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Les Jardins barbares
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Classement en biblio
extrait
Au début, c’était des choses tout insignifiantes. Elle me reprenait quelques fois sur des questions de bienséance, comme pour m’enseigner la politesse. Une des premières leçons, ce fut dans un café. Nous sortions d’une séance de cinéma.
L’après-midi était doux entre elle et moi. Nous avions trouvé un joli endroit pour bavarder, autour d’une petite table ronde. Quand mon thé fut servi, je déchirai un sachet et versai du sucre dans la tasse. Je demandai une cuiller, puis je l’agitai dans l’infusion. Pendant ce temps, je racontais des choses sans importance, et je parlais de façon distraite en sucrant mon thé. Alors, dans un léger recul de la tête, en fronçant les sourcils et prenant un air répugné, elle me coupa la parole :
« C’est un peu dégoûtant, maman.
— Quoi ? Je prends du sucre. »
Pendant un long quart d’heure, elle s’évertua à m’expliquer que ce n’était pas parmi les bonnes manières, que c’était gênant de me voir me comporter ainsi en public. Selon elle, la façon correcte eût été de me verser un peu du contenu du sachet dans la bouche, puis de prendre une gorgée de ma tasse. Je lui répondais qu’elle n’avait pas tort – je croyais vaguement me souvenir d’avoir vu quelques personnes faire ainsi –, mais que ma méthode était également parfaitement normale. Elle ne me parlait pas aimablement. Pour ma part, je fus immédiatement décontenancée, mais je n’aurais su dire si c’était parce que ma fille me faisait une leçon de savoir-vivre, ou parce que je ne m’attendais pas à débattre âprement sur la bonne manière d’édulcorer une boisson.
Ces vifs échanges, qui frôlèrent la dispute, laissèrent un goût amer à cette petite journée. Elle avait prétexté devoir retourner s’occuper de son fils pour mettre fin à notre sortie. Chez moi, j’étais toute seule, en compagnie d’une certaine tristesse, mâtinée d’humiliation et de colère. Je m’étais fait gronder comme une fillette. Et pour rien, en plus. On était si bien, pourtant.
De temps en temps, je faisais attention aux manières des autres. Je devais admettre qu’ils faisaient exactement comme l’avait décrit ma fille. Cela me paraissait peu pratique, et même dénué d’élégance. Je préférais très clairement ma façon de faire, et je décidais de ne pas en changer. Ce faisant, néanmoins, je ne pouvais m’empêcher de surveiller les regards lorsque je sucrais mon thé. Je me demandais quels pouvaient être leurs jugements à mon égard – si tant est qu’ils en eussent un. D’ailleurs, je ne trouvais pas une seule personne qui fît comme moi. J’avais vraisemblablement fait preuve d’innovation en la matière, et c’est peut-être dans l’objectif de me rassurer que j’essayais de convaincre d’autres de suivre mon exemple. Un matin que je prenais le café chez une amie, je pris une cuiller et lui dévoilai ma trouvaille. Je faisais la fière, car j’espérais que mon air assuré suffirait à la rallier à mon camp. Ce fut un échec. Il y eut un petit silence au sein duquel elle lâcha un souffle court, un sifflement muet qui voulait s’apparenter aux prémices d’un rire ; mais ce dernier fut trahi par la perplexité de son regard et la vitesse à laquelle elle s’ingénia à nous lancer sur un autre sujet. Depuis ce jour, je ne touillais mon thé que dans la discrétion de mon appartement.
Cette nouvelle habitude était déplaisante, mais était restée impersonnelle. Elle ne mettait pas en doute, comme ce fut le cas plus tard, mon intégrité psychologique et ma dignité. Le premier vrai coup à ma fierté fut ce douloureux
élan d’amour qui prit forme dans les mots de ma fille : « Je m’inquiète pour toi. » Elle avait eu une discussion avec mon amie, et m’apprit qu’elles avaient sérieusement réfléchi à mon état de santé. J’avais, selon elles, des comportements curieux, inadéquats, voire complètement déviants.
« Mais quoi ?
— Je ne sais pas, plein de petites choses… »
C’était visiblement très difficile d’aborder ce sujet. Elle ne croisait pas mon regard, et tenait ses mots à bout de bras. Elle voulait parler et essayait de susciter chez moi des questions qui donneraient une impulsion à sa parole, puisque sa détermination était encore trop faible sans aide extérieure. Je fixais mes yeux sur les siens, le visage grave ; je voulais aller rapidement au bout des choses. Ses yeux s’imbibaient de larmes dans le silence. Elle poussait ses mots dans sa bouche, qui contractaient les muscles de sa mâchoire, bandée comme le fil d’un arc. Première flèche :
« Par exemple, l’autre jour… »
J’écoutais alors un flux d’absurdités. Elle me reprochait de souffler sur les bougies pour les éteindre, de décongestionner mon nez dans des morceaux de tissu ; elle s’inquiétait de me voir si passionnée par les fleurs dont, parfois, dans une démarche dénuée de tout utilitarisme et pour mon simple plaisir, je coupais les tiges écloses et faisais des compositions variées que je disposais sur la table du salon, ou sur un guéridon près de l’entrée. « Tu ne trouves pas que ça vire à l’obsession ? que c’est un peu infantile ? » me demandait-elle. Elle prétendait que je passais pour une attardée mentale à conserver scrupuleusement les livres que j’avais fini de lire, à les entreposer sur des étagères, et même, à les relire après quelque temps. « Je n’ose pas faire entrer les gens chez toi, c’est immonde.
Tu te rends compte de l’environnement dans lequel tu vis ? »
C’était de trop. Je n’acceptais plus de l’écouter. Il s’ensuivit une dispute très confuse, au cours de laquelle les arguments, sans jamais véritablement se répondre, portaient simultanément sur son illégitimité à m’adresser ce genre de remarques désobligeantes, sur l’inanité de ces prétendus symptômes de troubles psychologiques ; et, la concernant, sur son courage à aborder ce sujet difficile, sur la preuve supplémentaire de mon problème par le simple fait que je ne le reconnaissais pas, et, enfin, sur la honte qu’elle ressentait vis-à-vis de la famille et de ses amis.
« Mais tes amis s’en moquent ! Qu’est-ce que ça peut leur faire ?
— Non, maman, c’est eux qui m’ont encouragée à discuter avec toi, parce que
ça fait des mois que je les bassine avec cette histoire. »
À ce moment, tandis que je lui demandais furieusement qui osait médire ainsi
à mon sujet, elle n’en tarissait pas de noms familiers, plus ou moins proches, et me dévoilait également une collection insoupçonnée de commerçants du quartier qui auraient exprimé quelque inquiétude ou étonnement à mon égard. Alors, les mots venaient à me manquer, puisque mon esprit lui-même était pris au dépourvu. Dans le silence qui suivit, je joignais des larmes nouvelles aux siennes qui coulaient de façon discontinue depuis le début de ses confessions.
« Ne t’inquiète pas, ma chérie… »
Que pouvais-je dire d’autre ? Malgré cette impression d’injustice qui soustendait l’ensemble de mes émotions indistinctes, je gardais le souci de consoler cette grande fille éplorée qui venait chercher du réconfort auprès de sa mère.
Nous nous quittions dans une triste tendresse, mais ce ne fut que le commencement d’une période très éprouvante qui dura plus d’un an. Je plongeais sans le savoir dans un quotidien tissé de suspicions et de hontes.
Progressivement, mon attention se portait sur les comportements des gens qui se trouvaient en ma présence, ne fût-ce que pour quelques secondes. L’effroi grandit avec le constat que chacune des personnes que je côtoyais de près ou de loin faisait une curieuse moue, qui exprimait parfois le dégoût, la gêne, occasionnellement la défiance ou la peur. Je ne comprenais pas ce qui motivait de ma part de telles démonstrations de rebut. Le moindre de mes faits et gestes
était alors remis en question, si bien que je ne savais plus comment me conformer aux attentes des autres. Il n’était même pas certain que les passants, les caissiers et autres conducteurs de bus étaient véritablement incommodés, et j’étais constamment en proie à un doute insoluble : étaient-ils en train de me juger, ou est-ce que je cédais à la paranoïa ? Si j’interprétais correctement leurs airs circonspects, quels en étaient alors les motifs ?
Un matin, je tirais mon cabas à roulettes depuis le supermarché jusqu’à chez moi. C’était un temps de pluie, et j’étais vêtue d’un ciré bleu-pastel muni d’une capuche que j’avais rabattue sur ma tête. Je tentais de déterminer ce qui avait pu pousser une cliente à m’insulter après que j’avais palpé la peau rugueuse d’un avocat pour vérifier sa maturité. Je marchais ainsi, escortée de songes, lorsque mon pied heurta un livre qui gisait près du caniveau. Malgré les averses, il était demeuré en bon état. Je consultais alors quelques pages et finis par le glisser dans mon sac à main. En levant les yeux, je remarquai qu’un homme s’avançait vers moi en tenant une très jeune enfant par la main. Celle-ci leva une main gantée de coton et pointa un petit index dans ma direction. Ils étaient encore trop
éloignés pour que je puisse distinguer les mots qu’elle dit à son père, mais je ne pouvais penser autrement que j’étais le sujet de ce doigt inquisiteur.
Cette situation nouvelle éclipsa la cliente injurieuse de mon esprit, et un nouveau mystère me fut donné à résoudre. La petite fille me pointait-elle réellement, ou était-ce autre chose derrière moi ? Et qu’est-ce qui aurait pu provoquer une telle indiscrétion de sa part ? Mon accoutrement ? sa teinte cérulée ? ma tête encapuchonnée ? Était-ce au sujet du livre que je venais de ramasser ? Tandis que j’examinais ces différentes options, mon regard était resté figé sur ce binôme dont je me rapprochais.
À leur hauteur, je crus lire dans les yeux et l’étrange sourire de l’homme une attention particulière à mon endroit – nouvelle pièce qui s’ajoutait à ce problème irrésolu. Pourquoi ce sourire ? Me connaissait-il sans que je me souvienne de lui – quelque preuve de perte de mémoire ? Était-ce plutôt une expression de pitié, un sourire désolé et poli pour excuser une maladresse que j’aurais commise ?
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Date de sortie
Les Jardins barbares
- France : 2022-10-03 (Français)


Résumé
Vous êtes folle, vous êtes fou, mais vous ne le savez peut-être pas encore.
Comme les personnages de ce roman, vous hantez les vestiges du passé et poursuivez le brouillard du futur. Comme eux, vous superposez sur la réalité des édifices factices nés de votre imagination. Comme eux, vous prêtez allégeance aux moindres pensées et émotions qui traversent votre esprit. Comme eux, vous êtes un oiseau dont personne ne comprend le chant.
Ce livre dissèque le jardin dont vous occupez le centre. À la façon d’un miroir, il vous invite à affronter votre dualité et à faire l’expérience simultanée du noir et du blanc.
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