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— Après avoir établi une liste, Saint-Vincent et moi avons débattu longuement des mérites de chaque candidat. Nous en avons retenu une dizaine, et chacun d'eux pourrait convenir à ta sœur.

— Oh, Marcus, tu es le plus intelligent, le plus merveilleux...

D'un geste, il mit un terme à ses louanges et secoua la tête en riant.

— Saint-Vincent est d'un tatillon, crois-moi ! S'il était une femme, aucun homme ne serait assez bien pour lui.

— Ils ne le sont jamais, prétendit Lillian avec impudence. C'est la raison pour laquelle nous autres femmes avons ce dicton : « Vise haut, puis prends ce qui tombe. »

Westcliff ricana.

— C'est ce que tu as fait ?

— Non, milord, répondit-elle avec un sourire. J'ai visé haut et j'ai décroché un lot bien plus gros que prévu.

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Elle sentit les mains de Matthew se refermer sur sa taille.

- Le lit n'est pas aussi haut que ça, observa-t-il en la soulevant comme si elle était une enfant pour la déposer sur le matelas. C'est juste que vous êtes petite.

- Je ne suis pas petite. Je suis... verticalement désavantagée.

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À l'instant où elle tendait la main vers le bouton de la porte, elle aperçut la clé dans la serrure. Suspendant son geste, elle lança un coup d'oeil en direction de Matthew, qui était resté fermement planté de l'autre côté de la commode pour conserver une distance prudente entre eux.

Même si Daisy était la plus modérée des Bowman, elle n'avait rien d'une poltronne. Et elle n'était pas du genre à accepter la défaite sans se battre.

- Vous me forcez à prendre des mesures désespérées, dit-elle.

- Il n'y a rien que vous puissiez faire, répondit-il avec une grande douceur.

Il ne lui laissait donc pas le choix.

Daisy tourna la clef dans la serrure et la retira avec précaution.

Le déclic résonna anormalement fort dans la pièce silencieuse.

D'un geste calme mais décidé, Daisy écarta de son buste le décolleté de son corsage. Puis elle tint la clef au-dessus de l'entrebâillement étroit.

Matthew écarquilla les yeux quand il comprit son intention.

- Vous n'oseriez pas !

Comme il contournait la commode, Daisy lâcha la clef et s'assura qu'elle glissait sous son corset. Elle rentra le ventre jusqu'à ce qu'elle sente le métal froid s'arrêter au niveau de son nombril.

- Bon sang !

Matthew l'avait rejointe avec une célérité étonnante. Il tendit les mains vers elle puis les rejeta en arrière comme s'il venait de se brûler.

- Retirez-la, lui ordonna-t-il, l'air outré.

- Je ne peux pas.

- Je ne plaisante pas, Daisy !

- Elle est tombé trop bas. Il faudra que j'enlève ma robe.

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Elles s'approchèrent du terrain de boules, autour duquel des chaises et des tables avaient été disposées pour les spectateurs. Un groupe de joueurs faisait rouler de grosses boules en bois dans un couloir de gazon, et ils s'esclaffèrent quand la boule d'un des joueurs tomba dans la rigole creusée le long du terrain.

— Hum... fit Lillian après les avoir observés. Nous avons de la concurrence.

Daisy reconnut les trois jeunes femmes auxquelles sa sœur faisait allusion : Mlle Cassandra Leighton, lady Miranda Dowden et Elspeth Higginson.

— J'aurais préféré n'inviter aucune femme célibataire, dit Lillian, mais Westcliff a dit que ce serait un peu trop voyant. Heureusement, tu es plus jolie qu'elles. Même si tu es petite.

— Je ne suis pas petite, protesta Daisy.

— Courte sur pattes, alors.

— Franchement, c'est vulgaire.

— C'est toujours mieux que rabougrie, qui est le seul autre mot qui me vient à l'esprit pour décrire ton absence de stature. Ne fais pas la moue, ma chérie, ajouta Lillian avec un grand sourire. Je t'emmène à un buffet de célibataires où tu pourras choisir n'importe... Oh, flûte !

— Quoi ? Qu'y a-t-il ?

— Il est en train de jouer.

Inutile de demander qui était le « il »... L'irritation dans la voix de Lillian suffisait à le deviner. Observant le groupe, Daisy aperçut Matthew Swift à l'extrémité du couloir en compagnie de quelques autres jeunes gens, dont certains s'employaient à mesurer les distances entre les boules. Comme les autres, il portait un pantalon de couleur claire, une chemise blanche et un gilet sans manches. Il était svelte, bien bâti et son attitude décontractée était empreinte d'une confiance manifeste dans ses capacités physiques. Rien n'échappait à son regard. Il paraissait prendre le jeu au sérieux. Matthew Swift était un homme qui exigeait le meilleur de lui-même, y compris lors d'un simple jeu de boules sur gazon.

Daisy était à peu près persuadée qu'il luttait pour quelque chose chaque jour de sa vie. Et cette attitude ne concordait pas vraiment avec l'expérience qu'elle avait des jeunes gens issus des vieilles familles de Boston ou de New York. Ces rejetons privilégiés savaient pertinemment qu'ils n'auraient pas à travailler si tel était leur souhait. Elle se demanda s'il arrivait à Swift de faire quelque chose uniquement pour le plaisir.

— Ils essayent de déterminer qui va remporter le point, expliqua Lillian. C'est-à-dire qui a réussi à faire rouler ses boules le plus près possible de la boule blanche.

— Comment se fait-il que tu en saches autant sur ce jeu ?

s'étonna Daisy.

Lillian eut un sourire ironique.

— Westcliff m'a appris à jouer. Il est si bon au jeu de boules qu'en général, il reste assis au bord du terrain parce que personne ne peut jamais gagner quand il joue.

Elles s'approchèrent d'un groupe de chaises, déjà

occupées par Westcliff, Evangeline et lord Saint-Vincent, ainsi que les Craddock - un général à la retraite et sa femme. Daisy se dirigeait déjà vers une chaise libre quand

Lillian la poussa en direction du terrain de boules.

— Va ! lui ordonna-t-elle du ton qu'on emploierait pour envoyer un chien chercher un bâton.

Avec un soupir de regret, Daisy songea à sa lecture inachevée et s'exécuta en traînant les pieds. Elle avait déjà rencontré au moins trois des messieurs présents lors de précédentes occasions. Ce n était pas de mauvais partis, au demeurant. Il y avait là M. Hollingberry, un homme d'une trentaine d'années au physique agréable, un peu grassouillet, mais néanmoins séduisant. Et M. Mardling, à l'allure athlétique, doté d'yeux verts et d'épaisses boucles blondes. En revanche, elle n'avait jamais vu les deux autres à Stony Cross : M. Alan Rickett, qui avait l'air d'un intellectuel avec ses lunettes et sa veste légèrement froissée, et lord

Llandrindon, un beau brun de taille moyenne. Llandrindon s'approcha immédiatement d'elle et se proposa de lui expliquer les règles du jeu. Daisy s'obligea à ne pas regarder par-dessus son épaule du côté de M.

Swift, qu'entouraient les autres femmes. Elles gloussaient et flirtaient, lui demandant des conseils sur la manière de tenir correctement la boule, et sur le nombre de pas que l'on devait effectuer avant de la lâcher sur le gazon.

Swift ne sembla pas remarquer Daisy. Mais quand elle se retourna pour s'emparer d'une boule en bois sur la pile, sa nuque la picota, et elle sut qu'il la regardait.

Daisy regrettait amèrement de lui avoir réclamé son aide pour libérer l'oie. L'épisode avait déclenché quelque chose qui échappait à son contrôle - une sensibilité troublante dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. «Ne sois pas ridicule ! se tança-t-elle.

Commence à jouer! » Elle s'obligea alors à écouter attentivement les conseils de lord Llandrindon sur la stratégie du jeu de boules.

(...)

Mue par le désir de terminer le jeu pour retourner à son roman, Daisy avait maîtrisé les règles de base plutôt rapidement. Le premier joueur envoyait rouler la boule blanche, appelée cochonnet, jusqu'à l'extrémité du couloir de gazon. L'objectif était de faire rouler trois boules de manière à ce qu'elles arrivent aussi près que possible du cochonnet. La seule difficulté résidait dans le fait que les boules en bois étaient délibérément moins rondes d'un côté, et ne se déplaçaient donc pas vraiment en ligne droite. Daisy ne tarda pas à apprendre comment compenser cette asymétrie en les lançant un peu plus vers la droite, ou vers la gauche, suivant le cas.

Les boules roulaient facilement sur le terrain, qui était dur et recouvert d'un gazon ras. Daisy s'en félicitait puisqu'elle n'avait qu'une hâte : en finir et aller retrouver Honoria et son fantôme.

Les femmes et les hommes étant en nombre égal, les joueurs formèrent des équipes de deux. Daisy se trouva associée à Llandrindon, qui était un joueur expérimenté.

— Vous vous débrouillez bien, mademoiselle Bowman ! s'exclama t-il après quelques tirs. Êtes-vous sûre de n'avoir jamais joué auparavant ?

— Jamais, répondit Daisy d'un ton joyeux. C'est sans doute dû à vos excellents conseils, milord, ajouta-t-elle en ramassant une boule qu'elle tourna pour mettre le côté plat vers la droite.

Elle avança de deux pas pour se placer sur la ligne de lancement, recula le bras et lança la boule. Elle alla heurter celle d'un joueur adverse, l'envoyant beaucoup plus loin, et s'arrêta précisément à deux pouces du cochonnet. Leur équipe remportait la manche.

— Bien joué, commenta M. Rickett, qui s'arrêta pour nettoyer ses lunettes.

Quand il les eut rechaussées, il sourit à Daisy et ajouta :

— Vous bougez avec une telle grâce, mademoiselle

Bowman. Votre adresse est un ravissement.

— Cela n'a rien à voir avec de l'adresse, assura Daisy avec modestie. Il s'agit plutôt, je le crains, de la chance du débutant.

Lady Miranda, une jeune blonde mince au teint de porcelaine, examinait ses mains délicates d'un air soucieux.

— Je crois que je me suis cassé un ongle, annonça-t-elle.

— Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à une chaise, proposa aussitôt Rickett, comme si elle s'était cassé un bras et non un ongle.

Tous deux quittèrent le terrain. Daisy se fit l'amère réflexion qu'elle aurait dû perdre délibérément pour éviter d'avoir à disputer une manche supplémentaire. Mais cela n'aurait pas été loyal vis-à-vis de son partenaire.

Et lord Llandrindon semblait absolument enchanté de leur succès.

— Voyons, dit-il, qui allons-nous affronter pour la dernière manche ?

Ils regardèrent jouer les deux équipes encore en compétition: M. Swift et Mlle Leighton contre M. Mardling et Mlle Higginson. M. Mardling était un joueur irrégulier qui alternait coups brillants et maladresses, alors que Mlle Higginson était beaucoup plus fiable. Cassandra

Leighton était désespérément nulle, ce qui devait l'amuser beaucoup, car elle ne cessa de pouffer et de glousser durant toute la partie. Ces rires continuels étaient profondément exaspérants, mais Matthew Swift paraissait s'en accommoder.

Ce dernier était un joueur agressif, calculateur, qui étudiait chaque lancer avec soin et faisait montre d'une remarquable économie de mouvements. Daisy nota qu'il n'hésitait pas à heurter les boules des autres joueurs pour les écarter, ou à déplacer le cochonnet à leur désavantage.

— Un joueur formidable, commenta à voix basse lord

Llandrindon, les yeux brillants. Vous croyez que nous pouvons le battre ?

Soudain, Daisy oublia le roman qui l'attendait dans la bibliothèque. La perspective de jouer contre Matthew Swift l'emplit d'excitation.

— J'en doute. Mais nous pouvons essayer de faire de notre mieux, n'est-ce pas ?

Llandrindon salua sa déclaration d'un rire reconnaissant.

— Certainement.

Swift et Mlle Leighton remportèrent la manche, et les autres quittèrent le terrain en s'esclaffant, bons joueurs.

Les deux équipes restantes rassemblèrent les boules et le cochonnet, puis revinrent vers la ligne de lancer. Chaque équipe aurait quatre boules, chaque joueur lançant deux fois.

Quand Daisy se tourna vers Matthew Swift, il la regarda pour la première fois depuis qu'elle était arrivée. Son regard, direct et plein de défi, fit s'accélérer les battements de son cœur et elle sentit son sang déferler dans ses veines. Les cheveux ébouriffés de Swift retombaient sur son front, et un léger voile de transpiration accentuait l'éclat de sa peau dorée.

— Tirons à pile ou face l'équipe qui commencera, suggéra lord Llandrindon.

Swift acquiesça d'un signe de tête et détourna les yeux.

Cassandra Leighton poussa un cri ravi quand le tirage à

pile ou face désigna leur équipe pour commencer. Avec adresse, Swift envoya le cochonnet rouler à l'extrémité du terrain, où il se plaça idéalement.

Mlle Leighton ramassa une boule, qu'elle tint contre sa poitrine en un geste que Daisy soupçonna d'être délibéré, pour attirer l'attention sur ses formes généreuses.

— Il faut que vous me conseilliez, monsieur Swift, susurra-telle en lui coulant un regard désarmé entre ses cils recourbés. Dois-je lancer avec le côté plat de la boule sur la droite ou sur la gauche ?

Swift s'approcha d'elle pour repositionner la boule entre ses mains. Mlle Leighton irradia littéralement du plaisir de se voir l'objet de son attention. Il lui murmura quelques conseils en indiquant du doigt le meilleur chemin pour la boule, tandis qu'elle s'inclinait tant vers lui que leurs têtes se touchaient presque. Une irritation grandissante s'empara de Daisy, lui nouant la gorge.

Enfin, Swift s'écarta. Après avoir effectué quelques pas gracieux, Mlle Leighton lança la boule. Mais, faute d'avoir suffisamment d'élan, elle partit en zigzag avant de s'arrêter au beau milieu du couloir de gazon. Le reste de la partie allait être beaucoup plus difficile avec cette boule dans le passage, sauf si quelqu'un acceptait de perdre l'un de ses tirs pour la pousser de côté.

— Calamité ! marmonna Daisy.

Mlle Leighton était presque pliée en deux tellement elle riait.

— Pauvre de moi, j'ai tout gâché, n'est-ce pas ?

— Pas du tout, assura Swift d'un ton affable. Ce ne serait pas drôle s'il n'y avait pas de défi à relever.

Énervée, Daisy se demanda pourquoi il se montrait aussi aimable avec Mlle Leighton. Elle n'aurait pas cru qu'il était le genre d'homme à être attiré par une sotte.

— À votre tour, fit Llandrindon en lui présentant une boule.

Elle referma les doigts autour de la surface éraflée de la sphère, et la tourna jusqu'à la sentir épouser parfaitement sa paume. Les yeux fixés sur la forme blanche du cochonnet, elle imagina le chemin que devait emprunter sa boule. Trois pas en avant... un balancement du bras... et un envoi rapide. La boule roula sur le côté du terrain, évita celle de Mlle Leighton, puis tourna à la dernière seconde pour s'arrêter pile devant le cochonnet.

— Magnifique ! s'exclama Llandrindon tandis que les spectateurs applaudissaient.

Daisy glissa un coup d'œil en direction de Matthew Swift. Il l'observait avec un mince sourire, et son regard était si appuyé qu'elle eut l'impression qu'il la pénétrait jusqu'aux os. Le temps parut s'arrêter, comme suspendu. Il était rare - voire inédit - qu'un homme regarde Daisy de cette manière.

— L'avez-vous fait exprès ? s'enquit-il. Ou était- ce un coup de chance ?

— Exprès, répondit Daisy.

— J'ai du mal à le croire.

Elle se hérissa.

— Pourquoi ?

— Parce qu'une simple novice ne pourrait jamais concevoir et exécuter un coup comme celui-ci.

— Mettriez-vous en doute mon honnêteté, monsieur Swift ?

Sans attendre sa réponse, Daisy interpella sa sœur, toujours assise parmi les spectateurs.

— Lillian, à ta connaissance, ai-je déjà joué aux boules ?

— Certainement pas, assura Lillian avec emphase.

Se retournant vers Swift, Daisy lui adressa un regard de défi.

— Pour faire ce coup, dit-il, il vous faudrait calculer la vitesse de la boule sur le gazon, l'angle requis pour compenser son irrégularité et le point de décélération à

partir duquel son trajet s'incurverait. Il vous faudrait aussi prendre en considération un éventuel coup de vent de côté. Et savoir à quel moment elle s'arrêterait.

— Est-ce la manière dont vous jouez ? demanda Daisy d'un ton désinvolte. Moi, je me contente d'imaginer la manière dont je veux que la boule roule et je la lance.

— Chance et intuition ? dit-il avant de lui jeter un regard supérieur. Vous ne pouvez pas gagner un jeu comme ça.

Pour toute réponse, Daisy fit un pas en arrière et croisa les bras.

— C'est votre tour.

Swift se pencha pour ramasser une boule. Tout en l'ajustant au mieux dans sa main, il marcha jusqu'à la ligne de lancer et observa le terrain. Si contrariée qu'elle fût, Daisy éprouva un pincement de plaisir dans le ventre à le regarder. Réfléchissant à cette sensation, elle se demanda comment il avait pu acquérir une influence physique aussi mortifiante sur elle. Sa simple vue, la manière dont il se déplaçait suffisaient à exacerber ses sens.

Swift donna à la boule une forte impulsion. Elle fonça obligeamment dans le couloir, reproduisant à la perfection le coup de Daisy - encore qu'à une vitesse plus calculée.

Heurtant la boule de Daisy, elle la projeta hors du terrain pour prendre sa place juste devant le cochonnet.

— Il a envoyé ma boule dans la rigole ! protesta Daisy. Il a le droit ?

— Oh oui ! répondit lord Llandrindon. Plutôt impitoyable, mais parfaitement autorisé. C'est ce que l'on appelle officiellement «une boule morte».

— Ma boule est morte ? s'écria Daisy, indignée.

Swift, qu'elle foudroyait du regard, lui retourna un regard implacable.

— À un ennemi, ne faites jamais un affront léger, lâcha-t-il.

— Il n'y a que vous pour invoquer Machiavel pendant une partie de boules sur gazon, l'accusa Daisy entre ses dents serrées.

— Excusez-moi, intervint lord Llandrindon poliment, je crois que c'est mon tour.

Constatant que ni l'un ni l'autre ne faisaient attention à lui, il haussa les épaules et se plaça devant la ligne de lancer. Sa boule parcourut le couloir sans faute et s'arrêta juste derrière le cochonnet.

— Je joue toujours pour gagner, lança Swift à Daisy.

— Grands dieux ! s'exclama-t-elle, exaspérée. Je crois entendre mon père. Avez-vous jamais envisagé que des gens puissent jouer juste pour s'amuser? Comme une activité plaisante pour passer le temps? Ou faut-il que tout se réduise à un combat à mort ?

— Si vous ne jouez pas pour gagner, le jeu est sans intérêt.

Consciente que Swift ne lui prêtait plus la moindre attention, Cassandra Leighton tenta d'intervenir.

— Je crois que c'est mon tour, à présent, monsieur Swift.

Voudriez-vous avoir la gentillesse d'aller me chercher une boule ?

Swift s'exécuta en lui jetant à peine un regard. Il gardait les yeux rivés sur le petit visage tendu de Daisy.

— Tenez, fit-il d'un ton brusque en déposant la boule dans la main de Mlle Leighton.

— Vous pourriez peut-être m'expliquer...

Elle n'acheva pas sa phrase, car Swift et Daisy recommençaient déjà à se chamailler.

— Très bien, monsieur Swift, lâcha Daisy d'un ton froid. Si vous n'êtes pas capable d'apprécier un simple jeu de boules sans déclarer la guerre, vous allez avoir la guerre. Nous allons compter les points.

Elle n'aurait su dire si c'était elle qui s'était avancée ou lui ; toujours est-il qu'ils se retrouvaient soudain très près l'un de l'autre et que la tête de Swift était inclinée vers la sienne.

— Vous ne pouvez pas me battre, répliqua-t-il d'une voix basse. Vous êtes novice, et une femme par-dessus le marché. Ce ne serait pas équitable, sauf si l'on me donnait un handicap.

— Vous avez Mlle Leighton comme coéquipière, riposta-telle. À mes yeux, c'est un handicap suffisant. Et insinueriez-vous que les femmes ne sont pas capables de jouer aux boules aussi bien que les hommes ?

— Non. Je dis carrément qu'elles en sont incapables.

Daisy sentit monter en elle une vague d'indignation, ainsi que l'envie irrépressible de le piétiner sur le sol.

— Ce sera donc la guerre ! lança-t-elle en regagnant son côté du terrain au pas de charge.

Des années plus tard, on se souviendrait encore de cet

épisode comme de la plus sanglante partie de boules sur gazon jamais disputée à Stony Cross Park.

La partie fut prolongée jusqu'à trente points, puis cinquante, puis Daisy perdit le compte. Swift et elle s'affrontèrent sur chaque pouce de terrain et sur chaque règle du jeu. Avant chaque coup, ils réfléchissaient comme si le sort des nations en dépendait. Et, surtout, ils s'acharnèrent à envoyer la boule de l'autre dans la rigole.

— Boule morte ! cria Daisy, triomphante, après avoir exécuté un coup parfait qui avait propulsé une fois de plus la boule de Swift hors du couloir.

— Permettez-moi de vous rappeler, mademoiselle

Bowman, que le but du jeu n'est pas de me cantonner hors du terrain, lui dit-il. Vous êtes censée faire rouler votre boule aussi près que possible du cochonnet.

— Ça ne risque sacrément pas d'arriver, alors que vous n'arrêtez pas de les envoyer à l'extérieur !

Daisy entendit le hoquet étouffé que son langage arracha à Mlle Leighton. Cela ne lui ressemblait pas du tout - elle ne jurait jamais -, mais en l'occurrence, il était impossible de garder la tête froide.

— Je cesserai de frapper vos boules si vous cessez de frapper les miennes, proposa Swift.

Daisy y réfléchit pendant une demi-seconde. Mais la vérité, c'était qu'elle trouvait bien trop amusant d'envoyer ses boules dans la rigole.

— Pas pour tout le chanvre de Chine, monsieur Swift.

— Très bien.

Ramassant une boule cabossée, Swift l'envoya rouler avec un élan formidable. Elle heurta celle de Daisy avec une telle violence qu'un crac assourdissant retentit. Daisy resta bouche bée en voyant les deux parties de sa boule vaciller avant de disparaître en tournoyant dans la rigole.

— Vous l'avez cassée ! s'écria-t-elle en pivotant vers lui, les poings serrés. Et ce n'était pas votre tour !

C'est Mlle Leighton qui devait jouer, espèce de monstre sans pitié !

— Oh non ! protesta Mlle Leighton, mal à l'aise. Je préfère laisser M. Swift jouer à ma place. Il est tellement plus adroit que...

Elle se tut quand elle s'aperçut que personne ne l'écoutait.

— À vous, ordonna Swift à lord Llandrindon, qui paraissait pris au dépourvu par le niveau de férocité qu'atteignait le jeu.

— Certainement pas ! s'exclama Daisy en arrachant la boule des mains de Llandrindon. En gentleman qu'il est, il ne voudra pas frapper votre boule. Mais moi, je n'en suis pas un.

— Non, vous n'êtes définitivement pas un gentleman, acquiesça Swift.

Ayant gagné sa place à grands pas, Daisy lança le bras en arrière et propulsa la boule de toutes ses forces. Celle-ci roula à grande vitesse le long du couloir et envoya la boule de Swift au bord du terrain, où elle oscilla quelques instants avant de basculer dans la rigole. Daisy adressa un regard vengeur à Swift, auquel il répondit par un hochement de tête moqueur.

— Permettez-moi de vous dire que vos exploits sont exceptionnels, mademoiselle Bowman, fit remarquer

Llandrindon. Je n'ai jamais vu une débutante se débrouiller aussi bien. Comment parvenez-vous à réussir votre coup chaque fois ?

— « Là où la volonté est grande, les difficultés diminuent», répondit-elle.

Elle vit un sourire retrousser les lèvres de Swift quand il reconnut la citation de Machiavel.

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Quand Westcliff croisa son regard, il dut percevoir sa tristesse, car il arqua un sourcil interrogateur.

-Mon père... commença Daisy avant de se mordre la lèvre. Westcliff était en relations d'affaires avec son père. Courir se plaindre auprès de lui n'était pas vraiment la chose à faire. Pourtant, son expression patiente et attentive l'encouragea à continuer.

-Il m'a traitée de parasite, dit-elle à voix basse, pour ne pas réveiller sa sœur. Il m'a demandé de lui dire en quoi le monde bénéficiait de ma présence ou ce que j'avais jamais fait pour quiconque.

-Et vous avez répondu... ?

-Je... je n'ai rien trouvé à dire. Le regard de Westcliff était insondable. Il lui fit signe d'approcher et elle obéit. À son grand étonnement, il lui prit la main et la serra avec chaleur. Le comte, si réservé d'ordinaire, n'avait jamais agi ainsi auparavant.

-Daisy, murmura-t-il, la plupart des existences ne se distinguent pas par de hauts faits. Elles se mesurent à l'aune d'une multitude de petits gestes. Chaque fois que vous faites preuve de gentillesse envers quelqu'un ou que vous amenez un sourire sur un visage, cela donne un sens à votre vie. Ne doutez jamais de votre valeur, ma jeune amie. Le monde serait un endroit lugubre si Daisy Bowman n'existait pas.

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"Les livres avaient toujours été pour elle la porte vers un autre monde... Un monde bien plus intéressant et plus imaginatif que la réalité. Mais elle avait finalement découvert que la vraie vie pouvait être encore plus merveilleuse que l'imaginaire. Et que l'amour pouvait rendre magique le monde réel!"

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— Daisy, murmura-t-il, la plupart des existences ne se distinguent pas par de hauts faits.

Elles se mesurent à l'aune d'une multitude de petits gestes.

Chaque fois que vous faites preuve de gentillesse envers quelqu'un ou que vous amenez un sourire sur un visage, cela donne un sens à votre vie. Ne doutez jamais de votre valeur, ma jeune amie.

Le monde serait un endroit lugubre si Daisy Bowman n'existait pas.

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-Daisy est de toute évidence la pire de la portée, déclara Thomas Bowman tout en arpentant le petit salon attenant à sa chambre. Matthew et lui étaient convenus de se retrouver après le dîner, quand les autres invités se rassembleraient au rez-de-chaussée.

-Elle est frêle et frivole, continua M. Bowman. « Donne-lui un prénom solide et pratique », ai-je dit à ma femme quand elle est née. Jane, ou Constance, ou quelque chose de ce genre. Mais non! Elle a choisi Marguerite... Un prénom français, figure-toi ! D'une cousine du côté maternel. .. Et ça a dégénéré un peu plus quand Lillian, qui n'avait que quatre ans à l'époque, a appris que Marguerite était le nom français d'une misérable fleur. À partir de ce moment-là, Lillian n'a plus utilisé que l'équivalent anglais, Daisy, et ça lui est resté... Pendant que Bowman continuait de vitupérer, Matthew songea que ce prénom était parfait, surtout si l'on songeait à la plus petite des marguerites : la pâquerette. Une modeste fleur aux pétales blancs, si délicate et pourtant si remarquablement hardie. Il était significatif que dans une famille aux personnalités écrasantes, Daisy soit toujours restée fidèle à sa nature profonde.

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- En général, dit-elle en se tortillant, les pieds dans le vide, on fournit un tabouret pour... les lits de cette hauteur.

S'accrochant au couvre-lit, elle tenta de passer le genou par-dessus le bord du matelas.

- Seigneur Dieu... Si quelqu'un tombait de ce lit la nuit, ça pourrait lui être fatal.

Elle sentit les mains de Matthew se refermer sur sa taille.

- Le lit n'est pas aussi haut que ça, observa t-il en la soulevant comme si elle était une enfant pour la déposer sur le matelas. C'est juste que vous êtes petite.

- Je ne suis pas petite. Je suis... verticalement désavantagée.

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- Si vous me voulez, vous avez amplement le droit de dire quelque chose, riposta Daisy en se dirigeant vers la porte. Pourquoi prétend-on toujours que les femmes sont illogiques alors que les hommes le sont cent fois plus ? D'abord, ils veulent quelque chose, puis ne le veulent plus, puis ils prennent des décisions irrationnelles fondées sur des secrets qu'ils se refusent à éclaircir, et personne n'est censé protester parce que la parole d'un homme est sans appel.

(Daisy à Matthew)

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