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« Je vous promets de faire de mon mieux, dit-elle. Mais vous savez, en étant avertie si tard… Adieu, chère amie, ou seulement au réservoir, espérons-le. »
Ce pataquès délicieux, et tout récent, déclencha un petit rire poli chez Isabel, qui raccrocha. Friande de ce genre d’erreurs, elle les collectionnait dans un petit calepin. En tenant celui-ci à l’envers, et en commençant par la fin, on trouvait une liste de contrepèteries fort divertissantes elles aussi.
Afficher en entierIsabel, à l’autre bout de la ligne, garda le silence quelques instants, et mademoiselle Mapp comprit qu’elle l’avait coincée. Si Isabel parvenait à pressentir quelqu’un d’autre, mademoiselle Mapp s’arrangerait pour caser son passage, et dans ce cas ils seraient neuf. Si elle n’y parvenait pas, elle pourrait renoncer à caser sa petite visite, et alors ils ne seraient plus que sept… Dans un cas comme dans l’autre, Isabel allait s’arracher les cheveux !
Afficher en entierElle n’avait pas plus tôt quitté le pavillon du jardin et atteint sa maison que Withers, sa bonne, en sortit, venant à sa rencontre. Dès qu’elle l’aperçut, mademoiselle Mapp se mit à lui sourire en fredonnant. Comme son sourire s’élargissait, elle s’arrêta de fredonner.
« Eh bien, Withers ? dit-elle. Vous me cherchiez ?
— Oui, Mademoiselle. Mademoiselle Poppit vient de vous appeler au téléphone et… »
Mademoiselle Mapp parut fort surprise.
« Et dire que le téléphone a sonné sans que je l’entende ! dit-elle. Je dois devenir sourde avec l’âge, Withers. Que désire mademoiselle Poppit ?
— Elle espère que vous pourrez aller prendre le thé cet après-midi et jouer au bridge. Elle ose espérer le passage de quelques amis à quatre heures moins le quart. »
Afficher en entierAinsi donc les Poppit organisaient un bridge auquel on ne l’invitait qu’au dernier moment afin, sans aucun doute, de remplacer quelque ami pressenti dès le début mais qui avait attrapé la grippe, perdu une tante, ou dû se rendre à Londres. Cela expliquait également pourquoi – comme elle avait cru l’entendre la veille – le major Flint et le capitaine Puffin avaient l’intention de ne faire qu’un seul parcours de golf ce jour-là, et de rentrer ensuite par le train de deux heures vingt. Et pourquoi chercher plus loin la raison pour laquelle Isabel – elle l’avait vue – avait acheté un bloc de glace et des groseilles (probablement abîmées) ? D’ailleurs, n’importe qui avait pu voir – ou tout au moins mademoiselle Mapp – pourquoi Isabel s’était rendue à la papeterie de la Grand’Rue : c’était pour s’y procurer des cartes à jouer.
Afficher en entierIsabel Poppit partageait avec sa mère, personne ayant tendance à faire étalage de sa fortune et à se croire supérieure aux autres, une maison située juste à l’angle de la rue, après la maisonnette du jardinier et en face de l’extrémité ouest de l’église. Citoyennes de Tilling de fraîche date, car installées dans le village depuis deux ou trois ans seulement, elles étaient encore considérées comme des personnages bizarres. La suspicion dont elles faisaient l’objet, moins déclarée qu’au début, couvait sous la cendre. La mère et la fille jouissaient d’une certaine fortune (fortune que mademoiselle Mapp attribuait à une spéculation suspecte). Elles avaient un majordome qui les faisait trembler de peur l’une comme l’autre, et qui se permettait presque de hausser les épaules en bougonnant quand madame Poppit lui donnait un ordre. Elles avaient aussi une automobile – à laquelle il était fait allusion plus souvent qu’il n’aurait été nécessaire si elles en avaient eu l’usage de longue date – et passaient tous les hivers un mois en Suisse avant de se rendre en Écosse tous les étés “pour l’ouverture de la chasse”, selon l’expression terrible de madame Poppit.
Afficher en entierMademoiselle Poppit remonta la rue et mademoiselle Mapp se cacha de nouveau derrière son magazine en tenant tournée vers la fenêtre la révoltante photo des naïades de Brighton. Tout en se dissimulant, elle put observer du coin de l’œil que du panier de mademoiselle Poppit dégoulinait un liquide rouge sang ; elle en conclut que cette dernière avait acheté des groseilles. Joint à la glace, cet article complétait logiquement la conjecture amorcée. Mademoiselle Poppit avait acheté des groseilles légèrement blettes (sans quoi elles n’auraient pas suinté si vite) afin de préparer la fameuse marmelade de groseilles glacées à la crème dont elle s’était si généreusement servie et resservie au dernier bridge chez mademoiselle Mapp. C’était là un plagiat très mesquin car la marmelade de groseilles glacées à la crème était une invention de mademoiselle Mapp qui, lorsqu’on lui en faisait des compliments, prétendait en tenir la recette de sa grand-mère. Mais mademoiselle Poppit avait fini par se mettre sur les rangs des concurrentes de grand-mère Mapp, de même qu’elle avait fini par deviner qu’il était impossible de détecter la présence de fruits de catégorie inférieure – n’ayons pas peur des mots : des fruits indiscutablement passés dans la catégorie des déchets – lorsqu’on ne lésinait pas sur la glace.
Afficher en entierÀ Tilling, les grandes manœuvres (l’explosion graduelle de la vie palpitante issue des chrysalides nocturnes ; l’apparition des dames de la ville, le panier à provisions sous le bras, prêtes à effectuer leurs emplettes ; l’exode des messieurs partis attraper le tramway à vapeur de onze heures vingt qui les emmenait au golf, et tous les autres préliminaires aux diverses tâches de la journée) ne battaient jamais leur plein avant dix heures et demie. Mademoiselle Mapp avait donc amplement le temps de parcourir les titres de son journal et de prolonger sa méditation au sujet de ses voisins immédiats, en tout bien tout honneur, avant de commencer pour de bon son quart de guet. Des deux messieurs, c’était le major Flint, à coup sûr, qui exerçait le plus de charme aux yeux d’une femme ; depuis des années, mademoiselle Mapp tentait, à force de cajoleries, de l’inciter à demander sa main, et elle était encore loin d’avoir épuisé son stock de munitions. Les aventures légendaires du major, la fragrance si romantique de parfum indien (et de naphtaline, d’ailleurs) s’exhalant des peaux de tigre qui, transformées en carpette, jonchaient le sol de son vestibule ou, telle une marée irrésistible, grimpaient à l’assaut des murs, son attitude à la fois hautaine et galamment empressée, sa manière méprisante de réagir en soufflant bruyamment pour stigmatiser “gnognote et foutaise”, les coups de poing sur la table dont il soulignait les points forts d’une argumentation véhémente, sa glorieuse blessure et ses prodigieuses balles au golf, son intolérance envers quiconque croyait aux fantômes, aux microbes ou au régime végétarien, tout cela conférait quelque chose de hardi et d’intrépide à son personnage. On avait l’impression d’être en présence de quelque charbon ardent jailli dans l’instant du magma originel. Quant au capitaine Puffin, il était fait d’une argile si différente qu’on pouvait à peine admettre qu’il fût d’argile. De taille brève, décharné et boiteux, il avait orné son vestibule de pacifiques chapelets et de tabliers papous au lieu de peaux de tigres sauvages, et, primesautier, il avait des gestes saccadés et une petite voix aiguë. Et pourtant, aux yeux de mademoiselle Mapp, quelque chose derrière cette banalité ne laissait pas d’intriguer, et ce, d’autant plus qu’il n’en laissait rien paraître. Personne n’aurait songé à qualifier le major Flint, braillard et soufflant, de mystérieux, si peu que ce fût. Avec fracas, il abaissait en vrac toutes ses cartes, glorieux monceau de rois et d’as. Mais elle était loin d’être sûre que le capitaine, de son côté, ne cachait pas un joker qu’il tirerait soudain de sa manche. La perspective de devenir madame Puffin lui chantait moins que l’autre, mais il lui arrivait à l’occasion de vaguement l’envisager.
Afficher en entierTandis qu’elle s’installait à sa fenêtre par cette belle matinée ensoleillée de juillet, mademoiselle Mapp accorda quelques instants d’attention à la maison du major avant de parcourir d’un œil dégoûté les illustrations reproduites en dernière page de son journal (elles représentaient essentiellement des jeunes femmes faisant la ronde au bord de la mer, ou affalées sur la plage dans des attitudes qu’elle aurait trouvé indigne d’adopter). Ni le major ni le capitaine Puffin n’avaient l’habitude de se lever très tôt, mais à présent il était grand temps d’espérer voir des premiers signes d’activité. De fait, à cette minute, elle perçut tout à fait distinctement le beuglement assourdi que son oreille exercée identifia sans peine comme étant “Kwaï-haï !”
Afficher en entierON aurait pu ne donner que quarante ans seulement à mademoiselle Elizabeth Mapp, qui en avait profité pour prendre hardiment un ou deux ans d’avance sur son âge réel. Son visage rubicond se creusait de rides sous l’effet d’une irascibilité et d’une curiosité chroniques ; au demeurant, ces revigorants états d’âme avaient entretenu chez elle une surprenante vivacité d’esprit et de corps qui expliquait l’adolescence relative qu’on lui aurait attribuée partout ailleurs que dans cette charmante petite ville qu’elle habitait depuis si longtemps. La colère et les soupçons les plus noirs qu’elle faisait peser sur chacun lui avaient conservé sa jeunesse et sa hargne.
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