si régulier, sans le moindre défaut ou grain de beauté à aimer, qu’elle faisait assez peur aux hommes. Elle avait rencontré Claude au dîner d’une amie qui aimait faire des plans de table et organiser des rencontres de célébrités. Les présentations sautaient d’un nom à un autre, tous décorés d’une spécialité flatteuse : « Vous connaissez bien sûr le professeur Sturm, le plus grand de nos neurologues. On ne présente plus (la formule servait souvent), Charles-André, le comédien fameux, etc. » En présentant Claude Mader à Constance, elle avait dit : « Claude Mader, l’explorateur courageux. » Claude avait fait une modeste expédition en Afrique pour une étude sur les outils à percussion du Bas-Congo, mais explorateur sonnait nettement mieux qu’ethnologue stagiaire au musée de l’Homme. Claude enleva ses lunettes et laissa filer le double rayon de ses yeux verts. Constance lui trouva mieux que du charme, du mystère. Il avait l’air d’avoir de la tendresse. Elle aimait la tendresse chez les autres.
Afficher en entierPorté disparu en 1951, quelque part en Indochine au sud du col des Nuages, entre Kon Tum et An Khê. Comme beaucoup de militaires du corps expéditionnaire français, il avait une conjointe annamite, qu’on appelait une congaï, et qui suivait les troupes dans l’espoir très incertain d’un mariage, au moins d’un rapatriement en France en fin de période. Les plus heureuses étaient transmises sur place à un collègue au moment de la relève. Une bonne œuvre de Sài Gòn recueillit le jeune Claude, fils de militaire porté disparu. Aucune trace de son père. C’est comme si son nom avait été rayé des cadres. Puis au départ des Français, il avait été pris en charge par une autre œuvre tenue par des sœurs spécialisées dans les enfants naturels des militaires français. Une sorte de marraine de guerre qui avait perdu son fils sur la RC4 assura son logement et son éducation. Aux Langues orientales il perfectionna son vietnamien et trouva un emploi modeste à l’École française d’Extrême-Orient, qui le prêta au musée de l’Homme.
Afficher en entierRaconter l’histoire extraordinaire de Claude Mader en commençant par une très banale et dérisoire scène de ménage peut paraître plutôt malvenu. Et pourtant, le papillon bat des ailes au large du Chili et le tsunami se déclenche sur les côtes du Japon. Constance, la femme de Claude, qui était parfaite, lui reprochait de ne pas être l’homme qu’elle avait épousé. Elle s’était trompée, ce qui voulait dire pour elle qu’il l’avait trompée. Mais d’abord, il faut décrire Claude.
Afficher en entier
