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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:33:57+02:00

Je me demande ce qu’elle sait de Connor. Elle et ma sœur étaient de vieilles amies ; Kate m’a dit qu’elles se connaissaient depuis l’école, vaguement, par l’intermédiaire d’autres gens. Il y a quelques années, elles se sont retrouvées grâce à Facebook et se sont rapidement rendu compte qu’elles étaient toutes les deux installées à Paris. Elles sont sorties boire des verres ensemble et, quelques mois plus tard, la colocataire d’Anna a quitté l’appartement et Kate l’a remplacée. Cela m’avait fait plaisir ; ma sœur avait toujours eu du mal à garder ses amis. Elles avaient dû parler beaucoup ; pourtant, Kate pouvait être secrète, et j’imagine que le sujet douloureux de Connor ne devait pas être facile à aborder.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:33:50+02:00

Les gens continuent à entrer derrière nous, ils s’installent. On entend des bruissements, des voix étouffées. Je ferme les yeux. Je pense à Kate, à notre enfance. Les choses étaient simples, en ce temps-là, même si elles n’étaient pas faciles. Après la mort de notre mère, notre père se mit à boire plus que de raison. Ses amis – essentiellement des artistes, des peintres, des gens de théâtre – commencèrent à passer de plus en plus de temps avec nous, et nous vîmes notre maison devenir le théâtre d’une sorte de fête interminable qui crachotait et vacillait sans jamais s’arrêter complètement. Tous les deux ou trois jours, des gens nouveaux arrivaient au moment où les précédents partaient ; ils apportaient encore des bouteilles, encore des cigarettes, et il y avait encore de la musique, parfois de la drogue. Maintenant, je comprends que tout cela faisait partie du chagrin qu’éprouvait notre père, mais à ce moment-là, cela ressemblait à une célébration de la liberté, une bringue qui dura une décennie. Kate et moi avions le sentiment d’être des rappels malvenus du passé et, même s’il tenait les drogues hors de notre portée et qu’il nous affirmait qu’il nous aimait, il n’avait ni l’envie ni la capacité d’être un père, et c’était à moi qu’était revenue la tâche de prendre soin de nous deux. Je préparais nos repas, je mettais le dentifrice sur la brosse à dents de Kate et la laissais posée pour l’heure du coucher, je lui lisais une histoire quand elle se réveillait en pleurant et je m’assurais qu’elle faisait ses devoirs et qu’elle était prête pour l’école tous les jours. Je la serrais contre moi et je lui disais que Papa nous aimait et que tout se passerait bien. Je découvris que j’adorais ma sœur et, malgré les années qui nous séparaient, nous devînmes aussi proches que des jumelles, le lien qui nous unissait était presque surnaturel.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:33:42+02:00

Il hoche la tête mais ne dit rien. L’endroit paraît saturé de douleur, mais la plupart des gens sont silencieux. En état de choc. La mort de Kate a été violente, gratuite, incompréhensible. Les gens se sont repliés sur eux-mêmes, pour se protéger.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:33:35+02:00

Quelque chose en moi s’écroule quand j’y pense. Je me replie sur moi-même ; je deviens minuscule, je rétrécis. J’ai onze ans, Kate en a quatre, et il faut que je dise à ma sœur que cette fois notre mère ne va pas rentrer de l’hôpital. Notre père pense que je suis assez grande pour lui parler, il ne s’en sent pas la force, c’est trop dur, c’est à moi que revient cette tâche. Kate pleure, bien que je ne sois pas certaine qu’elle comprenne ce que je lui ai dit, et je la serre contre moi. « Ça va aller », dis-je, même si une partie de moi sait déjà ce qui va se passer. Notre père ne va pas réussir à gérer, ses amis ne seront d’aucune aide. Nous sommes seules. Mais je ne peux pas le dire, il faut que je sois forte pour Kate. Pour ma sœur. « Toi et moi, lui dis-je. Je te le promets. Je vais prendre soin de toi. Toujours. »

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:33:27+02:00

Je suis assise à la table de la cuisine. Je ne sais pas comment je suis arrivée là. Nous sommes seuls ; la femme policier est partie, son travail est terminé. Il fait froid dans la pièce. Hugh me tient la main.

« Quand ? dis-je.

— Hier soir. »

Je regarde la vapeur s’élever de la tasse de thé sucré posée devant moi, mais cette dernière me paraît totalement étrangère. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle se trouve là. Tout ce qui m’occupe l’esprit, c’est ma petite sœur, étendue dans une ruelle parisienne, trempée par la pluie et seule.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:33:20+02:00

Je tourne au coin et arrive dans ma rue. Une voiture de police est garée quelques maisons plus loin, mais c’est la nôtre qui est ouverte. Je me mets à courir ; ma tête se vide d’un coup, et je ne pense plus qu’à une chose : voir mon fils. Je ne m’arrête pas avant d’avoir atteint la maison, la cuisine, et je vois Hugh debout devant moi, en train de parler à une femme en uniforme. J’attrape machinalement la serviette et le maillot de Connor mis à sécher sur le radiateur, puis Hugh et l’officier de police se tournent tous deux vers moi. Elle affiche une expression d’une neutralité parfaitement étudiée, celle-là même que prend Hugh lorsqu’il s’apprête à annoncer une mauvaise nouvelle. Ma poitrine se serre, je m’entends crier comme dans un rêve. « Où est Connor ? dis-je. Hugh ! Où est notre fils ? » Mais il ne répond pas. Il me regarde avec ses grands yeux écarquillés. Je sens bien que quelque chose de terrible s’est passé, quelque chose d’indescriptible. Dis-moi ! ai-je envie de hurler, mais rien ne sort. Je n’arrive pas à bouger ; mes lèvres refusent de former des mots. Ma bouche s’ouvre, puis se ferme. Je déglutis. Je suis sous l’eau, je n’arrive pas à respirer. Je regarde Hugh s’avancer vers moi, j’essaie de me dégager lorsqu’il saisit mon bras, puis je retrouve ma voix. « Dis-moi ! » dis-je encore et encore, et, quelques instants plus tard, il ouvre la bouche et parle.

« Ce n’est pas Connor », dit-il, mais à peine ai-je le temps de me rendre compte du soulagement qui envahit soudain mes vaisseaux sanguins, qu’il reprend : « Je suis désolé, chérie. C’est Kate. »

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:33:12+02:00

Nous passons commande et déjeunons. Nous parlons de nos amis communs ; ai-je vu Fatima récemment, savais-je qu’Ali avait un nouvel emploi, est-ce que je prévois d’aller à la soirée cocktail de Dee le week-end prochain. Puis elle annonce qu’il est temps pour elle de partir, elle a une réunion. Je lui dis que nous nous reverrons samedi.

Je ne peux résister à l’envie de passer au magasin du musée avant de partir. Ils voulaient utiliser ma photographie de Marcus sur la couverture de la brochure mais je n’ai jamais répondu au mail et, du coup, ils ont choisi la photo d’un type assez androgyne en train de téter une sucette. Je n’ai pas répondu aux demandes d’interviews non plus, même si je n’ai pas réussi à empêcher un magazine, Time Out, je crois, de publier un article sur moi. J’étais une « ermite » disaient-ils, et ma photo était un des points forts de l’exposition, un « portrait intime », à la fois « touchant et fragile ». N’importe quoi, ai-je eu envie de leur répondre, mais je me suis abstenue. S’ils voulaient une « ermite », je n’allais pas leur enlever ce plaisir.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:33:03+02:00

Il s’écoule un long moment avant que je me détourne de ma photo. Je ne fais plus ce genre de portraits. Maintenant, je prends des familles, des amis de Connor qui posent avec leurs parents et leurs jeunes frères et sœurs : des propositions d’emploi que je trouve à la sortie de l’école. De l’argent de poche. Cela ne me pose aucun problème : je le fais sérieusement, j’ai une certaine réputation, je suis compétente. Les gens m’invitent aux fêtes que donnent leurs enfants pour que je prenne des photos des invités, qu’ils enverront ensuite par mail, en souvenir – un jour, il s’est même trouvé que l’une des ces fêtes était organisée pour lever des fonds destinés à l’hôpital où travaille Hugh. J’aime faire cela, mais c’est plutôt technique ; ce n’est pas la même chose que de faire des portraits comme celui-ci – ce n’est pas de l’art, à défaut d’un mot plus approprié, et parfois la dimension artistique me manque. Je me demande si je pourrais encore, si j’ai encore l’œil, l’instinct pour savoir à quel moment précis je dois déclencher. Le moment décisif. Cela fait longtemps que je n’ai pas vraiment essayé.

Hugh pense que je devrais m’y remettre. Connor a grandi, il commence à mener sa propre vie. Vu les difficultés du début, nous nous sommes tous les deux consacrés beaucoup à lui, mais il a moins besoin de nous qu’autrefois. Il y a plus d’espace pour moi, désormais.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:32:54+02:00

J’avais aimé le cliché sous cette forme. Je le préférais, presque. Mais, à un moment donné – je ne me rappelle pas exactement quand, mais très probablement avant de l’exposer pour la première fois –, j’ai changé d’avis. J’ai décidé qu’elle était mieux sans moi. Je me suis sortie de la photo.

Je le regrette aujourd’hui. C’était malhonnête de ma part, c’était la première fois que j’utilisais mon art pour mentir, et j’ai envie de dire à Marcus que je m’en veux. Pour tout. De l’avoir suivi à Berlin, de l’avoir laissé tout seul sur l’image, de n’être pas la personne qu’il croyait que j’étais.

Même après tout ce temps, je m’en veux encore.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-07-03T21:32:48+02:00

Un homme ; il paraît avoir une vingtaine d’années. On voit la partie supérieure de son corps : il a l’air nu, et il contemple son reflet. L’image qui se trouve en face de lui est nette, mais lui ne l’est pas. Il a le visage émacié. Il plisse les yeux, il a la bouche entrouverte, comme s’il était sur le point de parler ou de soupirer. Il y a quelque chose de mélancolique dans cette photographie, mais ce qu’on ne peut pas voir c’est que, juste avant que le cliché soit pris, l’homme – Marcus – riait. Il vient de passer l’après-midi au lit avec sa petite amie, dont il est amoureux, tout comme elle l’est de lui. Ils se sont fait la lecture – Adieu à Berlin d’Isherwood, ou peut-être était-ce Gatsby, qu’elle a déjà lu, mais pas lui – en mangeant de la glace directement dans le pot. Ils ont chaud, ils sont heureux, rien ne peut leur arriver. Une radio émet du rythm’n’blues dans la chambre à coucher qui se trouve en face, de l’autre côté du couloir, et, sur la photo, il a la bouche ouverte parce que sa petite amie, c’est elle qui prend la photo, fredonne en même temps et qu’il s’apprête à l’imiter.

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