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Extrait ajouté par lamiss59283 2012-02-17T13:00:59+01:00

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Un bon coup de balai

La ville d'Aerograd est située en pleine campagne, à trois cents kilomètres au nord-ouest de Moscou. Durant l'ère communiste, elle est le principal centre de recherche et de production aéronautique de l'Union soviétique. C'est dans ses laboratoires et ses chaînes de montage démesurées que la plupart des avions civils, des engins de transport militaires et des missiles guidés sont conçus et assemblés.

En 1994, le gouvernement annonce son intention de privatiser la totalité de ses moyens de production. Menées sous la houlette de politiciens et de hauts fonctionnaires corrompus, ces opérations permettent à une poignée d'hommes d'affaires peu scrupuleux de faire main basse sur l'industrie aéronautique russe.

L'un eux, Denis Obidin, profite de ses responsabilités au sein d'une grande banque pour octroyer à son épouse et à ses parents des prêts sans rapport avec leur réel niveau de vie. Ces sommes sont aussitôt investies dans l'achat d'usines proposées à la vente par des fonctionnaires incompétents à des prix largement inférieurs à leur valeur réelle. Dès 1996, son empire industriel est estimé à huit cents millions de dollars.

Obidin acquiert rapidement non seulement les moyens de production d'Aerograd, mais aussi la grande majorité des terrains et de l'immobilier. Il devient maire au cours d'une élection truquée. Le chef de la police locale, coupable d'avoir manifesté publiquement son intention de mener une enquête sur les conditions du scrutin, trouve la mort dans des circonstances non élucidées. Il est remplacé sans tarder par Vladimir Obidin, frère du premier magistrat de la ville.

Denis Obidin nourrit le projet ambitieux de concevoir un avion de ligne susceptible de concurrencer Boeing et Airbus, mais son passé sulfureux et ses perspectives incertaines dissuadent les investisseurs étrangers.

Les commandes sont si peu nombreuses qu'Obidin est bientôt contraint de recourir à des licenciements massifs, et le taux de chômage à Aerograd atteint rapidement quatre-vingt pour cent. Les activités se limitent désormais à la production d'une modeste quantité de missiles, destinée au marché militaire intérieur, et à la remise en état de vieux avions de ligne. La réduction du budget de l'armement et le remplacement progressif de la flotte soviétique par des appareils occidentaux menacent plus que jamais l'économie d'Aerograd.

Obidin a abandonné tout espoir de lever les millions nécessaires à la mise en œuvre de ses projets. Officieusement, il a informé les trafiquants du monde entier qu'il souhaitait liquider son empire. Pour un prix très raisonnable, il est désormais possible de se procurer des roquettes, des technologies ou des missiles capables d'envoyer par le fond un porte-avions de l'US Navy.

(Extrait de l'ordre de mission de James Adams, août 2006 .)

La villa de Denis Obidin était apparue dans plusieurs magazines de décoration en Russie et en Europe occidentale. C'était un bâtiment en bois comportant trois étages, huit chambres immenses, une salle de bal, où l'épouse de l'oligarque donnait des fêtes somptueuses, et une tour de quatre-vingts mètres surmontée d'un dôme escamotable qui dissimulait un gigantesque télescope.

Le maître des lieux prétendait se passionner pour l'astronomie, mais tous les habitants d'Aerograd connaissaient la véritable fonction de cet extravagant donjon : il abritait un tireur d'élite chargé d'abattre sans sommation tout inconnu qui serait miraculeusement parvenu à franchir le périmètre électrifié, échapper aux chiens de garde et déjouer la vigilance des sentinelles armées de fusils d'assaut qui patrouillaient nuit et jour dans le domaine.

James Adams posa le front contre la fenêtre à double vitrage de la bibliothèque et considéra d'un œil absent les grands arbres au feuillage roux et la pelouse recouverte de givre. Toute âme sensible aurait vibré à ce spectacle automnal... James Adams maudissait le climat austère de la Russie.

La maison d'Obidin disposait d'un système de chauffage par le sol, alimenté par une chaudière à gaz. La majeure partie de l'électricité de la ville était fournie par une centrale nucléaire hors d'âge au comportement capricieux. Les pannes étaient incessantes. En un mois de présence à Aerograd, James avait fait une découverte étonnante : en comparaison des salles de classe glaciales du lycée qu'il était contraint de fréquenter, les pires établissements scolaires d'Angleterre faisaient figure de clubs de vacances.

— Tiens, il neige, dit-il en russe, en se tournant vers le fils de Denis Obidin, un petit garçon de six ans prénommé Mark. Comment dirais-tu ça en anglais ?

James avait étudié le russe pendant trois ans. Il le parlait couramment, mais avait perdu tout espoir de s'exprimer sans accent.

— Il neize, articula le petit garçon dans un anglais hésitant.

— C'est pas trop mal, dit James. Maintenant, compte de un à dix.

Mark bâilla à s'en décrocher la mâchoire.

— J'en ai marre. Je suis fatigué.

— Dépêche-toi. Ce n'est pas à toi de décider. Je suis ton prof. Si tu ne fais aucun effort, tu ne réussiras jamais ton examen d'entrée.

Mark lui adressa un sourire mauvais.

— Je dirai à mon père que c'est de ta faute et tu seras puni.

— Ah tu crois ça ? ricana James.

Le petit garçon croisa les bras.

— Mon oncle Vladimir est chef de la police. Le commissariat et les prisons sont à lui. Il peut en faire ce qu'il veut.

— Si ça se trouve, il te fera arrêter quand il saura que tu ne veux pas apprendre l'anglais.

— Nan, il m'aime beaucoup. Il m'achète des grosses boîtes de Lego. De toute façon, je ne veux pas aller en pension en Angleterre. Je veux rester à la maison.

— Au moins, là-bas, les salles de classe sont chauffées. Et il y a de l'électricité toute la journée. On ne fait pas toujours ce qu'on veut, mon petit bonhomme. Moi, mon oncle et ma tante me forcent bien à venir ici tous les jours après les cours pour enseigner l'anglais à un petit morveux, tout ça parce qu'ils essaient de se faire bien voir auprès de son père !

Mark bondit de sa chaise, se planta devant James, les poings serrés, et lui lança un regard noir.

— C'est toi, le morveux !

— Répète ça pour voir ?

Par défi, le petit garçon lui donna un coup de poing inoffensif à la pommette.

— Cette fois, c'en est trop, espèce de petit voyou ! James le saisit par la taille, le souleva du sol, puis le suspendit la tête en bas. L'enfant éclata de rire.

— Maintenant, tu vas me servir de balai, gronda James.

Il approcha la tête de Mark du sol, le balança doucement d'avant en arrière, puis le fit asseoir sur le bureau.

— T'as pas intérêt à recommencer ! couina Mark, hilare, des bulles de salive aux commissures des lèvres.

— Je recommencerai, sauf si tu me dis je suis un balai en anglais.

— Non, l'anglais, c'est nul ! cria le gamin avant de sauter à plat ventre sur un pouf placé près de la fenêtre. À cet instant, Vladimir Obidin, en grand uniforme de chef de la police, fit irruption dans la pièce.

— James, il faut que tu t'en ailles, lança-t-il.

Ce dernier consulta sa montre.

— Il est vingt, même pas... fit-il observer.

— Une réunion importante doit se tenir ici ce soir. Et je n'ai pas l'habitude de me justifier devant des gamins. Quand je te demande de t'en aller, tu obéis et tu la fermes.

James réprima un frisson. Il saisit son sac, pinça la joue de Mark et quitta la bibliothèque. Vladimir Obidin, qui avait longtemps travaillé pour les services secrets, avait la réputation de pouvoir soutirer n'importe quelle information à l'aide d'accessoires de dentiste et d'un fer à souder.

— Je peux aller aux toilettes ? demanda James. J'habite pas tout près...

Vladimir lâcha un soupir accablé.

— OK, mais magne-toi.

James pénétra dans une luxueuse salle de bains aux murs lambrissés de hêtre, ferma la porte derrière lui et sortit un Nokia Communicator de la poche extérieure de son sac à dos. La demeure d'Obidin était située dans le seul quartier d'Aerograd qui bénéficiait d'une couverture réseau digne de ce nom, et il recevait une ribambelle de messages et d'avis d'appels en absence chaque fois qu'il rendait visite à Mark. Il consulta l'écran de l'appareil et constata qu'on lui avait adressé plusieurs sms. Estimant que le moment était mal choisi pour les consulter, il composa un code à quatre chiffres pour accéder à un menu caché.

Au cours des trois semaines qui venaient de s'écouler, James avait placé une douzaine de dispositifs d'écoute miniaturisés dans la villa. Une rangée de barres de signal vertes apparut à l'écran : l'installation émettait à plein régime.

Vladimir frappa à la porte.

— Grouille-toi, gronda-t-il. Je n'ai pas que ça à foutre.

— J'en ai pour une seconde.

James replaça le Nokia dans son sac à dos, tira la chasse d'eau, puis sortit des toilettes.

Le policier l'escorta jusqu'à la porte blindée de la propriété.

— Salut, Slava ! lança James à la sentinelle chargée de surveiller les allées et venues.

Contrairement à son habitude, le garde ne répondit pas. À l'évidence, la présence de Vladimir Obidin le mettait mal à l'aise. Il se raidit, puis actionna l'interrupteur contrôlant l'ouverture de la porte.

James franchit le périmètre du domaine. Le froid était mordant. Il remonta la fermeture Éclair de son blouson puis releva son col. L'appartement où il logeait se trouvait à six kilomètres. Il y vivait en compagnie de son oncle et de sa tante, deux trafiquants d'armes de passage à Aerograd pour négocier avec Denis Obidin l'achat d'un important stock de missiles. En réalité, tous deux étaient membres du MI5.

Las de patienter dans le froid glacial, James avait depuis longtemps renoncé à emprunter le bus aux horaires imprévisibles qui desservait son quartier. En outre, il appréciait modérément le comportement des usagers qui s'y entassaient, leur manie de fumer sans se préoccuper de leurs voisins, leur toux grasse et leur extrême agressivité. Il préférait désormais courir jusqu'à l'appartement, une option qui lui permettait de se maintenir en bonne forme physique.

James emprunta une route bordée de pins qui le mena aux abords de l'usine d'assemblage numéro sept. Ce gigantesque hangar d'un kilomètre et demi de long avait autrefois employé trente-cinq mille ouvriers. Il permettait alors de produire un avion gros porteur tous les dix jours.

La fermeture de l'usine avait provoqué l'exode d'une grande partie de la population active. Ses installations avaient été vandalisées, ses murs recouverts de graffitis. Les immeubles d'habitation bâtis aux alentours étaient à l'abandon. Seuls quelques jeunes sans abri y avaient trouvé refuge. Ils passaient leurs journées à sniffer de la colle dans la carcasse d'un avion-cargo et à taper dans un ballon dégonflé.

James s'assit sur une marche de béton, le dos appuyé contre l'encadrement d'une porte coupe-feu depuis longtemps disparue. Il sortit le Communicator de son sac à dos et consulta ses messages.

Le plus récent venait de Kerry, sa petite amie :

JOYEUX 15E ANNIV.

TU ME MANK.

JE T M.

REVI1 VITE !

J'ESPER KE TA PA TRO FROI.

KERRY

Tous ses amis du campus lui avaient adressé un sms. Même Meryl Spencer, sa responsable de formation, s'était fendue d'un petit mot. Le message le plus ancien lui avait été envoyé la veille par sa sœur, Lauren :

BON ANNIVERSAIRE POUR 2MIN, POV MEC.

J MI PRAN A L'AVANCE VU KON PAR FER UNE PUT1

DE RANDO AVEC LARGE.

TON KDO TATAN A LA MÉZON !

PS : PA TOUCH AUX PTITES RUSSKOFFS,

SPECE D OBCD !

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