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Est-ce que tu m'aimes ?

Livre


Description ajoutée par anonyme 2010-12-27T18:33:26+01:00

Résumé

Est-ce que tu m'aimes? appartient vraiment à la littérature. Et se trouve du coup irrécupérable. On pourrait dire que c'est l'histoire, déjà ancienne mais racontée aujourd'hui, d'une année d'amour entre un lycéen de seize ans - le narrateur - et une enseignante qui frise la soixantaine. On pourrait ajouter que cette femme, Suzanne, divorcée, mère de deux enfants, a également pour amant un vieil Espagnol, combattant républicain, rescapé de la guerre civile. Suzanne va le voir aussi souvent qu'elle peut dans la ferme pyrénéenne qu'elle a héritée de sa mère. Elle y va même avec l'adolescent. On pourrait préciser que la maman du narrateur possède la batterie complète des litanies correspondant à la gravité de la situation: «On t'aura prévenu», «On veut ton bonheur» ... Et lui-même a du répondant, résumé dans la formule classique: «Je ne suis plus un gosse.» Quant au père, «gisant debout», il se résigne comme il peut. On reconnaît tout de suite dans ce couple les héros de Comme des anges.

D'ailleurs, dès qu'on ouvre ce livre, on se dit: «Ça recommence!» La prière, les anges, les saintes, les démons... toute la clique des héros, des monstres et des mystères chrétiens. Avec en bruit de fond le cliquetis des chaînes, des clous, des fers et autres instruments qui font d'une conscience catholique une salle de tortures. Mauriac lui-même rappelait quel danger il y avait, chez certains jeunes croyants, à porter trop volontiers la couronne d'épines. Dès la trentième page Suzanne parle de la «loi coupante du sexe» et sans penser forcément à la castration on voit dans ce récit du nanan pour les psy.

A première vue répétitif comme un rosaire, ce roman semble vouloir prouver que le catholicisme a ses ressassements, comme le nihilisme façon Thomas Bernhard. On connaît... alors on résiste. Certes, on a de la curiosité pour les relations entre le garçon et la dame presque quatre fois plus âgée que lui. On s'incline devant la franchise de leur impudeur et la loyauté de leurs échanges. Mais on tient bon. Et puis, soudain, surpris par la puissance intérieure de l'expérience, on cède. On baisse la garde. Et on accompagne le narrateur jusqu'au bout de son histoire. En toute confiance. Et en vraie amitié. Miracle de l'écriture vraie.

Mais alors on se sent un peu dépassé par la violence des événements. On est tenté d'imiter l'auteur lorsqu'il avoue son «idiotie» devant certains aspects de la vie. On se sent idiot soi-même, inapte à rendre en quelques lignes la manière terrible dont cinq destinées se sont croisées. On se sent indigne de rendre compte du désir sexuel, de la tendresse maternelle, de l'amour divin et de cette forme d'altruisme qui peut aller jusqu'à l'accouplement. On se sent tout maladroit devant Suzanne, «perdue» depuis la mort de sa mère. Devant l'Espagnol, «perdu» depuis la guerre contre les franquistes, et hanté par des cruautés sur lesquelles il reste muet. Devant les parents, «perdus» comme tous les parents qui voient s'éloigner leurs enfants.

Et puis on est impressionné par la finesse d'un livre on ne peut moins manichéen. Un livre qui se veut «gris». Et qui affectionne ce mot. Grise l'éternité, grise la voix de maman, grise l'ombre des Pyrénées, gris les petits rongeurs de l'existence. Les anges aussi sont gris. Nous voici loin des anges noirs mauriaciens et des séraphins immaculés ou des archanges bigarrés d'un Messiaen. La musique de Frédéric Boyer s'élève dans un ciel lourd où la lumière et les ténèbres rivalisent d'intensité à l'infini. Est-ce que tu m'aimes? est le leitmotiv qui revient chez tout être humain, chrétien ou non. Peu de livres offrent d'aussi déchirantes variations sur cette question.

Par Jean-Pierre Tison (Lire), publié le 01/03/1995 dans l'EXPRESS

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Est-ce que tu m'aimes ?

  • France : 1995-01-03 (Français)

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