Ajouter un extrait
Liste des extraits
Kaweka se tut même si elle aurait aimé leur parler franchement. Elle sentait que le moment était venu de se révéler telle qu’elle était, prêtresse et guérisseuse, une élue des dieux. Après avoir appris que même le pingre cuisinier aidait une fugitive, elle avait passé en revue toutes les informations qu’elle avait recueillies depuis son arrivée à la taverne, où les esclaves, furieux, discouraient et se disputaient bruyamment. Ainsi elle savait qu’aux Etats-Unis la guerre avait été gagnée par les Nordistes. L’esclavage y était définitivement aboli. Aussi les propriétaires terriens, les nobles, les Cubains riches et privilégiés, qui avaient un temps envisagé la possibilité de se libérer de l’Espagne et de se rallier aux Américains, avaient-ils maintenant, après cette victoire, complètement abandonné cette idée.
Afficher en entierÀ Cuba, les autorités, effrayées par la montée des soulèvements et des revendications des esclaves et de leurs partisans, inspirés par les révoltes sanglantes de Haïti, avaient cherché à étouffer dans l’œuf les mouvements en faveur de l’abolition de l’esclavage. Elles avaient même fomenté de faux complots, des conspirations comme celle de l’Escalera (1).
Madrid continuait ainsi à maintenir l’esclavage à Cuba. Et alors que la liberté s’imposait aux Etats-Unis, l’usage du fouet persévérait légalement sur l’île.
1. En référence à l’échelle de bois sur laquelle des milliers de Noirs, accusés sans fondement de préparer une mutinerie, furent attachés en 1844 et fouettés jusqu’à l’aveu ou la mort.
Afficher en entierLe malade recouvra la santé. Ainsi Kaweka s’affirma-t-elle dans sa position de guérisseuse et, après son apprentissage auprès d’Eluma, elle devint une prêtresse de la santeria reconnue dans ce palenque et les autres refuges de la chaîne montagneuse de Guaniguanico. Elle soigna d’autres blessés, sans pouvoir les sauver tous, mais le bruit de ses guérisons et de son contact magique et profond avec les orishas se répandait. Le besoin de croire au divin, aux origines et à leur pouvoir d’aider les esclaves, magnifiait celui attribué à Kaweka dans l’esprit d’hommes et de femmes simples, sans éducation. Leur religion leur permettait de s’affirmer, de résister, de faire face à une vie qui perdait son sens sous le pouvoir des maîtres qui ne les considéraient que comme un investissement, égal à celui d’un cheval ou d’une machine. Kaweka représentait cet esprit, incarnait cette lutte, maintenait vivant le lien entre les Noirs et leurs racines. Le respect dont elle jouissait jusque-là se transforma en dévotion.
Afficher en entierKaweka avait été, il n’y avait pas si longtemps, une enfant heureuse et aimée. Son grand-père était le chaman du village et tous le respectaient, tout comme sa mère. Elle et ses frères et sœurs travaillaient, jouaient et riaient comme la plupart des enfants du village ; encore aujourd’hui, si elle fermait les yeux et fouillait dans sa mémoire, elle pouvait ressentir les caresses de sa mère et les baisers de ses jeunes frères et sœurs. Tout cela avait soudain disparu, elle n’était plus qu’un maillon anonyme de cette cohorte de jeunes filles paniquées et désespérées.
Afficher en entierLa fabrique fonctionnait à plein régime jour et nuit durant les mois de la récolte. La canne à sucre était broyée dans le moulin à sucre qui extrayait le jus, et évaporé sous vide dans des machines de concentration actionnés principalement par des ouvriers chinois. Le sirop ainsi obtenu était centrifugé selon la technologie la plus moderne en vigueur à Cuba, afin de précipiter le miel des cannes. Une fois cristallisé et séché, le sucre était conditionné et vendu. Cuba était le plus grand producteur de sucre de canne mondial, et pour contribuer à exceller dans ce commerce lucratif, les propriétaires terriens astreignaient les esclaves à des jours et des nuits de travail allant jusqu’à dix-huit heures pendant cinq ou six mois selon les pluies.
Afficher en entierRessentant cela comme une provocation et une offense à son autorité, Narvaez, d’un geste impérieux, ordonna au garde d’intensifier le châtiment.
Alors la colère de Kaweka grandit à la mesure de la cruauté de son bourreau, et cette colère outrepassa sa douleur, le chagrin qu’elle ressentait au souvenir de sa terre natale, et son désespoir devant la terrible soumission des esclaves.
Car la grande majorité d’entre eux ne se battait pas. Certes, on parlait de révoltes et d’incendies, dont elle n’avait qu’entendu des rumeurs amplifiées ici et là, lesquelles, au cours de ces six années de captivité, ne s’étaient jamais concrétisées. La rébellion s’illustrait surtout par des évasions, des suicides, des fausses couches provoquées, et le sabotage de petites installations. L’opposition au maître s’exprimait avant tout dans la lenteur avec laquelle ils exécutaient leur travail, attitude qui déconcertait les surveillants, les obligeant à utiliser le fouet. Cette indolence routinière, due autant à la fatigue qu’à une volonté farouche, était devenue le réconfort spirituel d’hommes et de femmes exploités plus cruellement que des animaux.
C’est ainsi que les tortures que Kaweka endurait, pieds et mains attachés sur cette porte, lui montrèrent la voie inéluctable que les divinités avaient tracée pour elle : la lutte contre les Blancs et contre l’esclavagisme. La conquête de la liberté. Chaque coup de fouet qui la secouait la réveillait de la torpeur dans laquelle était plongée sa race.
Afficher en entierNombreux étaient ceux qui préféraient mourir, et Kaweka avait appris à respecter ce souhait en les aidant. Il y avait ceux qui, au contraire, choisissaient la vie, et elle les respectait également. Elle les avait compris en observant les deux états contraires qui rythmaient la vie de Jacinto.
Afficher en entierLa traite des Noirs était interdite depuis près de quarante ans, et la marine britannique - garante de cette prohibition dans un traité avec l’Espagne - surveillait les mers et les côtes aux fins d’arrêter les trafiquants qui continuaient de se livrer au commerce des vies humaines. Or, si la Grande-Bretagne avait aboli l’esclavage, ce n’était pas le cas de l’Espagne dans ses statistiques colonies d’outre-mer et les esclaves continuaient d’arriver clandestinement sur l’île de Cuba, l’une des dernières possessions de l’ancien empire espagnol, sous la protection de fonctionnaires corrompus et dévoués à l’ambition débridée des producteurs de canne à sucre.
Afficher en entier« La petite mulâtresse a su profiter des opportunités que la générosité de la société occidentale lui a offertes. »
[...]
C’était le genre de commentaire habituel, presque machinal et inconscient, auquel les immigrés ou toute personne présentant le moindre signe de diversité devaient faire face.
Afficher en entierElle rêvait de se souvenir de son pays avec les autres Bossales. Elle voulait pouvoir partager la douleur de l’esclavage et pleurer avec ses camarades, réconforter une amie en larmes.
Elle se réveillait la nuit, oppressée. La plantation tout entière, les baraques, les installations, les Blancs et leurs fouets, tout cela lui pesait sur la poitrine.
Afficher en entier
