Les extraits appréciés par 0-9za
Après qu’Ezio eut pris congé de Leonardo et se fut installé dans ses propres appartements, il revint sans perdre de temps au Palazzo Seta, ce qui se révéla une tâche relativement complexe dans une ville composée de ruelles, de canaux sinueux, de basses arches, de petites places et de culs-de-sac. Mais tout le monde connaissait le palazzo, et, lorsqu’il se perdait, les gens du cru lui indiquaient volontiers la direction à prendre… même s’ils semblaient tous perplexes quant aux raisons qui pouvaient le pousser à vouloir s’y rendre de son plein gré. Un ou deux lui suggérèrent qu’il lui serait plus facile de s’y rendre en gondole, mais Ezio souhaitait aussi bien se familiariser avec la cité qu’atteindre son objectif sans se faire remarquer.
Ce ne fut qu’en fin d’après-midi qu’il atteignit le palazzo, même s’il s’agissait moins d’un palais que d’une forteresse, ou d’une prison, car le grand bâtiment principal avait été érigé à l’intérieur de remparts. De chaque côté, il était cerné par d’autres bâtiments, séparés de lui-par d’étroites ruelles, mais à l’arrière se trouvait ce qui ressemblait à un assez vaste jardin entouré d’un autre mur élevé, et, devant, face au canal, il y avait la large place qu’Ezio avait aperçue un peu plus tôt. Toutefois, une bataille rangée semblait désormais se disputer entre un groupe de gardes de Barbarigo et une bande hétéroclite de jeunes gens qui les raillaient en esquivant leurs hallebardes et leurs piques en faisant de légers bonds en arrière, et qui jetaient des briques, des pierres, des œufs pourris et des fruits sur les soldats furieux. Ils faisaient peut-être simplement diversion, car Ezio, en regardant derrière eux, aperçut une silhouette qui escaladait le mur du palazzo, à l’écart de la rixe. Ezio fut impressionné : le mur était si raide que lui-même aurait hésité à s’y attaquer. Mais la silhouette atteignit les remparts sans se faire repérer et, manifestement, sans difficulté majeure. Puis, aussi incroyable que cela ait pu sembler, elle bondit jusqu’au toit de l’une des tours de guet. Ezio comprit que la personne prévoyait d’effectuer un nouveau bond jusqu’au toit du palais avant de tenter d’accéder à l’intérieur de la bâtisse. Il prit note mentalement de la tactique employée, au cas où il devrait lui-même l’employer… s’il en était capable. Mais les gardes de la tour de guet avaient entendu la personne se réceptionner, et ils avertirent leurs collègues du palais. Un archer apparut à une fenêtre, sous l’avant-toit du palais, et il décocha une flèche. La silhouette effectua un bond gracieux, et le projectile manqua sa cible, avant de ricocher sur les tuiles, mais, la seconde fois, l’archer visa avec plus de précision, et, en poussant un léger cri, la silhouette chancela en se tenant la cuisse.
L’archer décocha une nouvelle flèche, mais manqua son tir, car la silhouette avait rebroussé chemin et bondi du toit de la tour aux remparts, le long desquels d’autres gardes étaient déjà en train d’accourir. Puis elle sauta par-dessus le mur et glissa à terre autant qu’elle chuta.
De l’autre côté de la place, devant le palazzo, les gardes de Barbarigo parvenaient à repousser leurs assaillants dans la ruelle qui se trouvait derrière ceux-ci, et le long de laquelle ils commençaient à les poursuivre. Ezio saisit cette occasion pour rattraper la silhouette, qui s’apprêtait à effectuer un dernier bond pour se mettre en lieu sûr, dans la direction opposée.
Lorsqu’il arriva à sa hauteur, il fut surpris par la carrure fine – celle d’un adolescent – mais athlétique de cette personne. Alors qu’il était sur le point de lui proposer son aide, elle se retourna vers lui, et il reconnut le visage de la fille qui avait tenté de lui arracher sa bourse, plus tôt dans la journée, au marché.
Il fut surpris, troublé et – curieusement – conquis.
— Donne-moi ton bras, lui dit la fille, sur le ton de l’urgence.
— Tu ne te souviens pas de moi ?
— Je devrais ?
— Je suis celui dont tu as tenté de voler la bourse, au marché, aujourd’hui.
— Je suis navrée, mais ce n’est pas vraiment le moment de se rappeler des souvenirs agréables ! Si on ne part pas de là tout de suite, on est morts.
Comme pour illustrer son propos, une flèche siffla en passant entre eux. Ezio prit le bras de la fille et le fit glisser sur ses propres épaules, tandis qu’il lui passait le sien autour de la taille, la soutenant, comme il avait jadis soutenu Lorenzo.
— On va où ?
— Au canal.
— Bien sûr, répondit-il d’un ton sarcastique. Il n’y en a qu’un à Venise, n’est-ce pas ?
— Tu me sembles bien effronté pour un nouveau venu. Par ici – je vais te montrer – mais vite ! Regarde : ils sont déjà derrière nous !
Et il était vrai qu’un petit détachement de soldats traversait la place pavée et se dirigeait vers eux.
Une main sur sa cuisse blessée, et crispée par la douleur, elle guida Ezio le long d’une allée, qui déboucha sur une autre, puis sur une autre et encore une autre, jusqu’à ce qu’Ezio ait perdu tout sens de l’orientation. Derrière eux, les voix de leurs poursuivants s’estompèrent progressivement, avant de disparaître complètement.
— Ce sont des mercenaires qu’ils ont fait venir du continent, expliqua la fille d’un ton très méprisant. Ils n’ont aucune chance, dans cette ville, contre nous qui sommes du coin. On se perd trop facilement. Allez, viens !
Ils parvinrent à une jetée sur le Canale della Misericordia. Un bateau quelconque y était amarré, occupé par deux hommes. En voyant Ezio et la fille, l’un d’eux commença à dénouer l’amarre, tandis que l’autre les aidait à monter à bord.
— Qui c’est, lui ? demanda le second à la fille.
— Aucune idée, mais il s’est trouvé au bon endroit au bon moment, et il n’est apparemment pas avec Emilio.
Elle semblait sur le point de s’évanouir.
— Elle est blessée à la cuisse, expliqua Ezio.
— Je ne peux pas retirer ça tout de suite, dit l’homme en regardant le projectile là où il s’était fiché. Je n’ai pas de baume, ni de bandages, ici. Il faut vite la ramener, avant que les rats d’égout d’Emilio nous rattrapent. (Il se tourna vers Ezio.) Qui es-tu, au fait ?
— Je m’appelle Ezio Auditore. Je suis de Florence.
— Hmmm, Moi, c’est Ugo. Elle, c’est Rosa, et le gars, là-haut, avec la pagaie, c’est Paganino. On n’aime pas trop les étrangers.
— Qui êtes-vous ? demanda Ezio, sans tenir compte de la dernière remarque de l’homme.
— Des libérateurs professionnels des biens d’autrui, répondit Ugo.
— Des voleurs, expliqua Paganino en éclatant de rire.
— Il faut toujours que tu retires toute la poésie, dit Ugo d’un air triste. (Puis il se mit soudain sur le qui-vive.) Attention ! s’écria-t-il lorsqu’une flèche, puis une autre, vinrent se ficher avec un bruit sourd dans la coque du bateau.
Ils levèrent la tête et aperçurent deux archers de Barbarigo au sommet d’un toit, non loin. Ils garnissaient leurs arcs longs de nouvelles flèches. Ugo chercha à tâtons au fond du bateau et tira une grosse arbalète de professionnel qu’il chargea aussitôt avant de viser et de tirer dans la foulée. Au même moment, Ezio lança successivement deux couteaux sur le second archer. Les deux hommes tombèrent dans le canal en hurlant.
— Ce salaud a des hommes de main partout, dit Ugo à Paganino sur le ton de la conversation.
C’étaient tous les deux de petits hommes aux larges épaules et à l’air endurci qui devaient avoir la vingtaine. Ils maniaient habilement le bateau et connaissaient manifestement le réseau de canaux comme leur poche, car, plus d’une fois, Ezio fut convaincu qu’ils tournaient dans l’équivalent aquatique d’une impasse, pour finalement se rendre compte que ce n’était pas un mur de brique, au bout de la voie, mais une arche basse en dessous de laquelle il y avait juste assez de place pour laisser passer l’embarcation, s’ils baissaient tous la tête.
— Pourquoi est-ce que vous attaquiez le Palazzo Seta ? demanda Ezio.
— Mêle-toi de tes affaires, répondit Ugo.
— Emilio Barbarigo ne fait pas partie de mes amis. On peut peut-être s’entraider…
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’on a besoin de toi ? rétorqua Ugo.
— Allons, Ugo, intervint Rosa. Regarde ce qu’il vient de faire. Et tu oublies aussi un peu vite qu’il m’a sauvé la vie. Je suis la plus agile d’entre nous. Sans moi, on n’arrivera jamais à s’introduire au sein du nid de vipères. (Elle se tourna face à Ezio.) Emilio est en train d’essayer de s’attribuer le monopole du commerce dans la ville. C’est un homme puissant, et il a plusieurs conseillers dans la poche. On en est arrivés à un point où dès qu’un commerçant ose le défier en tentant de conserver son indépendance, il est simplement réduit au silence.
— Mais vous n’êtes pas des marchands… Vous êtes des voleurs…
— Des voleurs professionnels, rectifia-t-elle. Les affaires individuelles, les magasins privés, les individus seuls : ils représentent tous des cibles plus faciles que n’importe quel monopole collectif. De toute façon, ils sont assurés, et les compagnies remboursent leurs clients après leur avoir soutiré des primes astronomiques. Donc, tout le monde est content. Emilio risque de transformer Venise en désert, pour les gens comme nous !
— Sans oublier que c’est une grosse merde qui veut non seulement mettre la main sur le commerce local, mais aussi sur la cité elle-même, ajouta Ugo. Mais Antonio va tout t’expliquer.
— Antonio ? Qui est-ce ?
— Tu le sauras bientôt, monsieur le Florentin.
Ils finirent par accoster une jetée, où ils s’amarrèrent rapidement, car la blessure de Rosa avait besoin d’être nettoyée et traitée si on voulait éviter que la jeune femme y reste. Abandonnant Paganino au bateau, Ugo et Ezio, portant entre eux Rosa, qui était désormais sur le point de perdre connaissance à cause de tout le sang qu’elle avait perdu, autant qu’ils la traînaient, couvrirent la courte distance qui les séparait d’une nouvelle ruelle sinueuse aux murs de brique rouge sombre et de bois, et débouchèrent sur une petite place, au centre de laquelle se trouvaient un puits et un arbre et qui était cernée de bâtiments sales dont le stuc s’était écaillé depuis longtemps.
Ils se dirigèrent vers la porte – dont le pourpre avait quelque peu noirci – de l’un des bâtiments, et Ugo y frappa une série de coups selon un rythme complexe. Un œilleton fut ouvert et refermé, puis la porte s’ouvrit aussi brusquement qu’elle se referma derrière eux. Même si tout le reste était dans un état de délabrement avancé, comme le remarqua Ezio, les gonds, les serrures et les verrous étaient bien huilés et dépourvus de la moindre trace de rouille.
Il se retrouva dans une cour miteuse entourée de hauts murs gris recouverts de traces et au milieu desquels on avait percé quelques fenêtres. Deux escaliers de bois s’élevaient de chaque côté pour rejoindre des galeries qui faisaient tout le tour des murs, au premier et au deuxième étage, et sur lesquelles donnaient un certain nombre de portes.
Quelques personnes, dont certaines avaient participé à la rixe devant le Palazzo Seta un peu plus tôt, étaient rassemblées. Ugo donnait déjà des ordres.
— Où est Antonio ? Allez le chercher ! Et faites un peu de place pour Rosa. Trouvez-moi une couverture, un peu de baume, de l’eau chaude, un couteau aiguisé, des bandages…
Un homme se précipita vers l’un des escaliers et disparut derrière l’une des portes du premier étage. Deux femmes déroulèrent une petite natte presque propre, sur laquelle elles étendirent délicatement Rosa. Une troisième disparut et réapparut avec la trousse de secours qu’Ugo avait réclamée. Rosa reprit connaissance, vit Ezio et tendit la main vers lui. Il la lui prit et s’agenouilla auprès d’elle.
— Où sommes-nous ?
— Je crois qu’il doit s’agir de ton quartier général. Quoi qu’il en soit, tu es en sécurité.
Elle lui serra la main.
— Je suis désolée d’avoir essayé de te détrousser.
— N’y pense plus.
— Merci de m’avoir sauvé la vie.
Ezio avait l’air inquiet. Elle était très pâle. Ils allaient devoir faire vite s’ils voulaient vraiment la sauver.
— Ne t’inquiète pas, Antonio saura quoi faire, lui dit Ugo en se relevant.
Se hâtant dans l’un des escaliers, un homme bien habillé qui n’avait pas encore quarante ans surgit, un gros anneau doré dans le lobe de son oreille gauche, et un foulard sur la tête. Il se dirigea droit sur Rosa et s’agenouilla auprès d’elle, claquant des doigts pour qu’on lui remette la trousse de secours.
— Antonio ! s’exclama-t-elle.
— Que t’est-il arrivé, ma petite chérie ? demanda-t-il avec l’accent rugueux des Vénitiens de naissance.
— Sors-moi simplement ce truc de là ! grommela Rosa.
— Laisse-moi regarder, d’abord, répondit Antonio d’une voix soudain plus sérieuse. (Il examina attentivement la plaie.) Les points d’entrée et de sortie sont nets, la flèche n’a pas touché l’os. Tu as de la chance que ce ne soit pas un carreau d’arbalète !
Rosa grinça des dents.
— Sors-la. Simplement. De la…
— Qu’on lui donne quelque chose à mordre, ordonna Antonio.
Il brisa l’empennage de la flèche, enveloppa la pointe d’un linge, appliqua du baume aux points d’entrée et de sortie, et tira d’un coup sec.
Rosa recracha la bourre qu’on lui avait placée entre les dents, et elle poussa un hurlement.
— Je suis désolé, piccola, dit Antonio, qui continuait à appliquer les mains sur les deux points de la blessure.
— Va te faire foutre avec tes excuses, Antonio ! glapit Rosa, tandis que les femmes la maintenaient allongée.
Antonio leva la tête vers l’un des siens.
— Michiel ! Va me chercher Bianca ! (Il adressa un regard noir à l’attention d’Ezio.) Et toi, aide-moi avec ça ! Prends ces compresses et applique-les sur les plaies dès que j’aurai retiré les mains. Après, on pourra la bander proprement.
Ezio s’empressa d’obtempérer. Il sentit la chaleur de la cuisse de Rosa sous ses mains, la réaction du corps de la jeune femme à leur contact, et il fit en sorte de ne pas croiser son regard. Pendant ce temps, Antonio travailla rapidement, finissant par repousser Ezio du coude avant de faire jouer les articulations de la jambe de Rosa, serrée dans un bandage immaculé.
— Bien, dit-il. Il faudra attendre un moment avant de pouvoir de nouveau escalader des remparts, mais je crois que tu vas complètement te rétablir. Tu vas devoir faire preuve de patience, je te connais !
— Est-ce qu’il fallait vraiment que tu me fasses aussi mal, espèce d’idiota maladroit ? s’emporta-t-elle. J’espère que tu choperas la peste, espèce de salaud ! Toi et ta putain de mère !
— Conduisez-la à l’intérieur, ordonna Antonio en souriant. Ugo, va avec elle. Assure-toi qu’elle se repose un peu.
Quatre femmes s’emparèrent chacune d’un coin de la natte et transportèrent Rosa, qui continuait à se plaindre, jusqu’à l’une des portes du rez-de-chaussée. Antonio les suivit du regard, puis il se retourna vers Ezio.
— Je te remercie, dit-il. Je tiens énormément à cette petite garce. Si je l’avais perdue…
Ezio haussa les épaules.
— J’ai toujours eu un faible pour les demoiselles en détresse !
— Je suis ravi que Rosa ne t’ait pas entendu dire ça, Ezio Auditore. Mais ta réputation t’a précédé.
— Je ne savais pas qu’Ugo t’avait dit comment je m’appelais, fit remarquer Ezio, sur ses gardes.
— Ce n’est pas le cas. Mais on sait tout de ton travail à Florence et à San Gimignano. Du bon boulot, même s’il n’était pas très raffiné.
— Qui êtes-vous, vous tous ?
Antonio écarta les mains.
— Bienvenue au quartier général de la guilde des voleurs professionnels et des souteneurs de Venise, déclara-t-il. Je suis Antonio de Magianis – l’amministratore. (Il effectua un salut empreint d’ironie.) Mais, naturellement, nous ne volons qu’aux riches pour donner aux pauvres, et, bien sûr, nos putains préfèrent qu’on les appelle des « courtisanes ».
— Et tu connais la raison de ma présence ici ?
Antonio se fendit d’un sourire.
— J’ai bien une petite idée, mais je n’en ai parlé à aucun de mes… employés. Viens. On sera mieux dans mon bureau pour discuter un peu.
La pièce rappela tellement à Ezio l’étude de son oncle Mario qu’il en fut tout d’abord interloqué. Il ne savait pas exactement à quoi il aurait dû s’attendre, mais il se trouvait dans un bureau dont les murs étaient couverts de livres, des ouvrages coûteux à la reliure de belle facture, de tapis ottomans, de meubles en noyer et en buis, et d’appliques et de chandeliers en argent plaqué.
Au centre de la pièce se trouvait une table, sur laquelle trônait une maquette à grande échelle du Palazzo Seta et de ses environs immédiats. On avait disposé d’innombrables minuscules figurines de bois tout autour du bâtiment, et à l’intérieur. Antonio fit signe à Ezio de s’asseoir en lui désignant une chaise, et il se pencha, pour sa part, dans un recoin de la pièce, au-dessus d’un fourneau d’aspect agréable duquel s’élevait un fumet étrangement alléchant mais qui était pourtant inconnu à Ezio.
— Je peux t’offrir quelque chose ? demanda Antonio. (Il rappelait tellement à Ezio son oncle Mario que c’en était troublant.) Des biscotti ? Un caffè ?
— Excuse-moi… un quoi ?
— Un café… (Antonio se redressa.) Il s’agit d’un intéressant breuvage qu’un marchant turc m’a fait connaître. Tiens, essaie.
Et il tendit à Ezio une minuscule tasse de porcelaine remplie d’un liquide noir bouillant duquel provenait l’arôme âcre.
Ezio y goûta. Il se brûla les lèvres, mais ce n’était pas mauvais, et il en fit part à son hôte, avant d’ajouter de façon peu judicieuse :
— Ce serait peut-être encore meilleur avec de la crème et du sucre.
— La meilleure façon de le gâcher ! répondit sèchement Antonio, d’un air offensé.
Ils savourèrent cependant leur café, et Ezio ressentit bientôt un afflux d’énergie nerveuse qui lui était jusque-là totalement inconnu. Il faudrait qu’il parle de cette boisson à Leonardo, la prochaine fois qu’il le verrait. Pour le moment, Antonio désigna du doigt le modèle réduit du Palazzo Seta.
— Voici quelles étaient les positions que nous avions prévues si Rosa était parvenue à entrer et à nous ouvrir l’une des poternes. Mais, comme tu le sais, elle s’est fait repérer, on lui a tiré dessus, et on a dû se replier. Maintenant, il va falloir se ressaisir, et, pendant ce temps, Emilio aura eu tout le loisir de renforcer ses défenses. Pire, cette opération s’est révélée très coûteuse. Il ne me reste presque plus un seul soldo.
— Emilio doit avoir beaucoup d’argent, dit Ezio. Pourquoi ne pas retenter une attaque et le soulager de son argent ?
— Tu ne m’as pas écouté ? Nos finances sont au plus bas, et il est sur le qui-vive. On ne pourra jamais le battre sans l’élément de surprise. De plus, il est soutenu par deux puissants cousins, les frères Marco et Agostino, même si je crois qu’Agostino, au moins, est quelqu’un de bien. Quant à Mocenigo, eh bien, le doge est un homme bon, mais il est naïf, et il laisse les autres s’occuper des problèmes commerciaux – d’autres qui mangent déjà dans la main d’Emilio. (Il observa attentivement Ezio.) Il va nous falloir un peu d’aide pour remplir nos coffres. Je crois bien que tu serais capable de nous fournir cette aide. Si tu acceptais, ce serait la preuve pour moi que tu es un allié qui vaut la peine d’être aidé. Voudrais-tu te lancer dans une telle mission, monsieur Crème-et-sucre ?
Ezio lui adressa un sourire.
— Prends-moi à l’essai, lui répondit-il.
Afficher en entierJe pensais que j'apprenais à vivre; j'apprenais seulement à mourir.
Leonard de Vinci
Afficher en entierDès que tu te seras débarrassé des archers, on se rassemblera là... (Antonio indiqua une petite place non loin, qu'Ezio reconnut pour être celle où Leonardo possédait son nouvel atelier - il se demanda brièvement si son ami faisait des progrès, avec ses commandes) et on discutera des étapes suivantes.
- Quand passe-t-on à l'action ? demanda Ezio.
- Ce soir !
- Parfait ! Permets-moi de choisir deux bons gars. Ugo, Franco, ça vous dit ? (Les deux hommes acquiescèrent en souriant.) On s'occupe des archers, et on se retrouve là où tu l'as proposé.
- Avec nos hommes à la place de leurs archers, ils ne se douteront de rien.
- Et ensuite ?
- Une fois l'entrepôt sécurisé, on lancera une attaque sur le palazzo lui-même. Mais rappelez-vous ! Pas un bruit ! Ils ne doivent se douter de rien ! (Antonio esquissa un sourire et cracha par terre.) Bonne chance, mes amis - in bocca al lupo !
Il donna une tape sur l'épaule d'Ezio.
- Crepi il lupo ! répondit Ezio en crachant à son tour.
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UN LOURD BILAN
Jenifael d’Émeraude avait tant pleuré qu’il ne restait plus une seule larme dans son corps. L’homme qu’elle avait le plus aimé durant sa courte vie était passé dans l’autre monde, celui où les souvenirs s’effaçaient les uns après les autres. « Mon père me reconnaîtra-t-il lorsque ce sera mon tour de franchir les portes des grandes plaines de lumière ? » s’alarma-t-elle, oubliant qu’elle était une déesse.
En fouillant du bout des doigts dans les cendres de
Wellan, elle découvrit les cinq émeraudes qui avaient orné la cuirasse du grand Chevalier et l’anneau que Bridgess lui avait offert. Elle les nettoya avec douceur et les serra dans le creux de sa main. Jamais plus elle ne s’en séparerait.
– Adieu, papa, sanglota-t-elle.
Elle se leva et marcha jusqu’au bord de la falaise, où son maître avait eu la délicatesse de la laisser seule un moment.
Les Chevaliers et leurs Écuyers étaient massés sur la plage, devant les ruines de Zénor, attendant le retour des scarabées qui marchaient vers le Désert. Hadrian avait envoyé Falcon s’informer des autres champs de bataille tandis qu’il se préparait
à recevoir les hommes-insectes.
Bridgess se tenait au milieu de son propre groupe.
Normalement, elle aurait dû succéder à son mari, mais elle ne possédait pas de bracelets magiques. Elle ne pouvait donc pas déplacer sa troupe selon les ordres du nouveau grand commandant.
– Il est temps que les Immortels nous donnent plus de pouvoirs, décida Jenifael en reprenant courage.
En digne fille de son père, elle entendait revendiquer ce droit dès qu’elle serait en présence d’Abnar, de Fan ou de
Danalieth. Cette guerre insensée avait assez duré. Il fallait y mettre fin.
Jenifael ? l’appela son maître par télépathie. La jeune apprentie se dématérialisa et réapparut près de Swan.
– Est-ce que ça va ? s’inquiéta la femme Chevalier.
– J’ai le coeur en miettes, mais je tiendrai le coup, pour honorer la mémoire de mon père.
Jenifael inséra les pierres précieuses dans une toute petite pochette qu’elle portait à sa ceinture. Elle examina ensuite sa mère. Stoïque, Bridgess attendait que Hadrian leur explique sa stratégie. L’adolescente considéra le commandant lui-même. L’ancien Roi d’Argent avait du chagrin lui aussi, mais il faisait de gros efforts pour ne pas le laisser paraître. Un peu plus loin, assis sur les fondations de l’ancienne cité, Onyx était plus sombre.
– C’est ici que nous les arrêterons ! proclama Hadrian, d’une voix forte.
Un vortex se forma alors sur la plage et Falcon en émergea en courant, pressé de faire son rapport à ses compagnons.
Il leur raconta, en peu de mots, ce qu’il avait vu dans les autres royaumes. Avec l’aide des guetteurs de Cristal, les hommes-lézards avaient réussi à éliminer complètement les guerriers d’Amecareth qui tentaient de traverser leur territoire.
Au Royaume d’Argent, le Prince Rhee en avait fait autant.
– Malheureusement, il y a eu des percées chez les Fées et chez les Elfes, laissa tomber Falcon.
– Raison de plus pour détruire les scarabées de Zénor au plus vite, grommela Swan. Il faudra empêcher les autres d’atteindre les Royaumes d’Émeraude, de Diamant et d’Opale.
Onyx tourna la tête vers le sud, attentif. Il percevait quelque chose que les soldats ne captaient pas encore.
– Ils arrivent, annonça-t-il en se levant.
– Dans quel état sont-ils ? voulut savoir Hadrian.
Chloé plaça ses mains sur les tempes de Kevin pour lui transmettre les informations qu’elle recueillait des insectes en utilisant sa magie. Privé de ses facultés surnaturelles, ce soldat ne pouvait que les traduire.
– Ils ont dormi dans le Désert, les informa Kevin, et ils ont eu froid.
– Tiens, ça c’est intéressant, souligna Nogait. Quelqu’un possède-t-il le pouvoir de fabriquer de la glace ?
– On pourrait transporter jusqu’ici celle du Royaume des Ombres, suggéra Cassildey.
Ce n’était pas une mauvaise idée, mais Hadrian ne l’utiliserait qu’en dernier ressort.
– Je peux le faire, affirma Onyx.
– Dans ce cas, conserve ton énergie, car nous pourrions avoir besoin de ce miracle.
L’ancien roi parcourut ses soldats du regard.
– Prenez les places que je vous ai assignées et rappelezvous que l’ennemi a réussi à pénétrer chez les Fées et les
Elfes. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Les Chevaliers s’empressèrent d’obéir. Ils formèrent une longue ligne, des ruines du Château de Zénor à celles de la cité abandonnée.
Hadrian se posta près de Falcon et garda Kevin à ses côtés. Le nouveau chef ressentait l’approche des scarabées de la même façon que jadis, soit par une douleur de plus en plus aiguë dans sa poitrine. Hadrian n’avait jamais douté de la bienveillance des dieux. Ils avaient subtilement accordé à
Danalieth la permission de le ramener dans le monde des vivants, il le savait. Les dieux ne faisaient rien sans raison.
Hadrian avait encore un rôle à jouer dans cette vie et ce n’était pas uniquement de freiner les ardeurs du renégat.
Il jeta un coup d’oeil inquisiteur à son ancien lieutenant.
Près de Swan, Onyx se tenait sur ses gardes. Il était prêt à se battre. Une nouvelle fureur s’était installée dans son coeur, sourde celle-là, mais non moins dangereuse. Elle ne transparaissait pas dans ses gestes ni dans son comportement, mais on pouvait la déceler dans ses yeux pâles. Lui aussi voulait en finir une fois pour toutes avec cette interminable guerre.
Surtout, aucun geste précipité, ordonna Hadrian. Laissezles approcher.
Jusqu’où ? voulut savoir Nogait. Je vous le ferai savoir lorsqu’ils seront à notre portée, répliqua le nouveau commandant.
Abnar apparut tout à coup devant Hadrian et le salua d’un bref mouvement de la tête.
– D’autres embarcations arrivent de l’ouest, annonçat- il. L’empereur les envoie par vagues successives.
– On n’avait vraiment pas besoin d’autres adversaires, grommela Bergeau.
Hadrian n’entendit pas son commentaire. Il réfléchissait déjà à la façon de mener en même temps une attaque contre les scarabées revenant du Désert et contre ceux qui allaient bientôt débarquer sur le continent.
– Où mettront-ils pied à terre ? s’enquit-il.
– Sur les plages de Cristal et de Zénor, si le vent ne change pas de direction.
– Le mieux serait de les empêcher d’atteindre la côte, fit remarquer Santo.
– Mais tout le monde sait que les Immortels ne peuvent pas intervenir directement lors des assauts de l’ennemi, maugréa Bridgess.
– Il serait peut-être temps de nous accorder les pouvoirs que mon père vous a si longtemps réclamés, intervint Jenifael.
Les apprentis n’étaient pas censés s’adresser à leurs aînés sans y avoir été invités, mais Swan ne sévit pas. En fait, elle
était curieuse de voir ce que le Magicien de Cristal répondrait
à la petite déesse.
– Mes mains sont liées, confessa-t-il.
Jenifael allait lui suggérer de s’adresser à Theandras, sa véritable mère, qui ne demeurerait certes pas insensible
à leur sort, lorsque Danalieth et Fan surgirent de chaque côté d’Abnar. Il ne leur fallut qu’un seul coup d’oeil du côté de l’océan pour comprendre que les Chevaliers étaient en difficulté.
– Pouvez-vous détruire cette flotte ? les sollicita Hadrian.
– Aucun Immortel n’a le droit de détruire la vie, expliqua
Danalieth, mais rien ne les empêche de jeter des obstacles sur la route d’un ennemi. Je crois que nous pourrions créer des récifs sur lesquels ces infortunés marins briseraient leurs embarcations.
– Il est dangereux de soulever le fond de la mer, rétorqua Hadrian. Ce phénomène pourrait en engendrer d’autres, plus terribles encore.
Onyx observait les Immortels avec des yeux chargés de rancune. D’une seconde à l’autre, il allait exploser de colère.
– Nous pourrions utiliser les vents, proposa Fan, mais l’envahisseur débarquerait ailleurs.
– Faites pour le mieux, accepta finalement l’ancien roi.
– De toute façon, je préfère affronter un raz-de-marée plutôt qu’un autre millier de ces satanés insectes, lança
Bergeau.
– Puis-je faire une suggestion, maître Abnar ? fit Dempsey avec déférence. Si les transformations que vous entendez effectuer sont permanentes, je vous en prie, prévoyez un ou deux points de sortie entre ces récifs pour les pêcheurs de Zénor.
– Nous ferons de notre mieux, répondit l’Immortel, comprenant fort bien qu’il était dans la nature du Bérylois de penser aux moyens de subsistance des autres.
Les trois Immortels se déplacèrent vers la plage à la vitesse d’une flèche. Voyant que ses hommes avaient tourné la tête pour voir ce que feraient ces créatures surnaturelles,
Hadrian utilisa aussitôt ses facultés télépathiques pour les rappeler à l’ordre. Les scarabées argentés approchaient rapidement par le sud et ils devaient être prêts à les arrêter.
Justement, au loin, un nuage de sable s’élevait.
– Ils ne peuvent pas avoir passé la nuit dans le Désert et revenir au galop vers Zénor ! se découragea Nogait.
– On ne sait rien sur cette espèce, commenta Chloé, près de lui.
La terre se mit à trembler sous les pieds des soldats, qui comprirent que leurs défenseurs divins étaient à l’oeuvre.
Hadrian jeta un coup d’oeil de leur côté, pour s’assurer qu’ils ne risquaient rien pendant l’opération magique. Il s’agissait d’un vieux réflexe de la part d’un homme qui avait participé à une guerre contre des sorciers. Ces derniers les avaient frappés de façon si sournoise cinq cents ans plus tôt...
– Hadrian, on dirait qu’ils sont plus nombreux, remarqua
Onyx.
– Ils sont peut-être allés chercher des amis, ricana
Nogait.
– Non, affirma Bergeau. Il n’y a pas de scarabées à deux pattes dans le Désert.
– Peuvent-ils avoir creusé des tunnels là-bas aussi ?
demanda Keiko.
– Ce n’est pas impossible, admit Hadrian.
Pendant que les Immortels transformaient le relief sousmarin, le sol continuait de remuer, rendant plutôt précaire l’équilibre des unités de combat.
Oubliez le tremblement de terre et concentrez-vous sur votre travail, ordonna Hadrian en captant le malaise de ses troupes.
De l’écume blanche se forma alors au large, tandis que les pics rocheux arrêtaient de croître à la surface de l’eau.
Mais le docte Hadrian avait vu juste : en modifiant la forme de la croûte terrestre, les Immortels avaient provoqué d’autres changements géographiques sur le continent. Les volcans à l’est du Royaume de Jade éclatèrent de fureur, lançant des jets de lave très haut dans les airs.
– Je m’en occupe, annonça Danalieth en s’évaporant.
Fan allait le suivre lorsqu’elle fut rappelée d’urgence dans le monde céleste par la déesse de Rubis. Seul Abnar demeura sur la plage pour surveiller l’efficacité de leur intervention.
Les coléoptères n’étaient plus qu’à une faible distance.
Les Chevaliers pouvaient déjà entendre les cliquetis métalliques de leurs mandibules.
Préparez-vous ! cria Hadrian dans leurs esprits. Servez-vous d’abord de votre magie ! Visez leurs yeux ! Les paumes s’allumèrent sur toute la ligne de défense. Même les Écuyers attendaient leurs adversaires de pied ferme. Ils pouvaient maintenant distinguer leurs carapaces, sur lesquelles se reflétaient les rayons du soleil.
Est-ce qu’ils sont assez près ? demanda nerveusement
Nogait. Attendez encore un peu ! leur commanda Hadrian. Il ne servait à rien de gaspiller des rayons incandescents qui n’atteindraient aucune cible et qui chaufferaient à blanc les mains des combattants. À quelques pas d’Hadrian, Onyx ressemblait un chat qui n’attendait que le moment de fondre sur sa proie.
Maintenant ! hurla mentalement Hadrian. Des centaines de faisceaux furent décochés, visant la tête des guerriers argentés. L’éblouissant feu d’artifice sema d’abord la confusion dans les rangs ennemis. Lorsque les rayons incisifs crevèrent les yeux de l’avant-garde, les insectes comprirent ce qu’ils devaient faire. Ils baissèrent la tête et foncèrent sur les soldats vêtus de vert en pointant leurs javelots droit devant.
Les Chevaliers dégainèrent rapidement leurs épées et chargèrent les guerriers-insectes. Dès lors, Hadrian cessa d’observer la bataille pour y participer lui-même. Il para les coups de lance, frappant le visage de ses opposants avec le plat de sa lame, espérant atteindre leurs orbites. Le choc des armes combiné au bruit métallique des mandibules devint bientôt insupportable. Le nouveau commandant aurait aimé savoir comment se débrouillaient les plus jeunes, mais il ne pouvait tout simplement pas porter son attention ailleurs que sur ses propres combats.
La mêlée dura de nombreuses heures et mit les soldats
à rude épreuve. Lorsque le dernier scarabée tomba, aux mains de Bergeau, une odeur pestilentielle s’élevait du champ de bataille. Haletant et fourbu, Hadrian pivota lentement sur lui-même en sondant le carnage. C’est alors qu’il constata que beaucoup des siens avaient subi des blessures. Leurs frères et leurs soeurs d’armes, trop épuisés pour les soigner, s’étaient tout de même penchés sur eux.
Au loin, sur la plage, Hadrian vit la silhouette du
Magicien de Cristal, qui avait assisté passivement à l’affrontement.
Pouvez-vous au moins transporter mes soldats dans le hall du
Château de Zénor ? lui demanda-t-il par télépathie.
Abnar apparut instantanément près de l’ancien roi.
– Vous y compris ? s’enquit l’Immortel.
– Non. Il faut que quelqu’un reste pour incendier ces cadavres. Nous n’avons vraiment pas besoin d’une épidémie, en ce moment.
– Dans ce cas, ce sera moi.
Il n’eut pas le temps de questionner davantage le
Magicien de Cristal sur les restrictions que lui imposaient les dieux. Il se retrouva sur-le-champ dans le hall humide de l’ancienne forteresse des rois de Zénor. Plus de la moitié de ses braves soldats gisaient sur le sol. Certains gémissaient de douleur, d’autres demeuraient silencieux. L’autre moitié des troupes était assise près des blessés. Personne n’avait assez de force pour rester debout. Malgré sa faiblesse, Santo appliquait déjà ses mains magiques sur les plaies de ses frères d’armes.
Hadrian s’aperçut alors qu’il ne voyait Onyx nulle part !
Il chercha Swan du regard et la trouva courbée sur son mari.
Le commandant enjamba rapidement les corps qui le séparaient de son ancien lieutenant et s’agenouilla à son côté. Pantelant, Onyx cherchait à arrêter lui-même le sang qui jaillissait de la taillade dans son armure. Exténuée, Swan n’arrivait pas à accumuler suffisamment d’énergie dans ses paumes pour refermer la blessure. Hadrian repoussa les mains de son ami et cautérisa chair, veines et organes.
– Merci, articula péniblement Swan.
Elle se laissa tomber sur le dos près d’Onyx. « Je dois trouver un remontant pour que les bien portants puissent soigner leurs compagnons... », s’alarma le chef. En réponse
à sa prière, Abnar se matérialisa près de lui.
– Je vous en conjure, redonnez des forces à ceux qui sont indemnes afin qu’ils viennent en aide aux blessés.
Une douce lumière blanche émana du corps de l’Immortel et se propagea rapidement dans toute la pièce. Hadrian ressentit lui-même une nouvelle vitalité s’installer dans tous ses membres.
– Merci, Abnar.
Pour donner l’exemple à ses soldats, le commandant se pencha sur ceux qui l’entouraient pour leur donner des soins.
– Sire, Christer est mort..., annonça Sherman d’une voix tremblante.
On lui apprit également que Jukos, Honsu, Armil et
Cassildey avaient subi le même sort.
– Cassildey ? s’étonna Jenifael.
Elle n’avait jamais aimé ce prétentieux jeune homme, mais sa mort l’affligea terriblement. Elle vint s’agenouiller près de sa dépouille et chercha à savoir comment il avait perdu la vie. La lance d’un scarabée avait laissé un trou béant dans sa gorge. Téméraire et inconscient, il s’était sans doute précipité sur le plus gros des coléoptères sans s’assurer que ses compagnons pouvaient le seconder. Cassildey n’avait jamais appris à travailler en équipe et cette faiblesse venait de lui coûter la vie.
Les blessés n’étant pas en état de le suivre dans la cour du château, où il aurait dû procéder à l’incinération du
Chevalier Honsu et des Écuyers Jukos, Armil, Christer et
Cassildey, Hadrian décida de le faire sur place en utilisant un feu magique. Les cinq héros furent donc alignés au milieu de la grande pièce.
– Que les dieux accueillent favorablement ces braves soldats qui ont donné leur vie pour sauver leurs semblables, prononça solennellement l’ancien roi. Leurs noms passeront
à l’histoire.
Les défenseurs d’Enkidiev se recueillirent en regardant brûler leurs compagnons. Plusieurs pleurèrent en silence.
Lorsque les corps ne furent plus que des cendres, Jenifael les ramassa magiquement et quitta le hall sans inviter qui que ce soit à la suivre.
Les soldats n’avaient pas le coeur à manger, alors
Hadrian attendit avant de leur proposer d’emprunter des mets un peu partout sur le continent. Il se tourna plutôt vers
Abnar. L’Immortel observait les Chevaliers sans laisser transparaître ses émotions.
– Puis-je vous parler en privé ? lui demanda Hadrian.
– Certainement.
Les deux hommes quittèrent le hall et longèrent le corridor qui menait à la cour. Physiquement, ils ne se ressemblaient pas, même si, en théorie, Abnar aurait pu changer son apparence. Ce dernier avait choisi de conserver le visage de son enfance. Il portait ses cheveux blond foncé très courts, tandis que les cheveux noirs d’Hadrian touchaient ses épaules. Leur forme de visage était différente, mais ils avaient les mêmes yeux, ceux de leur père.
– J’aimerais vous entretenir au sujet de la loyauté, commença
Hadrian une fois qu’ils furent dehors.
– Allez-vous aussi me réclamer des facultés magiques ?
se rebiffa l’Immortel.
– Je ne les refuserais certes pas, mais je pensais plutôt
à votre propre engagement vis-à-vis des dieux. J’admire votre fidélité et votre obéissance, mais je déplore que vous ne sachiez pas faire preuve de plus de souplesse.
– Nous ne sommes pas créés pour être flexibles.
– Est-ce qu’on vous ordonne spécifiquement d’être rigides ?
– Les dieux exigent notre soumission inconditionnelle.
– Mais vous ont-ils ordonné d’être rigides ?
– Pas en ces termes.
Hadrian fit quelques pas dans la grande cour, puis se retourna en fronçant légèrement les sourcils, car il voulait faire bien attention d’employer des mots qui iraient droit au coeur de son demi-frère.
– Il n’est pas facile d’être un meneur d’hommes, Abnar.
Je parle ici par expérience. Notre père, le Roi Kogal, m’a enseigné tout ce qu’il savait sur la politique, la diplomatie, la stratégie de guerre, mais il a ajouté, lorsque je lui ai succédé, que malgré toutes mes connaissances, je devrais tôt ou tard faire face à des situations où mon intuition me serait plus utile.
– Je ne suis pas un dirigeant de ce monde, je suis un simple serviteur de Parandar.
– Le dieu suprême savait que, tout comme moi, vous feriez un jour face à des problèmes auxquels vos maîtres célestes ne vous avaient pas préparé.
– Cessez de tourner autour du pot, Hadrian.
– Au lieu d’analyser cette guerre en fonction des directives que vous avez reçues du panthéon, essayez de la voir
à travers les yeux de ceux qui la vivent.
– Vous aimeriez que je me rebelle, comme Danalieth ?
– Cessez de raisonner comme on vous a enseigné à le faire et pensez à ces braves soldats qui ont été tués parce que le ciel les a laissés tomber. Parandar vous a prié de veiller sur les hommes. Croyez-vous vraiment qu’il vous garderait rancune de les aider à protéger leurs terres et leur façon de vivre ? Cela ne fait-il pas partie de votre mandat céleste ?
Abnar baissa les yeux pendant un moment, songeur.
Hadrian ne le pressa pas.
– J’ai amèrement regretté d’avoir transformé des mercenaires en créatures magiques, soupira finalement l’Immortel.
– Ni vous ni moi ne pouvions prévoir ce qui se passerait.
C’est toutefois cette décision de votre part qui nous a permis autrefois de l’emporter sur les sorciers et les guerriers d’Amecareth.
Le Magicien de Cristal ne répliqua pas.
– Il ne s’agit pas de milliers d’hommes provenant de toutes les couches sociales d’Enkidiev, poursuivit Hadrian.
Les Chevaliers ne sont que deux cents et ils ont été triés sur le volet. Vous leur confiez la défense de tout un continent sans rien faire pour les aider lorsqu’ils en ont le plus besoin.
Le Roi d’Argent enfonça le pieu encore plus creux.
– Danalieth n’est pas un insoumis, comme vous le prétendez.
À mon avis, son amour pour ce monde est exemplaire.
– Il a été condamné à disparaître...
– Qu’est-ce qui est le plus important à vos yeux, Abnar :
votre propre survie ou l’accomplissement de votre charge ?
Incertain, Abnar s’éloigna de son demi-frère en se tordant les mains.
– Je ne sais plus quoi faire, avoua-t-il enfin. Les dieux sont trop préoccupés en ce moment pour me conseiller.
– Les dieux ne devraient pas vous dicter vos moindres gestes. Ils vous ont confié une mission, alors qu’ils vous fassent confiance. Ils ne s’intéressent qu’à sa finalité, pas aux moyens que vous prendrez pour réussir. Laissez-vous guider par les besoins du moment. Prenons cette journée, par exemple. Lorsqu’il a vu que les vaisseaux de l’empereur allaient débarquer des milliers de nouveaux guerriers sur nos plages, Danalieth a tout de suite pensé à nous en protéger.
– Vous aimeriez donc que j’accorde plus de pouvoirs aux Chevaliers, c’est bien cela ?
– Ce qui presse le plus, c’est de donner au moins des bracelets magiques à un membre du groupe de sire Wellan et à un autre de celui de sire Jasson. Pour le reste, je m’en remets à vous.
Le Magicien de Cristal hocha doucement la tête. Hadrian sut qu’il ne pouvait pas pousser plus loin son audace. Il se courba avec respect et retourna à l’intérieur. En entrant dans le hall, il constata, avec satisfaction, que ses soldats prenaient du mieux. Nogait commençait d’ailleurs à tenter ses camarades en leur décrivant en détail ce qu’ils mangeraient
à cette heure à Émeraude. Utilisant la magie que lui avait tout récemment enseignée son ami Onyx, Hadrian fit d’abord apparaître une longue table au centre de la pièce, puis des chaises, empruntées à son ancien palais d’Argent.
Ceux qui avaient repris leurs forces aidèrent les blessés
à se rendre à leur siège. Swan fit asseoir son mari encore chancelant près d’elle. Onyx la remercia par un baiser, puis se tourna vers le nouveau commandant. C’était le Hadrian qu’il avait connu jadis, le guerrier sans peur et sans reproche que tous admiraient.
– Si j’ai bien compris, la nourriture d’Émeraude vous remettrait d’aplomb ? les taquina Hadrian.
– Moi, tant que j’ai du vin, je serai content, répliqua
Onyx.
Ils se mirent tous à suggérer des mets différents. Puisqu’il
était impossible de distinguer quoi que ce soit dans cette cacophonie, Hadrian s’en tint à sa première idée et alla magiquement chercher ce que les serviteurs étaient en train de préparer dans les cuisines d’Émeraude. Les soldats affamés se jetèrent sur les plats comme des loups.
Jenifael, où es-tu ? s’inquiéta alors Swan. Je suis sur le balcon qui domine l’océan, répondit aussitôt son apprentie. Le repas est servi, jeune fille, lui indiqua la femme Chevalier.
Donnez-moi encore quelques minutes, maître. Je dois dire au revoir à mes amis et ce n’est pas facile. Il y avait des sanglots dans la voix de Jenifael.
– Laisse-la tranquille, recommanda Onyx en se versant du vin.
– Elle est sous ma responsabilité, riposta Swan.
– Elle a presque l’âge de devenir Chevalier. Il est grand temps qu’elle apprenne à réfléchir seule.
De toute façon, la petite déesse n’avait pas l’intention de faire attendre son maître bien longtemps. Appuyée contre le parapet de pierre, elle faisait voler les cendres en spirale devant ses yeux.
– Tu aurais été un redoutable Chevalier si Sage n’avait pas été tué par l’ennemi, hoqueta-t-elle. Il est dommage que la vie ne t’ait pas donné la chance de remédier à tes faiblesses. Que les dieux t’accompagnent, Cassildey.
Elle lança les cendres dans la mer, puis essuya ses larmes.
– C’est à votre père que vous pensez ? demanda une voix qu’elle reconnut aussitôt.
– À lui et à tous les vaillants soldats qui ont perdu inutilement la vie, répondit-elle en se retournant.
– Wellan était un grand homme. Il me manquera beaucoup
à moi aussi.
Hadrian portait l’armure des Chevaliers qui, de l’avis de
Jenifael, lui seyait mieux que ses vêtements noirs. « Probablement parce qu’ils le font trop ressembler à Onyx », déduisit-elle.
– Pourtant, il a été votre maître de magie, se rappela l’ancien roi, qui avait capté ces réflexions.
– Il était encore Farrell à cette époque, du moins, je le pense.
– Onyx est un homme complexe. Il a plusieurs visages.
– Celui qu’il adopte depuis qu’il est devenu roi ne me plaît pas autant.
– Venez vous sustenter pendant qu’il en est encore temps.
Il lui tendit la main et Jenifael la prit en rougissant.
– Vous avez vieilli, on dirait, remarqua-t-il.
Cette fois, l’apprentie dut faire appel à sa maîtrise de la magie pour ne pas se transformer en boule de feu intimidée.
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Elle accompagna le roi en lui bloquant ses pensées, de peur de paraître déplacée. Dès qu’ils entrèrent dans le hall, la jeune fille alla prendre place auprès de Swan.
– Est-ce que tu te sens bien ? s’enquit son maître devant son air morose.
– Je trouve injuste que Cassildey n’ait pas vécu assez longtemps pour devenir un véritable Chevalier d’Émeraude, déplora Jenifael. Mon père a bien essayé de lui apprendre à travailler de concert avec nous, mais Cassildey était bien trop fier pour suivre ses conseils.
– Et la fierté est un défaut, à ton avis ? la questionna
Onyx, qui venait d’avaler tout le contenu de son hanap.
– Oui, quand une personne se croit supérieure aux autres alors qu’en réalité, elle ne l’est pas. Si Cassildey avait eu le bonheur d’être éduqué par un maître, il n’aurait sans doute pas été aussi arrogant.
– Sa Majesté a eu des parents et cela ne l’a pas empêchée d’avoir une opinion très avantageuse d’elle-même, fit remarquer Nogait, assis de biais avec Onyx.
Le silence s’abattit dans la grande pièce et les soldats attendirent de voir comment leur souverain réagirait à cette remarque cinglante. Au bout de la table, Hadrian réprima un sourire amusé. Il n’allait certainement pas venir en aide
à son ancien lieutenant dans une affaire aussi personnelle.
– J’ai acquis le droit d’imposer ma supériorité à mes semblables, répondit très sérieusement Onyx.
– Quand, exactement ? voulut savoir Nogait, qui ne semblait pas comprendre qu’il jouait avec le feu.
– Nogait, c’est toi qui manques de respect en ce moment, l’avertit Dempsey, le commandant de sa troupe.
– Je suis seulement curieux.
– Lorsqu’on naît paysan et qu’on réussit à s’élever jusqu’au rang de roi, on peut tout se permettre, rétorqua
Onyx.
– Ou presque, ajouta Swan pour détendre l’atmosphère.
Abnar apparut alors derrière Hadrian, mettant momentanément fin à cette discussion. Comme toutes les fois qu’un
Immortel s’approchait de lui, Onyx éprouva aussitôt une répulsion instinctive.
– Ce soir, j’accorderai à deux d’entre vous un pouvoir qui leur permettra de remplacer leurs commandants, déclara le Magicien de Cristal.
– Et les autres ? réclama Bergeau.
– J’y songerai.
Il baissa la tête et disparut dans un tourbillon de petites
étoiles dorées.
– Il n’a pas dit qui ! protesta Robyn.
– Je pense l’avoir deviné, annonça Bailey, assis près de
Bridgess.
Cette dernière contemplait avec étonnement les deux bracelets noirs qui venaient de remplacer ceux qu’elle portait normalement pour protéger ses poignets.
– On connaît le nouveau chef du groupe de Wellan, alors qui est celui du groupe de Jasson ? demanda Falcon.
Ariane se leva lentement en montrant ses avant-bras à ses frères d’armes.
– La voilà, les informa Chloé.
Au même moment, un Chevalier et quatre Écuyers franchissaient le portail de l’antichambre des morts. Un
Immortel souriant vint à leur rencontre et les informa de ce qui leur arrivait, puis les conduisit vers les immenses portes dorées, gardées par deux dieux inférieurs.
Wellan vit passer ses hommes sur le sentier de cailloux blancs. Malgré sa faiblesse, il parvint à se lever et à les rattraper.
– Wellan ! s’exclama joyeusement Honsu.
Les deux Chevaliers s’étreignirent un instant, puis le grand chef serra aussi dans ses bras Jukos, Christer et Armil.
Il parut surpris de trouver Cassildey derrière eux.
– Je crains de vous avoir fait honte jusque dans la mort, confessa l’apprenti. J’ai combattu l’ennemi avec la fureur d’un lion, sans me soucier de mes coéquipiers. Les guerriers argentés ont réussi à m’isoler et il ne leur a pas été difficile de me tuer.
– Ce qui importe, c’est que tu reconnaisses maintenant ton erreur, affirma Wellan. Lassa est-il sauf ?
– Abnar l’a emmené en lieu sûr.
Pourtant, à la surface de l’étang révélateur, Wellan avait vu le porteur de lumière en proie à de grands tourments, dans ce qui ressemblait à une grotte.
– Sommes-nous sur les grandes plaines de lumière ?
chercha à savoir Cassildey.
– Non, mais on vous y conduira dans un moment.
– Pourquoi n’y êtes-vous pas déjà ?
– J’ai encore des choses à régler avant de jouir de mon repos éternel. Suis les autres, Cassildey. Je vous rejoindrai bientôt.
Il embrassa le fougueux jeune homme sur le front et le regarda partir avec ses camarades. Wellan ne put s’empêcher de penser que cette fois, Lassa avait perdu tous ses protecteurs.
Son sort reposait désormais entre les mains d’Abnar...
Afficher en entierUn lourd bilan
Jenifael d'Émeraude avait tant pleuré qu'il ne restait plus une seule larme dans son corps. L'homme qu'elle avait le plus aimé durant sa courte vie était passé dans l'autre monde, celui où les souvenirs s'effaçaient les uns après les autres. « Mon père me reconnaîtra-t-il lorsque ce sera mon tour de franchir les portes des grandes plaines de lumière ? » s'alarma-t-elle, oubliant qu'elle était une déesse.
En fouillant du bout des doigts dans les cendres de Wellan, elle découvrit les cinq émeraudes qui avaient orné la cuirasse du grand Chevalier et l'anneau que Bridgess lui avait offert. Elle les nettoya avec douceur et les serra dans le creux de sa main. Jamais plus elle ne s'en séparerait.
— Adieu, papa, sanglota-t-elle.
Elle se leva et marcha jusqu'au bord de la falaise, où son maître avait eu la délicatesse de la laisser seule un moment. Les Chevaliers et leurs Écuyers étaient massés sur la plage, devant les ruines de Zénor, attendant le retour des scarabées qui marchaient vers le Désert. Hadrian avait envoyé Falcon s'informer des autres champs de bataille tandis qu'il se préparait à recevoir les hommes-insectes.
Bridgess se tenait au milieu de son propre groupe. Normalement, elle aurait dû succéder à son mari, mais elle ne possédait pas de bracelets magiques. Elle ne pouvait donc pas déplacer sa troupe selon les ordres du nouveau grand commandant.
— Il est temps que les Immortels nous donnent plus de pouvoirs, décida Jenifael en reprenant courage.
En digne fille de son père, elle entendait revendiquer ce droit dès qu'elle serait en présence d'Abnar, de F'an ou de Danalieth. Cette guerre insensée avait assez duré. Il fallait y mettre fin.
Jenifael ? l'appela son maître par télépathie. La jeune apprentie se dématérialisa et réapparut près de Svwan.
— Est-ce que ça va ? s'inquiéta la femme Chevallier.
— J'ai le cœur en miettes, mais je tiendrai le coup, pour honorer la mémoire de mon père.
Jenifael inséra les pierres précieuses dans une toute petite pochette qu'elle portait à sa ceinture. Elle examina ensuite sa mère. Stoïque, Bridgess attendait que Hadrian leur explique sa stratégie. L'adolescente considéra le commandant lui-même. L'ancien Roi d'Argent avait du chagrin lui aussi, mais il faisait de gros effforts pour ne pas le laisser paraître. Un peu plus loin, assis sur les fondations de l'ancienne cité, Onyx était plus sombre.
— C'est ici que nous les arrêterons ! proclama Hadrian, d'une voix forte.
Un vortex se forma alors sur la plage et Falcon en émergea en courant, pressé de faire son rapport àà. ses compagnons. Il leur raconta, en peu de mots, ce qu'il avait vu dans les autres royaumes. Avec l'aide des guetteurs de Cristal, les hommes-lézards avaient réussi à éliminer complètement les guerriers d'Amecareth qui tentaient de traverser leur territoire. Au Royaume d'Argent, le Prince Rhee en avait fait autant.
— Malheureusement, il y a eu des percées chez les Fées et chez les Elfes, laissa tomber Falcon.
— Raison de plus pour détruire les scarabées de Zénor au plus vite, grommela Swan. Il faudra empêcher les autres d'atteindre les Royaumes d'Émeraude, de Diamant et d'Opale.
Onyx tourna la tête vers le sud, attentif. Il percevait quelque chose que les soldats ne captaient pas encore.
— Ils arrivent, annonça-t-il en se levant.
— Dans quel état sont-ils ? voulut savoir Hadrian.
Chloé plaça ses mains sur les tempes de Kevin pour lui transmettre les informations qu'elle recueillait des insectes en utilisant sa magie. Privé de ses facultés surnaturelles, ce soldat ne pouvait que les traduire.
— Ils ont dormi dans le Désert, les informa Kevin, et ils ont eu froid.
— Tiens, ça c'est intéressant, souligna Nogait. Quelqu'un possède-t-il le pouvoir de fabriquer de la glace ?
— On pourrait transporter jusqu'ici celle du Royaume des Ombres, suggéra Cassildey.
Ce n'était pas une mauvaise idée, mais Hadrian ne l'utiliserait qu'en dernier ressort.
— Je peux le faire, affirma Onyx.
— Dans ce cas, conserve ton énergie, car nous pourrions avoir besoin de ce miracle.
L'ancien roi parcourut ses soldats du regard.
— Prenez les places que je vous ai assignées et rappelez-vous que l'ennemi a réussi à pénétrer chez les Fées et les Elfes. Nous n'avons pas de temps à perdre.
Les Chevaliers s'empressèrent d'obéir. Ils formèrent une longue ligne, des ruines du Château de Zénor à celles de la cité abandonnée.
Hadrian se posta près de Falcon et garda Kevin à ses côtés. Le nouveau chef ressentait l'approche des scarabées de la même façon que jadis, soit par une douleur de plus en plus aiguë dans sa poitrine. Hadrian n'avait jamais douté de la bienveillance des dieux. Ils avaient subtilement accordé à Danalieth la permission de le ramener dans le monde des vivants, il le savait. Les dieux ne faisaient rien sans raison. Hadrian avait encore un rôle à jouer dans cette vie et ce n'était pas uniquement celui de freiner les ardeurs du renégat.
Il jeta un coup d'œil inquisiteur à son ancien lieutenant. Près de Swan, Onyx se tenait sur ses gardes. Il était prêt à se battre. Une nouvelle fureur s'était installée dans son cœur, sourde celle-là, mais non moins dangereuse. Elle ne transparaissait pas dans ses gestes ni dans son comportement, mais on pouvait la déceler dans ses yeux pâles. Lui aussi voulait en finir une fois pour toutes avec cette interminable guerre.
Surtout, aucun geste précipité, ordonna Hadrian. Laissez-les approcher.
Jusqu'où ? voulut savoir Nogait. Je vous le ferai savoir lorsqu'ils seront à notre portée, répliqua le nouveau commandant.
Abnar apparut tout à coup devant Hadrian et le salua d'un bref mouvement de la tête.
— D'autres embarcations arrivent de l'ouest, annonça- t-il. L'empereur les envoie par vagues successives.
— On n'avait vraiment pas besoin d'autres adversaires, grommela Bergeau.
Hadrian n'entendit pas son commentaire. Il réfléchissait déjà à la façon de mener en même temps une attaque contre les scarabées revenant du Désert et contre ceux qui allaient bientôt débarquer sur le continent.
— Où mettront-ils pied à terre ? s'enquit-il.
— Sur les plages de Cristal et de Zénor, si le vent ne change pas de direction.
— Le mieux serait de les empêcher d'atteindre la côte, fit remarquer Santo.
— Mais tout le monde sait que les Immortels ne peuvent pas intervenir directement lors des assauts de l'ennemi, maugréa Bridgess.
— Il serait peut-être temps de nous accorder les pouvoirs que mon père vous a si longtemps réclamés, intervint Jenifael.
Les apprentis n'étaient pas censés s'adresser à leurs aînés sans y avoir été invités, mais Swan ne sévit pas. En fait, elle était curieuse de voir ce que le Magicien de Cristal répondrait à la petite déesse.
— Mes mains sont liées, confessa-t-il.
Jenifael allait lui suggérer de s'adresser à Theandras, sa véritable mère, qui ne demeurerait certes pas insensible à leur sort, lorsque Danalieth et Fan surgirent de chaque côté d'Abnar. Il ne leur fallut qu'un seul coup d'œil du côté de l'océan pour comprendre que les Chevaliers étaient en difficulté.
— Pouvez-vous détruire cette flotte ? les sollicita Hadrian.
— Aucun Immortel n'a le droit de détruire la vie, expliqua Danalieth, mais rien ne les empêche de jeter des obstacles sur la route d'un ennemi. Je crois que nous pourrions créer des récifs sur lesquels ces infortunés marins briseraient leurs embarcations.
— Il est dangereux de soulever le fond de la mer, rétorqua Hadrian. Ce phénomène pourrait en engendrer d'autres, plus terribles encore.
Onyx observait les Immortels avec des yeux chargés de rancune. D'une seconde à l'autre, il allait exploser de colère.
— Nous pourrions utiliser les vents, proposa Fan, mais l'envahisseur débarquerait ailleurs.
— Faites pour le mieux, accepta finalement l'ancien roi.
— De toute façon, je préfère affronter un raz de marée plutôt qu'un autre millier de ces satanés insectes, lança Bergeau.
— Puis-je faire une suggestion, maître Abnar ? fit Dempsey avec déférence. Si les transformations que vous entendez effectuer sont permanentes, je vous en prie, prévoyez un ou deux points de sortie entre ces récifs pour les pêcheurs de Zénor.
— Nous ferons de notre mieux, répondit l'Immortel, comprenant fort bien qu'il était dans la nature du Bérylois de penser aux moyens de subsistance des autres.
Les trois Immortels se déplacèrent vers la plage à la vitesse d'une flèche. Voyant que ses hommes avaient tourné la tête pour voir ce que feraient ces créatures surnaturelles, Hadrian utilisa aussitôt ses facultés télépathiques pour les rappeler à l'ordre. Les scarabées argentés approchaient rapidement par le sud et ils devaient être prêts à les arrêter. Justement, au loin, un nuage de sable s'élevait.
— Ils ne peuvent pas avoir passé la nuit dans le Désert et revenir au galop vers Zénor ! se découragea Nogait.
— On ne sait rien sur cette espèce, commenta Chloé, près de lui.
La terre se mit à trembler sous les pieds des soldats, qui comprirent que leurs défenseurs divins étaient à l'œuvre. Hadrian jeta un coup d'œil de leur côté, pour s'assurer qu'ils ne risquaient rien pendant l'opération magique. Il s'agissait d'un vieux réflexe de la part d'un homme qui avait participé à une guerre contre des sorciers. Ces derniers les avaient frappés de façon si sournoise cinq cents ans plus tôt...
— Hadrian, on dirait qu'ils sont plus nombreux, remarqua Onyx.
— ls sont peut-être allés chercher des amis, ricana Nogait.
— Non, affirma Bergeau. Il n'y a pas de scarabées à deux pattes dans le Désert.
— Peuvent-ils avoir creusé des tunnels là-bas aussi ? demanda Keiko.
— Ce n'est pas impossible, admit Hadrian.
Pendant que les Immortels transformaient le relief sous-marin, le sol continuait de remuer, rendant plutôt précaire l'équilibre des unités de combat.
Oubliez le tremblement de terre et concentrez-vous sur votre travail, ordonna Hadrian en captant le malaise de ses troupes.
De l'écume blanche se forma alors au large, tandis que les pics rocheux arrêtaient de croître à la surface de l'eau. Mais le docte Hadrian avait vu juste : en modifiant la forme de la croûte terrestre, les Immortels avaient provoqué d'autres changements géographiques sur le continent. Les volcans à l'est du Royaume de Jade éclatèrent de fureur, lançant des jets de lave très haut dans les airs.
— Je m'en occupe, annonça Danalieth en s'évaporant.
Fan allait le suivre lorsqu'elle fut rappelée d'urgence dans le monde céleste par la déesse de Rubis. Seul Abnar demeura sur la plage pour surveiller l'efficacité de leur intervention.
Les coléoptères n'étaient plus qu'à une faible distance. Les Chevaliers pouvaient déjà entendre les cliquetis métalliques de leurs mandibules.
Préparez-vous ! cria Hadrian dans leurs esprits. Servez-vous d'abord de votre magie ! Visez leurs yeux ! Les paumes s'allumèrent sur toute la ligne de défense. Même les Écuyers attendaient leurs adversaires de pied ferme. Ils pouvaient maintenant distinguer leurs carapaces, sur lesquelles se reflétaient les rayons du soleil.
Est-ce qu'ils sont assez près ? demanda nerveusement Nogait. Attendez encore un peu ! leur commanda Hadrian. Il ne servait à rien de gaspiller des rayons incandescents qui n'atteindraient aucune cible et qui chaufferaient à blanc les mains des combattants. À quelques pas d'Hadrian, Onyx ressemblait un chat qui n'attendait que le moment de fondre sur sa proie.
Maintenant ! hurla mentalement Hadrian. Des centaines de faisceaux furent décochés, visant la tête des guerriers argentés. L'éblouissant feu d'artifice sema d'abord la confusion dans les rangs ennemis. Lorsque les rayons incisifs crevèrent les yeux de l'avant-garde, les insectes comprirent ce qu'ils devaient faire. Ils baissèrent la tête et foncèrent sur les soldats vêtus de vert en pointant leurs javelots droit devant.
Les Chevaliers dégainèrent rapidement leurs épées et chargèrent les guerriers-insectes. Dès lors, Hadrian cessa d'observer la bataille pour y participer lui-même. Il para les coups de lance, frappant le visage de ses opposants avec le plat de sa lame, espérant atteindre leurs orbites. Le choc des armes combiné au bruit métallique des mandibules devint bientôt insupportable. Le nouveau commandant aurait aimé savoir comment se débrouillaient les plus jeunes, mais il ne pouvait tout simplement pas porter son attention ailleurs que sur ses propres combats.
La mêlée dura de nombreuses heures et mit les soldats à rude épreuve. Lorsque le dernier scarabée tomba sous les coups de Bergeau, une odeur pestilentielle s'élevait du champ de bataille. Haletant et fourbu, Hadrian pivota lentement sur lui-même en sondant le carnage. C'est alors qu'il constata que beaucoup des siens avaient subi des blessures. Leurs frères et leurs sœurs d'armes, trop épuisés pour les soigner, s'étaient tout de même penchés sur eux.
Au loin, sur la plage, Hadrian vit la silhouette du Magicien de Cristal, qui avait assisté passivement à l'affrontement.
Pouvez-vous au moins transporter mes soldats dans le hall du Château de Zénor ? lui demanda-t-il par télépathie.
Abnar apparut instantanément près de l'ancien roi.
— Vous y compris ? s'enquit l'Immortel.
— Non. Il faut que quelqu'un reste pour incendier ces cadavres. Nous n'avons vraiment pas besoin d'une épidémie, en ce moment.
— Dans ce cas, ce sera moi.
Il n'eut pas le temps de questionner davantage le Magicien de Cristal sur les restrictions que lui imposaient les dieux. Il se retrouva sur-le-champ dans le hall humide de l'ancienne forteresse des rois de Zénor. Plus de la moitié de ses braves soldats gisaient sur le sol. Certains gémissaient de douleur, d'autres demeuraient silencieux. L'autre moitié des troupes était assise près des blessés. Personne n'avait assez de force pour rester debout. Malgré sa faiblesse, Santo appliquait déjà ses mains magiques sur les plaies de ses frères d'armes.
Hadrian s'aperçut alors qu'il ne voyait Onyx nulle part ! Il chercha Swan du regard et la trouva courbée sur son mari. Le commandant enjamba rapidement les corps qui le séparaient de son ancien lieutenant et s'agenouilla à son côté. Pantelant, Onyx cherchait à arrêter lui-même le sang qui jaillissait de la taillade dans son armure. Exténuée, Swan n'arrivait pas à accumuler suffisamment d'énergie dans ses paumes pour refermer la blessure. Hadrian repoussa les mains de son ami et cautérisa chair, veines et organes.
— Merci, articula péniblement Swan.
Elle se laissa tomber sur le dos près d'Onyx. « Je dois trouver un remontant pour que les bien portants puissent soigner leurs compagnons... », s'alarma le chef. En réponse à sa prière, Abnar se matérialisa près de lui.
— Je vous en conjure, redonnez des forces à ceux qui sont indemnes afin qu'ils viennent en aide aux blessés.
Une douce lumière blanche émana du corps de l'Immortel et se propagea rapidement dans toute la pièce. Hadrian ressentit lui-même une nouvelle vitalité s'installer dans tous ses membres.
— Merci, Abnar.
Pour donner l'exemple à ses soldats, le commandant se pencha sur ceux qui l'entouraient pour leur donner des soins.
— Sire, Christer est mort, annonça Sherman d'une voix tremblante.
On lui apprit également que Jukos, Honsu, Armil et Cassildey avaient subi le même sort.
— Cassildey ? s'étonna Jenifael.
Elle n'avait jamais aimé ce prétentieux jeune homme, mais sa mort l'affligea terriblement. Elle vint s'agenouiller près de sa dépouille et chercha à savoir comment il avait perdu la vie. La lance d'un scarabée avait laissé un trou béant dans sa gorge. Téméraire et inconscient, il s'était sans doute précipité sur le plus gros des coléoptères sans s'assurer que ses compagnons pouvaient le seconder. Cassildey n'avait jamais appris à travailler en équipe et cette faiblesse venait de lui coûter la vie.
Les blessés n'étant pas en état de le suivre dans la cour du château, où il aurait dû procéder à l'incinération du Chevalier Honsu et des Écuyers Jukos, Armil, Christer et Cassildey, Hadrian décida de le faire sur place en utilisant un feu magique. Les cinq héros furent donc alignés au milieu de la grande pièce.
— Que les dieux accueillent favorablement ces braves soldats qui ont donné leur vie pour sauver leurs semblables, prononça solennellement l'ancien roi. Leurs noms passeront à l'histoire.
Les défenseurs d'Enkidiev se recueillirent en regardant brûler leurs compagnons. Plusieurs pleurèrent en silence. Lorsque les corps ne furent plus que des cendres, Jenifael les ramassa magiquement et quitta le hall sans inviter qui que ce soit à la suivre.
Afficher en entier_ Vous me seriez bien plus utiles si vous trouviez un moyen de traverser ce barrage de dragons au lieu de philosopher, coupa Onyx.
_ Attirons-les dans la mer, proposa Bergeau.
_ Avec quoi? rétorqua Nogait.
_ On va te pendre au bout d'une corde et te balancer devant leur nez, le taquina Milos.
_ L'idée n'est pas mauvaise, concéda Swan.
_ Quoi! glapit Nogait, insulté.
Afficher en entier_ Je sais bien que nous ne devrions pas emmener un petit garçon sur le champ de bataille, osa finalement dire Nogait, mais n'oublions pas que ce dragon est un excellent casse-noisettes. Il pourrait faire pencher la balance en notre faveur.
_ En vieillissant, tu as de plus en plus d'allure, toi, observa Swan.
Afficher en entier_ Il est venu jusqu'ici sur son dos, leur rappela l'homme du Désert, alors il est certainement capable de le ramener chez nous de la même façon.
_ Et nous le mettrons où, ensuite? se troubla Wanda.
_ J'ai une idée, commença Nogait.
_ Non! s'exclamèrent en choeur ses frères et ses soeurs d'armes.
_ Vous ne voulez même pas l'entendre?
_ Non!
Afficher en entier_ Ecuyers, vous avez désormais quitté le sentier du doute pour marcher sur celui de la lumière, récita le souverain. Vous êtes désormais Chevaliers d'Emeraude. Gardez votre corps et votre esprit toujours purs. N'entretenez aucune pensée négative ou inutile dans vos coeurs et faites-y plutôt croître votre amour pour Enkidiev et tous ses habitants. Ne cherchez pas seulement la connaissance dans les livres, mais aussi dans tout ce qui vous entoure. Apprenez à ressentir l'énergie dans tout ce qui vit. Partagez ce que vous savez avec ceux qui cherchent comme vous, mais soustrayez votre savoir mystique aux regards de ceux qui ont des penchants destructeurs. Méfiez-vous de ceux qui cherchent à vous dominer ou à vous manipuler. Soyez vigilants face à toute personne qui souhaite vous détourner de votre sentier pour sa gloire ou son avantage personnel. Ne vous moquez jamais des autres, car vous ne savez jamais qui vous surpasse en sagesse ou en puissance. Que vos actions soient honorables, car le bien que vous ferez vous reviendra au centuple. Honorez tout ce qui respire. Ne détruisez pas la vie, sauf si vous devez défendre la vôtre. Maintenant, répétez après moi: je prends l'engagement de suivre avec honnêteté les règles du code de la chevalerie. Et de travailler avec toute l'ardeur et le courage dont un Chevalier doit faire preuve. De servir la paix et la justice sur tout le contient et même dans les pays non encore découverts. Je m'engage aussi à maîtriser ma colère, ma peur et ma hâte en toutes circonstances et à faire appel à mon jugement lorsque je dois prendre des décisions ou aider mon prochain. Vous êtes désormais des Chevaliers d'Emeraude.
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