Ajouter un extrait
Liste des extraits
Je ne savais pas encore exactement ce que j’étais venu faire ici. Mon regard est revenu vers la mare de Shinji pour la contempler. Elle a dit : « Lorsqu’on regarde la mare d’en haut, on y lit l’idéogramme du cœur, non ? » Maintenant qu’elle me le dit, c’est vrai qu’il y a quelque chose. J’ai essayé de superposer l’idéogramme Shin sur la mare. Ce que j’avais oublié de dire tout à l’heure n’était toujours pas clair pour moi. Il m’est alors vaguement venu à l’esprit que ce devait être ça. J’étais gêné d’en reparler, mais je m’y suis quand même risqué et j’ai sorti : « Euh, tout à l’heure, je ne voulais pas me moquer. » À mes paroles inattendues, tout en retenant ses cheveux décoiffés par le vent, elle a incliné sa petite tête
Afficher en entierTenez, c’est parce que j’achète toujours ça. » La femme a soulevé le gobelet de Starbucks pour me montrer. Les doigts qui tiennent ce gobelet sont longs, ils ont l’air humides aussi, peut-être à cause du vernis transparent. Elle n’est plus si jeune. Mais, sous le soleil de printemps, elle a les joues plus fraîches et plus pleines de vie que lorsque je l’ai vue dans le métro. Elle est plus âgée que M. Kondô, ai-je pensé, mais il se peut qu’elle ait à peine dépassé la trentaine. « Euh… » Relancé par l’énergie de cette femme, j’ai osé placer un mot
Afficher en entierÀ l’entrée du premier parterre de fleurs, les boutons de cerisier avaient pris des couleurs et commençaient juste à éclore. Un vieux couple, Leica en main, se dressait sur la pointe des pieds pour regarder les boutons sous l’arbre. Le talon de la dame s’est décollé d’une chaussure peut-être trop grande, elle avait un sparadrap sur sa cheville ronde. « Je vends ça, mais tu as envie, toi, de prendre un bain qui ressemble à du jus d’orange ?
Afficher en entierAh bon ? Les filles qui font du ballet, elles ont quelque chose de bien tranché. Pour moi, c’est un peu comme si elles n’avaient pas besoin des hommes. Ça ne me déplairait pas si Haruko pouvait leur ressembler plus tard ! Quand je vois sa mère, j’en ai parfois froid dans le dos. Finalement, faute de confiance en elle, elle passe d’un type à l’autre et mesure sa valeur au nombre de ses amants. Ce qui compte, ce n’est pas d’être aimé par plusieurs hommes mais par un seul… Eh bien, d’être aimée par moi, ça ne veut pas dire grand-chose pour elle. En tout cas, je n’ai pas envie que Haruko devienne comme elle. Mon ex-femme dit que la troupe du Royal Ballet ne regarde pas seulement la corpulence de la personne, mais aussi celle de ses parents et de ses grands-parents. Ils examinent même si sa constitution la prédispose à grossir. Moi, depuis que j’ai arrêté le club de fitness, je n’arrête pas de prendre du ventre…
Afficher en entierAu fond, M. Kondô n’est pas mon type. Pourtant, quand je suis avec lui, je me sens parfois l’esprit léger. Ce n’est pas mon type parce qu’il m’assimile à lui sans se gêner, style « Quand je te vois, c’est comme si je me revoyais jeune », etc. Ou bien parce qu’il n’hésite pas à proférer avec aplomb des mensonges durs à avaler, style « Si tu perds ton travail, tu peux compter sur moi pour subvenir à tes besoins ». Mais je l’aime bien exactement pour cela aussi. Se peut-il que la raison qui fait que je ne l’aime pas et celle qui fait que je l’aime soient absolument les mêmes ? À ce propos, je regardais l’autre jour avec Mizuho une vidéo de Maurice Béjart, et elle m’a dit en préambule : « Tu vas peut-être trouver ça bizarre, mais… », et puis « Moi, quand je vois un corps de danseur de ballet, je ne sais pas pourquoi, ça me fait penser à Auschwitz ». J’ai trouvé cette comparaison fort inconvenante, mais, si l’on considère qu’un corps reste à jamais sublime, il ne doit rien y avoir d’étrange à ce qu’à chacun de ces deux pôles extrêmes, le ballet ou Auschwitz, il rayonne du même éclat
Afficher en entierAprès avoir traversé le square en prenant son temps et posé ses sacs à côté du banc, M. Kondô m’a invité à me taire d’un geste de la main. Il a desserré sa cravate, comme je le lui ai appris, puis fermé les yeux à peine quelques secondes pour relever d’un trait la tête en direction du ciel. Les pigeons du square, surpris par les klaxons de l’avenue Hibiya, se sont tous envolés en même temps. M. Kondô mettait un moment à réagir. Aussi lui ai-je demandé comment cela s’était passé. Pendant un bon moment, l’air grave, il a gardé les yeux fixés sur l’Hôtel Impérial, avant de hocher la tête avec regret
Afficher en entierPuis j’ai tourné mon regard vers le milieu du square. Une dame, nouvelle venue au parc, se tenait là, visage livide. Elle avait dû acheter de la nourriture en sachet plastique à une échoppe. Peut-être avait-elle voulu la disperser d’un geste gracieux aux pigeons qui approchaient à ses pieds, mais ceux du parc de Hibiya n’ont pas reçu une éducation aussi policée. Elle se retrouvait cernée par une centaine de pigeons féroces. Au beau milieu du square, les pigeons dessinaient un motif à forme humaine. Quelques secondes après, la dame a jeté son sachet plastique en hurlant et décampé. Sa silhouette disparue, un corbeau a aussitôt rappliqué, volant en rase-mottes. Les pigeons, menacés par ce seul corbeau, ont vidé les lieux à regret
Afficher en entierLa voix de M. Kondô me talonnait, j’ai crié en retour : « Attendez-moi donc un peu ! », et de me diriger vers l’escalier de pierre qui, derrière le poste de police, montait au sommet de l’escarpement
Afficher en entier
