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Mitaraka

Livre


Description ajoutée par Bibounine 2023-10-28T10:32:23+02:00

Résumé

Pour mener sa thèse, Julia part en Guyane. Tout d’abord frappée par cette nature dense et puissante où elle prend ses marques, la tâche s’avère plus complexe que prévu. Julia se demandera si elle doit renoncer à la quête de la connaissance et du savoir et à sa vie telle qu’elle l’a envisagée.

Elle trouvera aussi ce qu’elle ne cherchait pas. Une rencontre avec Marcel, personnage surgi du passé. Une immersion avec le peuple wayana quelque part sur le fleuve Maroni… Des rencontres qui vont bouleverser le parcours de Julia.

À l’écoute des mondes qui l’entourent, avec son attention et sa sensibilité à l’autre, humain ou non, elle choisira sa place. Et peu à peu, elle construira son identité d’adulte, entre sa géographie intérieure et les paysages de l’enfance, les rencontres, avec les vivants ou ceux qui ont disparu, les renoncements, la perte, l’altérité, celle des humains comme des autres espèces…

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extrait

Extrait ajouté par Bibounine 2023-10-28T10:33:49+02:00

Trois : un frère qui fait irruption dans sa vie. Se tenir sur le seuil d’une chambre de maternité, écarquiller les yeux sur la joie de leurs parents, deviner dans les bras de leur mère ce petit frère tout neuf est un de ses tous premiers souvenirs, sûrement le premier. Son frère, son double fantasque, boule d’énergie, trublion créatif, elfe virevoltant. Il a une légèreté qu’elle n’a jamais eue mais le lien, la compréhension, le soutien avait toujours été présent entre le frère et la sœur.

Encore aujourd’hui, alors qu’elle n’a même plus de lieu à elle en France, il est là pour l’accueillir. Elle vient de passer le seuil de l’appartement de Thomas au retour de sa trop brève marche nocturne. Le silence enveloppe les pièces, il est sorti. Julia a toujours eu du mal à suivre sa vie de bars, de foules, de conversations bruyantes et de musique forte. Lorsqu’il lui avait proposé de venir un peu plus tôt, elle lui avait répondu comme à son habitude : « tu sais bien que je n’aime pas les endroits où on est serré, où on ne s’entend pas parler, où on peut sentir les dessous de bras de ses voisins. » Il s’était éclipsé dans un éclat de rire après lui avoir embrassé le front. « À tout à l’heure alors, la sauvage ! ».

Après avoir posé manteau et écharpe, retiré ses chaussures puis fouillé la collection de bouteilles du bar, elle se sert un verre de rhum. Elle éteint toutes les lumières, seuls les réverbères de la rue distillent une lueur jaune, puis elle se cale dans le canapé. Qui aurait cru que Thomas soit installé ici, tout près de là où ils avaient grandi, à un jet de pierre de la vallée de la Moselle où se trouvait la ferme familiale et son sapin ? Qui aurait misé sur sa vie à elle, faite de voyages et de luttes ? Leurs parents, la famille, les amis auraient certainement fait le pari inverse, elle enfant si raisonnable et posée, lui toujours dissipé et impulsif.

Elle reprend le décompte. Les cernes de l’enfance à peine plus éloignés du centre.

Sept, huit, neuf : l’âge d’or de l’enfance ? Elle était du genre genoux écorchés et cabane dans les arbres, du genre solitaire et longues marches dans la forêt, du genre à lancer des coups de pieds dans le tapis de feuilles mortes pour les faire s’envoler dans la lumière d’un après-midi d’automne, à chercher des trésors de cailloux, de feuilles et de branches, du genre à sauter sur la glace des flaques en hiver pour la sentir craquer sous son poids, du genre à faire voguer des coquilles de noix dans le ruisseau à moitié pris par le gel pour les regarder partir « vers la mer », du genre à laisser fondre les flocons de neige sur sa langue et à voir la beauté fragile des petites étoiles de glace sur ses moufles, du genre à ne pas vouloir rentrer alors que la nuit était déjà tombée, puisqu’il y avait encore tellement de choses à voir dehors. Certains disaient aussi qu’elle était du genre

« garçon manqué », d’ailleurs, elle les dépassait souvent d’une tête, les garçons de son âge. Pourtant, ses longs cheveux clairs auraient dû la rapprocher de la case confortable de « petite fille », était-ce son grand corps athlétique qui troublait les tenants des stéréotypes ? Garçon manqué, une case qui l’avait perturbée, longtemps, est-ce que cela voulait dire qu’elle n’était pas une vraie fille ? Une catégorie qui l’avait révoltée ensuite.

Onze : l’hiver 1986 qui les a tous engloutis sous la neige en un seul soir de février, seule la cime de la silhouette encore frêle d’arbre de Noël dépassait de la blancheur.

Seize : le premier amour éphémère au printemps de sa classe de seconde (une collection de clichés ce jalon adolescent se dit-elle au passage).

Dix-huit : l’année du baccalauréat, la formalité d’une bonne élève, le seul lambeau du rite de passage à l’âge adulte de nos sociétés dites civilisées.

Julia avale encore une gorgée d’alcool qui lui enflamme la gorge.

Vingt-cinq : aujourd’hui encore, des années plus tard, elle a du mal à convoquer ces souvenirs et à les regarder en face, à formuler, même mentalement ce qu’elle a traversé. L’année de la thèse qu’elle n’obtiendra jamais, suivies des années floues dont elle garde des souvenirs emmêlés mais pourtant toujours scandées dans le bois de son arbre. C’est aussi l’année où elle a fait cette découverte qui a probablement infléchi le cours de sa vie, qui a sans aucun doute transformé son identité familiale, qui l’a entrainée dans une métamorphose. Elle a vécu la révélation aux côtés même de l’arbre, un jour de printemps flamboyant. Peut-être pourrait-elle retrouver dans les confins des tissus de l’arbre des cellules nées en ce jour précis de basculement. Pour autant, les saisons ont poursuivi leur indifférente succession, ajoutant cercle après cercle après cercle dans le corps de l’arbre…

Vingt-huit : année de LA canicule, celle qui était encore unique aux prémices du réchauffement climatique, meurtrière. Cet été-là avait failli avoir raison de sa résistance d’arbre, mais le sapin avait survécu. Julia n’avait rien vu de cet été de fournaise. Au cœur du plateau des Guyanes, au creux des fleuves démesurés, le climat semblait invariable, sans étés, sans hivers, pour l’éternité, mais cette année-là avait failli la terrasser elle aussi. Elle avait subi la déflagration, elle avait vacillé. En cette soirée d’hiver, des années plus tard, ne revient à elle qu’un fracas assourdissant, un bruit sec qui claque.

Elle sent sa mâchoire qui se contracte. Elle reconnait une tension et la réminiscence de la colère qui revient. Il est temps de reconstituer ses souvenirs

éclatés et fragmentés comme des éclats d’obus, de retrouver ces moments de bascule qu’elle avait mis tant de temps à métaboliser mais qui, pourtant, l’avaient réunifiée. Il est temps de remonter aux origines de la colère, qui aurait pu la détruire. Un simple décompte n’y suffit pas. Ces cernes-là se sont-ils marqués dans le bois aussi profondément qu’en elle-même ?

Après ces années charnières, l’arbre a poursuivi sa régulière accumulation.

Julia sait qu’elle a souvent perdu le fil de leur évolution parallèle, elle a vécu trop éloignée de la vallée vosgienne et plus rien n’a été constant et ordonné dans sa vie. Elle sait aussi qu’au plus près de l’écorce protectrice, les cernes du passé proche, les cernes contemporains eux aussi se sont imprimés dans le bois.

Quarante : le chiffre qu’elle venait de passer, le chiffre des doutes...

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Date de sortie

Mitaraka

  • France : 2022-11-04 (Français)

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